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Il y a vingt ans, Primo Levi nous quittait
15 mai 2007

Primo Levi est né à Turin le 31 janvier 1919, dans la même maison où il a été retrouvé mort, il y a vingt ans, le 11 avril 1987, au pied de la cage d’escalier. Le probable suicide d’un homme qui, ayant survécu aux camps de la mort, a voué sa vie de témoin à questionner son époque par l’écriture, apparaît comme l’ultime révolte d’un déporté devant l’émergence du négationnisme.
Vingt ans après sa mort, la simplicité de Primo Levi et son obstination à ne rien perdre de la mémoire des camps de concentration, laisse l’écho d’une voix qui n’est pas près de s’éteindre. « On ne se rappelle pas volontiers le Lager*, la réduction de l’homme au non humain » a dit un jour Primo Levi dans un débat radiophonique enregistré dans le cadre d’une recherche sur la mémoire de la déportation, avec des historiens de l’Université de Turin.
Toute sa vie de l’après-nazisme, Primo Levi l’a pourtant vouée à l’écriture de cette chose impossible, que même le mot “horreur” suggère plus qu’il ne permet de la décrire. Avec l’œil du chimiste que Primo Levi révèle au plus haut degré dans Le système périodique** (1975), l’ancien déporté a passé le reste de sa vie à raconter ce qui s’est passé, dans un effort surhumain pour lier la mémoire et la vie, dans une perpétuelle quête de la dignité humaine. « Oublier le passé, c’est se condamner à le revivre » a-t-il dit aussi, peut-être à l’adresse de ceux et celles qui ne prêtent à la mémoire que la seule faculté du ressassement.
Une survie due au hasard
Primo Levi est né après la Première Guerre mondiale. Les ancêtres de sa famille étaient des juifs piémontais originaires d’Espagne et de Provence, dont les descendants étaient très assimilés dans la société italienne. En 1934, Primo est inscrit au lycée d’Azeglio de Turin, connu pour être un foyer d’opposition au fascisme, et il se passionne pour la chimie et la biologie. En classe de Seconde, pendant quelques mois, il eut comme professeur d’italien Cesare Pavese, poète et écrivain (Le métier de vivre) qui s’est donné la mort à Turin en 1950. Primo Levi passe son baccalauréat en 1937 et s’inscrit en chimie à la faculté des sciences de Turin. Il passe son doctorat de chimie quatre ans plus tard, à l’âge de 22 ans, avec mention et félicitations du jury.
En 1942, il part travailler à Milan, dans une usine pharmaceutique suisse, où il est chargé de mettre au point de nouveaux médicaments contre le diabète. (voir le chapitre Phosphore du Système périodique).
L’année suivante, c’est la chute du gouvernement fasciste, Mussolini est arrêté, mais la guerre continue et l’armée allemande occupe le nord et le centre de l’Italie. Primo Levi, qui avait noué des relations avec des réseaux de la Résistance, rejoint un groupe de partisans du Val d’Aoste et il est arrêté avec ses camarades le 13 décembre 1943 au matin, et interné au camp de Carpi-Fossoli. En février 1944, le camp est pris en main par les Allemands, qui expédient les prisonniers à Auschwitz, plus précisément Auschwitz 3 Buna-Monowitz, où les compétences de chimiste de Primo Levi le font transférer au laboratoire construit dans le camp par l’industriel IG Farben. Il dira plus tard (Si c’est un homme, 1947), dans une tentative d’explication de la haine nazie des “races inférieures”, que le gaz utilisé était le même que celui employé pour « la désinfection des cales de bateaux et des locaux envahis par les punaises ou les poux ».
Levi a attribué sa survie à une série de “hasards” ou si l’on veut à une série de faits matériels distribués de façon aléatoire : son poids corporel à l’arrivée au camp (49 kg - « j’avais besoin de moins de calories qu’un homme de 85 ou 95 kg ») ; sa maladie (scarlatine), en janvier 1945, au moment où les Allemands fuient devant l’Armée rouge, lui vaut d’être abandonné au camp, tandis que les prisonniers “valides” sont envoyés à Buchenwald ou Mathausen et meurent presque tous dans le transfert...
« Je dois dire que l’expérience d’Auschwitz a eu pour conséquence de dissiper chez moi les derniers restes de l’éducation religieuse que j’avais reçue (...) Il y a Auschwitz, donc il ne peut y avoir de Dieu. Je ne trouve aucune solution à ce dilemme. Je la cherche, mais je ne la trouve pas », déclare-t-il en septembre 1986 dans une interview à Philip Roth (The New York Review of Books).
La réinsertion, à la fin de la guerre, est difficile. Primo Levi se marie en 1947 et cette même année son premier manuscrit, Si c’est un homme, est d’abord refusé par Einaudi, avant de paraître aux éditions Da Silva. Tiré à 2.500 exemplaires, il passe pratiquement inaperçu mais il devient à la fin des années 50, le livre le plus lu de l’après-guerre et aujourd’hui, il fait souvent partie des programmes scolaires en collèges et lycées. Primo Levi lui-même a fait, dans les années 60 et 70, de nombreuses tournées dans les écoles, affrontant les questions des adolescents.
Le difficile retour en Italie
Dans La trêve (1963, premier Prix Campiello), Primo Levi a fait le récit de son retour en Italie : un retour long, sur plusieurs mois d’un parcours tortueux qui l’emmène de Katowice, où il travaille comme infirmier dans un camp de transit soviétique, en Biélorussie, puis en Ukraine, Roumanie, Hongrie, Autriche...
Si c’est un homme, republié par Einaudi en 1956, a fait l’objet de nombreuses traductions et adaptations radiophoniques et théâtrales.
En 1967 paraissent les Histoires naturelles, sous le pseudonyme de Damiano Malabaila et en 1971, sous le titre Vice de forme, il réunit une nouvelle série de récits, cette fois sous son nom - (Les deux recueils ont été regroupés par Gallimard en 1994).
Primo Levi a laissé une œuvre très attachante par sa sincérité, et précieuse par les témoignages collectés et transmis. Notamment : La clef à molette (1978) - salué par Claude Levi-Strauss comme l’œuvre d’un « grand ethnographe » ; Maintenant ou jamais (1983) ; Les naufragés et les rescapés, (1986) ; Conversations et Entretiens, 1963-1987 (1998)...
Ses livres combattent l’ignorance et l’inconscience ; ils entretiennent intacte notre vigilance contre l’obscurantisme et les nationalismes étroits.
C’est pourquoi nous les relisons encore et toujours.
P. David
* terme allemand désignant les camps de concentration.
** En 21 chapitres, ayant chacun pour titre un élément de la table de Mendeleïev, Primo Levi décrit des moments de son existence : la guerre, le travail de recherche dans un laboratoire, la captivité dans un camp de concentration nazi, le retour à la normalité. A la confrontation avec les hommes se surimpose celle avec la matière : hostile, amicale ou salvatrice.
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