Culture et identité

La belle découverte des “coureurs des bois”

Salon Flore et Halle

Témoignages.re / 2 août 2008

Hier matin, dans la salle de conférence, la parole était à la SREPEN pour un récit des circonstances qui ont entouré la découverte d’une plante endémique de La Réunion par trois de ses botanistes bénévoles. « Elle vient enrichir la biodiversité de la France et du monde », a dit Hermann Thomas, botaniste référent de la SREPEN pour la zone de la Roche Écrite.

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Les trois coureurs des bois de la SREPEN : Hermann Thomas, Patrick Adolphe et Max Félicité. Le premier est un botaniste, le second est professeur d’horticulture et le troisième est un retraité du Bâtiment qui, selon Roger Lavergne, « a une excellente connaissance des Hauts de l’île et de la végétation des régions semi-sèches et est un grand collectionneur de plantes endémiques de La Réunion ».
(photo PD)

Si le rêve de tout botaniste est de découvrir de nouvelles espèces à décrire, il n’est pas donné de pouvoir le faire tous les quatre matins, et Patrick Adolphe, l’un des deux comparses d’Hermann Thomas, avec Max Félicité, a avoué hier avoir couru la forêt pendant 35 ans avant d’avoir la chance de faire la découverte qui a été rendue publique hier dans le Salon Flore et Halle.
En fait de publicité, leur description de Heterochaenia Fragans, acceptée depuis septembre dernier par la revue de la Société botanique de France, vient de paraître dans le 2e fascicule du numéro 155 des Acta Botanica Gallica, une publication mondialement reconnue.

C’est une histoire tout à fait exceptionnelle, qu’Hermann Thomas a située dans le contexte du travail que la Société Réunionnaise pour l’Etude et la Protection de l’Environnement (SREPEN) a entrepris depuis 2004 pour décrire, dans la réserve de la Roche Écrite (créée en 1999), les habitats et les espèces rares ou protégées qui s’y trouvent. C’est aussi la zone refuge du tuit-tuit (Coracina Newtonii), dont il ne reste plus que 25 couples certifiés.
La SREPEN a donc entrepris de répertorier et décrire le milieu de vie du tuit-tuit, espèce protégée, en sériant les espèces endémiques simples (bois de Laurent Martin, mapou, canne marronne, pimpin rouge, bois maigre, affouche rouge, bois de pomme des hauts, quinquina, bois de joli cœur, etc...), les espèces rares - comme le Tournefortia cuminata (sans nom vernaculaire) ou le bois de tambour - et les espèces protégées, comme le Foulsapatte marron, le calanthe des bois, Trochetia granulata, Berenice arguta ou encore la liane camarron.

Repérée à son odeur...

Pour faire ce travail, les botanistes et « coureurs des bois » bénévoles de la SREPEN se rendent fréquemment dans la zone réserve, passent la nuit à la Plaine des Chicots et partent en randonnée très tôt le matin pour faire leurs relevés. C’est au cours d’une de ces sorties qu’en descendant une ravine, dans une zone très escarpée, ils tombent d’abord sur une Berenice arguta, qui les met en éveil. « On l’a d’abord sentie, avant de découvrir une grappe de cette plante encore jamais vue », raconte Patrick Adolphe. Blottie dans une niche écologique très précise, la plante, très odoriférante, n’a d’abord été découverte qu’à un petit nombre de pieds. Lors d’autres sorties, d’autres pieds, plus nombreux, ont été découverts, toujours à la même altitude. Appréciant les milieux très escarpés, la plante n’est pas facile d’accès et les trois hommes ont dû s’encorder pour prélever un échantillon.
L’étape suivante a été d’identifier la nouvelle plante. Ils savaient qu’ils étaient devant une campanulacée, du genre Heterochaenia décrit par De Candolle, dont ils ont trouvé la référence dans la Flore des Mascareignes. Mais ils n’ont pas su tout de suite si l’espèce trouvée était vraiment nouvelle, ou s’il s’agissait de celle déjà récoltée par Bosser et identifiée sous le nom d’H. borbonica, mais non localisée.

Dans la jungle des nomenclatures botaniques

C’est alors qu’est engagée une nouvelle étape pour l’identification, avec le concours de la trésorière de la SREPEN, Antoinette Chane-Ki, missionnée au Museum d’Histoire naturelle de Paris pour vérifier à quoi ressemble l’Heterochaenia de Bosser et bien examiner les détails qui permettront de dire s’il s’agit de la même ou si c’en est une autre. Grâce aux photos qu’elle a pu faire à Paris et aux indications données par les botanistes, Antoinette Chane-Ki a pu les édifier très vite en retour : il s’agissait bien d’une quatrième espèce endémique de La Réunion.
Les botanistes se sont mis ensuite à la comparer aux trois espèces déjà connues : H. rivalsii, H. borbonica et H. ensifolia, toutes très différentes. « En raison du parfum enivrant de la fleur perceptible à plus d’une dizaine de mètres, nous proposons de dénommer cette espèce H. fragans », écriront-ils dans leur description.

Hermann Thomas, qui, comme ses compagnons, en était à sa première découverte, a dû s’initier à la procédure de description d’une nouveauté et à ses nomenclatures. Les trois botanistes ont pu compter sur plusieurs soutiens, dont un couple d’enseignants qui leur a fait la traduction en latin de diagnose botanique, indispensable à tout article scientifique de cette nature. Samuel Couteyen, de l’Association Réunionnaise d’Écologie (ARE), a fait la planche de dessins, incluant des détails relevés au microscope. Ils ont également proposé une nouvelle clé de détermination des espèces du genre Heterochaenia, incluant les caractéristiques de la nouvelle espèce. Leur article est arrivé en juillet 2007 au Museum de Paris et a été accepté début septembre. Il vient de paraître dans la revue de juillet 2008 de la Société botanique de France.
Cette découverte a réjoui tous ceux qui s’intéressent aux variétés endémiques de l’île de La Réunion. Avec Roger Lavergne, beaucoup d’amis de la botanique et divers écologistes, membres d’autres associations de protection de la nature, sont venus écouter les membres de la SREPEN et les féliciter pour cette heureuse découverte, qui ouvre sur d’autres explorations. Le parfum d’H. fragans appelle de nouvelles analyses.
Gisèle Tarnus, secrétaire de la SREPEN, a remercié et encouragé les botanistes bénévoles à poursuivre leur travail et à faire connaître les espèces endémiques. « C’est particulièrement important, dans ce Salon où tant de Réunionnais se tournent vers les plantes exotiques », a-t-elle dit, en remerciant tous les soutiens financiers de l’association - Département, Etat, Europe (Feder) et Crédit agricole. Avec le soutien du Parc national, la SREPEN a commencé en 2006 à former une équipe de « coureurs des bois », encadrée par un spécialiste des canyons. Cette équipe a reçu sa certification cette année.

P. David