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par le Dr Raymond Vergès

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L’île aux esclaves oubliés livre ses secrets

Retour de l’expédition archéologique sur l’île de Tromelin

mardi 14 novembre 2006


De retour à La Réunion, l’expédition archéologique partie sur l’île de Tromelin le mois dernier présentait, vendredi 10 novembre, le résultat de sa campagne de fouilles. Plus de 300 objets, ce qui pourrait être une habitation et un four, figurent parmi les principales trouvailles. De quoi connaître un peu mieux la vie isolée des rescapés du naufrage de “l’Utile” en 1761, pendant une quinzaine d’années.


Comment ont fait ces 8 esclaves rescapés du naufrage de “l’Utile” en 1761 pour survivre 15 ans sur ce bout de terre perdu au milieu de l’océan Indien ? L’expédition archéologique “Esclaves oubliés” apportait les premiers éléments de réponse, le vendredi 10 novembre, suite à sa campagne de fouilles sur l’île de Tromelin. D’abord, il a fallu effectuer des recherches sous-marines et « on savait déjà que l’épave ne révèlerait que très peu de choses. Un naufrage sur récif corallien est très destructeur », explique Max Guerout, chef de chantier. Ces recherches ont été faites dans des conditions météorologiques souvent très difficiles et le travail a nécessité 120 plongées. Plusieurs objets ont néanmoins pu être retrouvés dont 2 fragments de la cloche du navire, des canons ainsi que l’ancre et des lests.
Ce sont les fouilles terrestres qui ont donné des résultats « au-delà des espérances ». Très vite, l’équipe a découvert un four, dont elle a rapporté plus de 200 fragments. « Ce succès rapide nous a surpris », poursuit Max Guérout. Il servait à la fabrication de biscuits. Fait encore plus marquant, une partie du mur de l’habitation des esclaves a pu être dégagée. Un mur de 1 mètre 60 de long et 50 centimètres de large témoigne de l’état d’esprit des survivants : ils ont compris que leur séjour sur l’île allait durer. Le sol avoisinant a également livré de précieuses informations concernant leur alimentation. Il apparaît que les esclaves aient dû se nourrir principalement de tortues et d’oiseaux et que le feu a pu être conservé jusqu’à leur départ, grâce au bois de l’épave. Autre découverte importante : 6 récipients de cuivre qui, par leurs multiples réparations, démontrent la volonté des rescapés à faire durer leurs objets. « Ils se sont organisés et pas laissés abattre par la situation », indique Max Guérout.

Pas de trace des survivants

Pourtant, le scandale humain de l’histoire de ce naufrage ne fait pas de doute. Embarqués à Madagascar, certainement de manière frauduleuse, pour être vendus à l’Île Maurice, ces esclaves auraient dû être secourus par les Français qui ont réussi à rejoindre Madagascar grâce à une embarcation de fortune. Car quand “l’Utile” s’échoue sur l’île de Tromelin le 31 juillet 1761, les Français à bord ne restent que 2 mois sur la petite île avant de repartir en promettant de revenir chercher les 60 Malgaches. Mais il n’en fût rien et seuls 8 esclaves survivants, dont un bébé de 8 mois, furent récupérés 15 ans plus tard, le 29 novembre 1776, et ramenés sur l’Ile Maurice. Malheureusement, malgré les recherches, aucun témoignage des survivants n’a pu être retrouvé par l’équipe de “Esclaves oubliés”. Seule une rumeur court : un descendant de l’enfant né sur Tromelin aurait été repéré...
Ce projet placé sous le patronage de l’UNESCO, dans le cadre de l’année internationale de commémoration de la lutte contre l’esclavage et de son abolition, devrait faire l’objet d’une exposition, d’un film, de publications scientifiques et pourquoi pas d’un musée sur l’île de La Réunion. Car les objets en lien avec la période de l’esclavage sont rares. Quant à la poursuite des recherches, elle n’est pas encore à l’ordre du jour, mais le potentiel est réel. La recherche des sépultures des marins et des esclaves noyés n’a pas encore porté ses fruits malgré une prospection systématique par sondage dans l’arrière plage. Par ailleurs, mise à part la construction d’une station météorologique, l’île a peu été dégradée par l’activité humaine ou les cyclones. Les possibilités de recherches, donc de découvertes, existent encore. Tromelin n’a pas encore dévoilé tout son mystère.


Résultats d’une expédition hors du commun

Placé sous le patronage de l’UNESCO, dans le cadre de l’année internationale de commémoration de la lutte contre l’esclavage et de son abolition et du programme “La route de l’esclavage” et de son comité scientifique, une expédition archéologique a été lancée le 9 octobre dernier par le GRAN (Groupe de Recherche en Archéologie Navale) sous la tutelle du Préfet administrateur supérieur des TAAF. Après 1 mois de fouilles sous-marines et terrestres, Max Guérout, chef du chantier, accompagné de son équipe, a livré les résultats de leurs recherches sur les conditions de suivie de ces 60 esclaves malgaches oubliés sur l’île de Tromelin en 1761.

L’opération “l’Utile... 1761 : esclaves oubliés” a débuté depuis 2005 avec des recherches historiques qui ont été effectués en France métropolitaine, à La Réunion, à Madagascar et aussi à l’Ile Maurice. Un projet éducatif a également été établi avec la participation des scolaires. La réalisation, cette année, des opérations archéologiques sur l’île de Tromelin est un point essentiel pour la poursuite du projet. Mais pour comprendre un peu mieux cette histoire, il est fondamental de connaître l’histoire de ces esclaves “oubliés”.

Soixante esclaves abandonnés pendant 15 ans sur un îlot désert de l’océan Indien

Partie de Bayonne le 17 novembre 1760, l’Utile est une flûte de la Compagnie Française des Indes Orientales dans les Mascareignes. Elle s’échoue le 31 juillet 1761 sur l’île de Sable (aujourd’hui île de Tromelin), un îlot désert de 1 km2. Elle transporte des esclaves malgaches achetés en fraude, destinés à être vendus sur l’île de France (l’Ile Maurice actuelle) provenant de Madagascar.
L’équipage français de 125 hommes regagne Madagascar sur une embarcation de fortune, laissant alors 60 esclaves sur l’île avec 3 mois de vivres et promettant de venir bientôt les rechercher.
Cette promesse ne fut jamais tenue et ce n’est que 15 ans plus tard, le 29 novembre 1776, que le chevalier de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, sauva les 8 esclaves survivants : 7 femmes et 1 bébé de 8 mois. L’épave de l’Utile a été localisée par les météorologues qui assurent l’exploitation à la station météorologique installée sur l’île depuis 1954.

Une aventure scientifique et humaine extraordinaire

En raison des faibles capacités d’accueil de l’île de Tromelin, l’équipe a été réduite à 8 personnes dont le chef de chantier, Max Guérout, l’historien réunionnais, Sudel Fuma et 3 plongeurs réunionnais. Pour mener cette expédition à bien, tout un travail de recherche historique a été effectué au préalable. Ces recherches ont été placées sous l’autorité de l’Unité Mixte de Service (CNRS, Sorbonne, Musée de la Marine) Histoire et archéologie maritime et effectuée en liaison avec les chercheurs du Centre d’Etudes et de Recherches Sur l’Océan Indien (CERSOI). Ces recherches comportent notamment l’étude du navire et ses caractéristiques, son armement, son voyage, les biens et personnes embarqués. Des recherches généalogiques ont été entreprises afin de retrouver des descendants des protagonistes de cette histoire. Selon Max Guérout, ces recherches étaient très importantes pour la suite du travail : les fouilles archéologiques.

Les fouilles archéologiques ont été réalisées par une équipe du GRAN renforcée d’un archéologue terrestre et de plongeurs de La Réunion, en particulier ceux de l’association Confrérie des gens de la Mer. L’expédition sur l’île de Tromelin visait particulièrement à établir comment les vestiges du naufrage d’une part et l’environnement naturel, d’autre part, ont pu contribuer à la survie des naufragés pendant 15 longues années. L’intérêt de cette étude, précise le chef de l’expédition, est qu’elle était basée sur une fouille en miroir, c’est-à-dire une fouille terrestre et une fouille sous-marine.

Un bilan remarquable

« Tout l’équipage était unie par une même passion et nous sommes très satisfaits des résultats », affirme un membre de l’aventure. « Et contrairement à ce que l’on croit, continue Max Guérout, les cyclones n’ont pas rendu cette île stérile ». Le travail sous-marin a nécessité plus de 120 plongées et a été particulièrement difficile à cause des conditions souvent rudes. En effet, le site est exposé aux fortes mers soulevées par les cyclones. De nombreux objets ont été localisés dont 2 fragments de la cloche du navire, mais comme il fallait s’y attendre, beaucoup d’objets provenant de l’épave ont été retrouvés sur la terre ferme, sur la zone d’habitat des esclaves.
De même, les archéologues n’ont pas été déçus par des fouilles terrestres. Ils ont découvert, très rapidement, un four ayant servi à la fabrication du biscuit destiné à constituer l’alimentation pendant le voyage de l’embarcation de fortune jusqu’à Madagascar. Par contre, la recherche de sépultures de marins ou d’esclaves n’a pas été couronnée de succès.

Le résultat le plus significatif de cette mission a été la localisation de l’habitat des esclaves situé sur le point haut du Nord de l’île. Cela a permis d’avoir plus informations sur les conditions de vie de ces naufragés. On sait notamment qu’ils ont creusé un puit et ont trouvé de l’eau à 5 mètres de profondeur. Cela leur a permis de survivre pendant 15 ans. Ils mangeaient principalement des tortues mais aussi des oiseaux, très peu de poissons, car il est difficile de pêcher dans ces eaux déferlantes. Ils se nourrissaient également de coquillages, de crabes et de patates à durand qui poussaient sur l’île. Ils ont pu fabriquer du feu pendant tout ce temps grâce au navire. En effet, le navire pesait 800 tonnes et nous savons que lorsque les derniers survivants ont été secourus, il y avait encore du bois à brûler. La découverte la plus significative concerne une série de récipients en cuivre, 6 au total, de tailles différentes qui portent l’empreinte du travail des esclaves malgaches, puisque certains d’entre eux ont été réparés de nombreuses fois par rivetage. Ils illustrent l’acharnement à utiliser jusqu’au bout les matières premières fournis par l’épave, mais symbolisent aussi l’usure du temps que les choses et les hommes.
« Témoignages de la vie des esclaves trouvés en place sur leur site d’habitation, ces objets sont d’une grande rareté, dit fièrement Max Guérout. « En effet, très peu de vestiges matériels de la vie des esclaves ont été conservés, comme en témoigne l’extrême pauvreté des musées dans ce domaine ».
Les différents objets retrouvés ont tous été identifiés par un numéro d’inventaire, ont été photographiés et entrés dans une base de données. Ils ont ensuite été conditionnés dans 10 caisses en plastique et resteront dans notre île.

Projets à venir

Dans la continuité de ce projet, il est prévu cette année la réalisation d’un film et l’ouverture d’un cycle de conférences ou d’un colloque au Musée de la Compagnie des Indes à Lorient. Des publications sont également à venir dans le courant 2007, notamment des CD Rom, publications scientifiques, des livres grand public. L’année prochaine verra également la sortie du film, une exposition et un cycle de conférence à La Réunion.

Cette formidable aventure n’a pas appuyé telle ou telle hypothèse sur ce qui s’est réellement passé au cours du voyage et du naufrage de ces esclaves malgaches, car il est vrai que cette histoire a été très controversée. Saurons-nous un jour la vérité ? En tout cas, une lueur d’espoir apparaît car il semblerait que l’on ait retrouvé à Maurice un descendant du nouveau-né sauvé le 29 novembre 1776 par le chevalier de Tromelin. Affaire à suivre...

Sophie Périabe


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Messages

  • Nous sommes une association artistique de Hell-Bourg, l’ASOI : Arts Spectacles Océan Indien, et nous avons demander à des artistes de s’exprimer à travers leurs arts respectifs sur l’histoire de ces Hommes et Femmes qui ont survécu 15 ans sur cette île inhospitalière.

    Ces gens considérés alors comme des objets, ont fait montre de leur trés grande Humanité !

    Voir en ligne : L’île aux esclaves oubliés livre ses secrets

  • Bonjour,

    A t-on des nouvelles du descendant de l’enfant né sur l’ile ?
    A t-il été retrouvé ? A t-il pu donner des information sur les 15 années de survie ?

  • Bonjour , je suis basile alphonso
    je ne vois pas pourquoi vous cherchez une seule personne , alors qu’il a eu 8 survivants .
    Les parents de ces gents là on dus leurs parler , de leur vie sur cette ile .
    A mon avis il faut faire des recherchent auprès de ces personnes .
    basile

  • J’ai été passionnée par cette histoire ; j’ai lu le rapport de Max Guérout et le livre d’Irène Frain.
    J’aimerai avoir plus de détails sur les conditions de survie de ces 8 personnes.
    Je voudrai aussi être informée sur les descendants de naufragés, d’esclaves et rescapées.
    A-t’on plus de détails sur la vie de Castellan, a-t’il fait tout ce qu’il pouvait ? A-t’il eu des remords sur la fin de sa vie ?
    Pourquoi ne parle-t’on pas plus de ces histoires, car celle des naufragés de Tromelin ne doit pas être la seule ?
    Merci

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