Tribune libre de Reynolds Michel : “Plaidoyer pour l’interculturel” - 3 -

L’universel contre la fragmentation

27 juillet 2006

Voici la 3ème partie du “Plaidoyer” de Reynolds Michel “pour l’interculturel”, avec des intertitres de “Témoignages”. Dans les deux premières parties, l’auteur a expliqué les grands objectifs de l’association “Espace pour promouvoir l’interculturel” (EPI), qu’il souhaite constituer prochainement, et l’importance de ce combat dans le cadre de ’la dialectique de la diversité et de l’universalité’.

L’universel a aujourd’hui mauvaise presse. Il est assimilé abusivement à hégémonie occidentale, renvoyant au vieil universalisme : à la fois un des vecteurs et le principal alibi de l’entreprise coloniale.
La critique de l’universalisme - dans la version coloniale, ethnocentrique et raciste de ce dernier - ne doit pas pour autant aboutir au rejet de toute préoccupation de l’universel ou à la négation de l’universalité.
Un retour à l’universel (du latin “universum”, ensemble des choses, univers), qui s’applique ici à la totalité des humains dans l’espace et dans le temps, s’impose comme principe régulateur pour rendre possible la communication entre des individus et des groupes, divisés par leurs appartenances identitaires.

La cible des racistes

Sans reconnaître en chaque être humain - par-delà même sa particularité culturelle - un semblable, d’égale dignité, peut-il y avoir une société juste ? Certainement pas. Le traitement égal des humains, malgré leur diversité culturelle et sociale, ne peut que reposer sur leur commune humanité, sur l’identité (“idem”) d’une même “nature”. Bref, sur l’universalité de l’être humain (13).
C’est donc sur l’universalité de la “nature humaine” que repose la reconnaissance de la dignité inhérente de toutes les personnes et de leurs droits égaux et inaliénables. C’est là qu’il faut rechercher la reconnaissance entre humains. "Il y a obligation envers tout être humain du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune condition n’ait à intervenir", déclare avec justesse la philosophe Simone Weil (14).
Ce n’est sans doute pas pour rien que la cible réelle du racisme soit précisément la notion d’universalité et d’unité du genre humain. "Du point de vue historique, écrit Hannah Arendt, les racistes (...) ont été les seuls à nier sans cesse le grand principe d’égalité et de solidarité de tous les peuples, reposant sur l’idée d’humanité" (15). Et il nous semble qu’ils sont toujours les seuls à dénier à certains la qualité d’être humain.

Nous habitons tous dans le même monde

Quoi qu’il en soit, la question de l’universalité de la “nature humaine” est décisive.
En effet, pour admettre que l’Autre soit sujet de droit, ayant les mêmes droits que moi, il faut bien évidemment reconnaître entre lui et moi des référents, des valeurs communes et, en fin de compte, une identité fondamentale : nous sommes égaux en droit parce que nous partageons - par-delà nos différences - la même “nature”, le même “destin” : nous habitons tous dans le même monde.
Ceci dit, il ne s’agit pas pour autant de réhabiliter l’universalisme occidental qui s’est construit sur l’exclusion des particularismes et l’exploitation - difficile d’oublier le sort réservé aux Noirs, aux esclaves, aux engagés, aux colonisés... -, mais de repenser l’universel comme horizon du vivre ensemble. L’enjeu est important : favoriser la communication et le dialogue interculturels en pensant la diversité sur fond des valeurs universelles.

De l’évolutionnisme au relativisme intégral

L’obstacle à cette refondation de l’universel est le mauvais usage qui est trop souvent fait du relativisme culturel, en le ramenant en une idéologie opposée aux valeurs universelles, notamment aux droits humains. Lorsqu’on soutient que toutes les cultures se valent et qu’elles sont incomparables et incommensurables les unes aux autres - donc incommunicables -, on transforme le relativisme culturel en un principe absolu susceptible de mettre en danger la démocratie et la cohésion sociale.
Il ne s’agit pas ici de contester le principe en soi, bien au contraire ; mais de souligner le danger d’un relativisme intégral. Le relativisme culturel, en tant que principe épistémologique et/ou méthodologique, a été une importante conquête de la pensée anthropologique du 19ème siècle : conquête sur l’évolutionnisme unilinéaire et l’ethnocentrisme occidental à caractère raciste.

Reynolds Michel

(à suivre)

(13) En fondant l’universel, le commun de l’humain, sur le concept de "nature humaine", nous voulons simplement affirmer une certaine permanence de l’être humain sous la diversité de son visage. Par "nature humaine", nous entendons cette capacité qu’a l’être humain de se réaliser dans le cours du devenir historique, donc de devenir humain par arrachement à la nature (idée développée par les philosophes des Lumières). Ceux qui récusent le concept de "nature humaine" - concept mal défini et, de surcroît, très ambiguë -, préfèrent fonder l’universel sur les concepts de "personne" ou de "sujet".
(14) Simone Weil citée par l’anthropologue tunisienne Hélé Béji, “La civilité, culture perdue de l’Humain”, in “Nous et les Autres”, Edit. Babel-Maison des cultures du monde, 1999, p.174.
(15) Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme. L’impérialisme”, Points/Fayard, 1982.


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