La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Olivier Fontaine, historien
23 juin 2006

Olivier Fontaine est un passionné d’Histoire de l’artillerie, de l’armée et de la marine. Il enseigne le français et l’histoire-géo au lycée professionnel de Vue-Belle. Il nous dit ici, à propos de sa participation au docu-fiction “Mémoires de la mer”, sa passion pour l’histoire maritime de l’île.
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’histoire des épaves ?
- À vrai dire, je ne sais pas ; je n’ai jamais cherché. Dans l’enfance, j’ai eu des contacts avec des épaves, par mon père ou par un ami de la famille. Je faisais un peu de plongée et un jour, j’ai entendu parler d’une épave (celle du Kèr Anna), sous l’eau, tout près de la côte. Quand on est enfant, cela fait rêver, les épaves. Je l’ai cherchée et elle était en effet très près du littoral, à 2 ou 3 mètres de fond seulement. Je me rappelle le mélange de fascination et d’angoisse ressenti à cette découverte. C’est angoissant, l’idée d’un naufrage. À l’époque, je ne comprenais pas beaucoup. Par contre j’ai le souvenir d’avoir vu une ancre, qui a été pillée par la suite. J’ai donc toujours eu ce questionnement et quand j’ai commencé mes études, j’ai cherché des réponses à des questions souvent non formulées, mais qui étaient en moi depuis toujours.
Par exemple ?
- Je me demandais pourquoi ces canons tournés vers la mer ? Je suis entré dans l’Histoire de l’île par cette porte-là. C’est aussi comme cela que j’ai rencontré Éric Venner, président de la Confrérie des Gens de la Mer. Le courant est passé tout de suite : c’est un passionné et il y avait beaucoup de choses qu’il souhaitait approfondir. C’est comme cela que ma collaboration avec la Confrérie a commencé.
Pourquoi dit-on que le Réunionnais tourne le dos à la mer ?
- C’est quelque chose que j’ai souvent entendu... Je trouve que c’est faux et c’est très récent... Pourquoi subitement a-t-on perdu la mémoire de cette histoire maritime ? Il y a toujours eu des pêcheurs, et il y a toujours eu aussi un rapport à la mer qui est ambigu, pas facile, mais très fort. La Réunion est une île. Tout le monde (ou presque) est arrivé par bateau et ce que produisait La Réunion partait aussi par bateau. En fait, on se rend vite compte que l’histoire maritime n’est pas fortuite. Ce n’est pas une histoire “plaquée” sur celle de l’île, rajoutée. C’est son Histoire, pendant trois siècles.
On vous voit dans le film avec un autre historien, spécialiste de la généalogie des familles...
- C’est Onésime Laude, le président du cercle généalogique de Bourbon. Il m’a beaucoup appris sur l’Histoire des pirates de La Réunion.
Il est passé ici des centaines de pirates. Surtout à partir de la période où la Compagnie des Indes, après le naufrage du Saint-Jean-Baptiste justement (1689), a interdit à ses navires de mouiller à Bourbon. C’était tout au début du peuplement, la Compagnie hésitait encore à faire de l’île une escale vers la route des Indes et ce naufrage a fait très peur. C’est pour cela que le film est construit autour de la recherche du Saint-Jean-Baptiste. Il nous est apparu comme un symbole.
Pendant plusieurs années, l’île aurait été complètement coupée du monde s’il n’y avait eu les pirates pour ravitailler les habitants. Une trentaine de pirates ont fait une famille ici. Ils avaient une culture de la mer, des savoir-faire...
Les premiers rapports avec la Compagnie des Indes n’ont pas dû être simples...
- Au départ, la Compagnie avait peur que les pirates fassent de l’île leur base arrière. Après, elle va utiliser leurs connaissances maritimes pour faire construire des bateaux ici. Ce sont aussi des pirates de La Réunion qui vont révéler à la Compagnie une route maritime plus courte vers l’Inde. À l’époque du café, des marins sont venus en plus grand nombre et La Réunion a eu sa propre flottille. Comme on circule mal dans l’île jusqu’au chemin de fer, les gens préféraient la route maritime, le cabotage. Il a existé ici un véritable service de “taxi” maritime, pendant au moins 150 ans. Et cela aussi a été épique. C’étaient des chaloupes non pontées, on faisait l’aller de jour et le retour de nuit. Il est arrivé que les passagers tombent à la mer, de nuit...
Apprendre tous ces drames liés à la mer m’a donné beaucoup d’émotion. Parce qu’on se dit que ces gens n’avaient pas le choix, dans une île. Ils avaient avec la mer un rapport difficile. C’est étrange de se dire que tout ce savoir-faire s’est perdu.
Comment étaient organisés les déplacements des hommes et des marchandises ?
- Le transport, pour l’essentiel, se faisait par bateau. Les deux rades principales étaient Saint-Denis et Saint-Paul. À partir de Saint-Denis se faisait l’éclatement vers l’Est et à partir de Saint-Paul, vers le Sud. Dans les deux sens. Le bornage, c’est-à-dire la jonction d’un quartier à un autre, se faisait avec des bateaux plus petits.
Qui travaillaient sur les bateaux et au batelage ?
- Avec les pirates, au tout début de la Compagnie des Indes, quelques matelots se sont installés aussi. Mahé de La Bourdonnais est allé chercher des ouvriers en Inde et des équipages de Lascars - des libres, engagés sous contrat, pendant la période de l’esclavage. Il y avait aussi les esclaves de la Compagnie. On a fait venir des esclaves d’Afrique de l’Ouest, spécialement pour travailler dans l’activité maritime, parce qu’on ne voulait pas des Malgaches : ils volaient les embarcations pour rentrer chez eux ! Beaucoup de Créoles libres ont aussi travaillé dans l’activité maritime. Et vers la fin du XVIIIème siècle-début du XIXème, il y a beaucoup de Corsaires armés qui recrutaient à La Réunion. Ils remportaient un tel succès qu’il y a eu un décret pour limiter l’embarquement des Réunionnais sur les navires. La Réunion a été une grande base corsaire.
À plusieurs égards, Histoire maritime et peuplement de l’île sont étroitement imbriqués.
- L’histoire maritime a concerné toutes les ethnies - Indiens, Africains, Malgaches (très peu, mais surtout pendant la période de l’engagisme). Dans les Hauts, les marrons abattaient des arbres, creusaient des grandes pirogues et les faisaient descendre par les ravines jusqu’à la mer. Certains ont réussi à rentrer de cette façon. On le sait parce qu’on a retrouvé, à Madagascar, des embarcations dérobées à La Réunion. La plupart chaviraient en mer, mais quelques rares fugitifs ont atteint leur but.
Il y a eu des centaines de morts en mer depuis les débuts du peuplement. L’histoire maritime est toujours dramatique : la mer était le seul lien.
Sous la Compagnie des Indes, la Compagnie était seule à pouvoir vendre les produits et donc cherchait à éviter la fraude. La Compagnie a ainsi contrôlé le batelage. C’est devenu plus souple à l’époque royale. Après, il va y avoir privatisation du batelage et du bornage : ce sera la création des marines, avec l’emploi d’esclaves, puis d’engagés.
Que sait-on de la condition de ces gens de la mer ?
- Les matelots étaient une population aussi misérable que les militaires, dans la population blanche du temps de l’esclavage. Ils avaient souvent des problèmes avec la justice pour des histoires de désertion, de rixes ou de querelles diverses On les trouvait souvent en train de boire avec les esclaves. La vie des matelots était dure. On sait par exemple qu’il y avait en moyenne 15% de perte humaine par traversée. Après six mois de mer, les matelots qui arrivaient voulaient vivre ici.
Or, ils ne présentaient pas un parti intéressant pour les femmes, qui les trouvaient trop pauvres. Leurs premiers contacts humains, ils les avaient avec les Noirs de marine. Et les femmes qui leur accordaient de l’intérêt étaient aussi les esclaves.
Une chose retient l’attention dans le film : c’est ce silence sur les bateaux négriers. On parle de “flûtes de commerce”, de “trois mâts”... N’y a-t-il eu aucun navire négrier qui ait fait naufrage à proximité de l’île ?
- C’est la question, et pour le moment nous n’avons pas de réponse. Il y a certainement eu des négriers échoués, mais nous n’en avons pas trouvé de traces. Tous les bateaux que l’on a pu identifier ne transportaient pas d’esclaves. Les navires coulés sur un fond rocheux, comme dans le Sud, ont été disloqués. C’est difficile d’en retrouver des vestiges. Mais cela ne veut pas dire qu’on n’en trouvera pas.
On lit sur les listes d’archives les noms des bateaux qui arrivaient et qui partaient, avec leur cargaison. Par contre, dans les bateaux qui ont fait naufrages, on n’a pas trouvé traces de mentions d’esclaves. La plupart des bateaux naufragés ici venaient de charger de la marchandise. Comme les opérations de chargement imposaient un temps d’attente d’au moins 15 jours, les navires étaient exposés à des risques accrus.
À propos des esclaves, on peut émettre comme hypothèse que, comme ils coûtaient cher, on les débarquait le plus rapidement possible.
Sous la traite clandestine, les esclaves étaient débarqués en secret à la Pointe des galets (avant la création du port). On sait qu’il y a eu des naufrages à la Pointe des galets : les bateaux naufragés portaient-ils des esclaves ? C’est possible, mais je ne l’ai pas encore trouvé.
On commence seulement à avoir quelques réponses. Nous n’en sommes qu’au début de cette histoire. On entrevoit des choses passionnantes.
Beaucoup de noms de lieux viennent du vocabulaire de la marine. Des expressions créoles viennent de là aussi. C’est une histoire qui appartient à tous. Ce que nous souhaitons, c’est la mettre à la portée de tous, que chacun puisse se l’approprier.
Propos recueillis par Pascale David
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