La Boudeuse ou l’hommage à Diderot !

16 janvier 2007

En 1771, Louis-Antoine de Bougainville publie son "Voyage autour du monde", dans lequel il évoque sa circumnavigatio autour du globe à bord de son bateau, La Boudeuse. Malgré l’aspect humaniste du texte, de nombreux passages sont en faveur de la colonisation. L’année suivante, le fameux philosophe Denis Diderot répond par un ouvrage intitulé “Supplément au voyage de Bougainville”. Issu des Lumières, il souhaite que la tolérance triomphe et que chaque peuple ait droit au développement qu’il entend.

C’est dans cette ligne que l’on peut placer le voyage autour du monde entrepris depuis 2 ans et demi par La Boudeuse. En effet, le 27 juillet 2004, ce trois-mâts goélette a quitté le port de Bastia pour se lancer dans une circumnavigatio. L’objectif premier de Patrice Franceschi, son capitaine, est de faire découvrir 12 peuples. Ceux-ci vivent dans des endroits isolés. Ils sont appelés sous le terme générique de "peuples de l’eau".
Cependant, pour entrer en contact avec ces populations, il faut un travail préparatoire qui n’est pas aisé. C’est ici que l’expérience de Patrice Franceschi est incontournable. En effet, cet homme est déjà, malgré son visage relativement jeune, un vieux briscard des mers. Dès 1975, il allait à la rencontre des Pygmées du Congo. L’année d’après, il rendait visite aux Indiens Macuje d’Amazonie. Depuis, il n’a cessé de voguer sur les océans. De ces multiples aventures sont issus de nombreux ouvrages. En outre, plusieurs films ont été réalisés. Enfin, cette attention à l’autre s’est concrétisée par une action humanitaire importante. Pour couronner ce savoir-faire, Patrice Franceschi a même été Président de Solidarités, il y a quelques années.

La plupart des peuples présentés sont liés à de précédents voyages du capitaine de La Boudeuse dans les territoires sélectionnés. Pour chacun d’entre eux, un film est réalisé. La liste de ces reportages est la suivante : "Le dernier des Yuhup" qui évoque les Yuhup, Indiens nomades d’Amazonie colombienne ; "Les Survivants de l’Atlantide" qui revient sur les Pascuans de l’île de Pâques dans le Grand Pacifique ; "Ces hommes du Paradis", hommage aux Polynésiens des îles Marquises et Tuamotou ; "On les appelait sauvages", Mélanésiens des îles Salomons et du Vanuatu ; "Aux sources de l’inconnu" mettant sur le devant les Papous Sahudate en Nouvelle-Guinée ; "L’île des Guerriers-Shamans" de la tribu Bati aux Moluques ; "Les Nomades de la mer" qui révèlent les Badjao, de la mer des Célèbes ; "Moby Dick des mers du Sud" ou le présent des Lamaleranais d’Indonésie ; "Le peuple sentinelle" ou les Mokens de Birmanie ; "Les fils de Sindbad le marin" ou les pêcheurs de perle du Yémen ; "Les damnés de Dieu" revenant sur les Pygmées Babinga au Congo ; "Les frères du dauphin" ou Imraguens de Mauritanie.

Le savoir-faire et la crédibilité de l’équipe sont assurés. Ils ont en effet réussi à obtenir la caution de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture). En ce qui concerne les partenaires médiatiques, ils ont choisi avant tout des partenaires publics ou qui ont une certaine éthique. Ainsi, France 5 a-t-il été privilégié contre TF 1. L’AFP est également de la partie. D’autres, non originaires du secteur public, montrent également la crédibilité du projet, et on citera tout particulièrement “Le Monde” et “Universalis”.

Le but de Patrice Franceschi, nous l’avons dit, est de présenter des peuples ignorés. Lors de la conférence de presse qu’il a donnée hier à l’Hôtel de Région, il a bien précisé son propos. Il souhaite avant tout mettre en avant ce qui rassemble les ethnies rencontrées et non ce qui les différencie de nous. Contre "Le choc des civilisations" prédit par Samuel Huntington et d’autres intellectuels américains, il promeut un « dialogue des cultures ». C’est pourquoi, outre la série de reportages réalisés, le capitaine tient aussi à valoriser les jeunes des terres où il accoste. A la fin des 2 ans et demi de voyage, il aura accueilli à bord de La Boudeuse près d’une centaine de jeunes âgés de 18 à 25 ans.


Un trois-mâts comme étendard de La Réunion

Il faut souligner le caractère unique d’une telle expérience. En effet, ce trois-mâts est le seul au monde à réaliser à l’ancienne des circumnavigatio. Les 2 autres trois-mâts français ne bougent pas beaucoup de leur port d’attache. Dans les autres pays, de tels bateaux sont avant tout des navires-écoles. Cela donne d’autant plus de valeur à la participation de 2 jeunes Portois. Ils embarquent demain à 14h30 de leur ville, pour faire le voyage jusqu’à Madagascar. Puis, d’autres Réunionnais feront le voyage entre le Cap-Vert et la France. En effet, après 6 semaines de halte à La Réunion, La Boudeuse cingle pour un nouveau voyage de 6 mois. Il y aura tout d’abord Madagascar. Puis, le bateau mettra le cap sur le versant Atlantique des côtes africaines, avant de remonter vers la Corse. Là, ce sera le point de départ d’un tour de France où 14 ports seront visités : Bastia, Ajaccio, Marseille, Nice, Toulon, Biarritz, Bordeaux, la Rochelle, Nantes, la Baule, Vannes, Brest, Saint-Malo, le Havre. A chaque escale, les Réunionnais embarqués ainsi que l’équipe à terre s’attacheront à faire découvrir les produits gastronomiques péï, mais aussi des danses ou des traditions.

Au cours de cette dernière partie de voyage, La Boudeuse arborera le pavillon réunionnais. Afin que les moyens financiers d’une telle opération soient en adéquation avec la logistique d’un tel projet, le Comité du Tourisme de La Réunion a budgété 130.000 euros sur cette opération. Pour René Barrieu, le Directeur de cette structure, une telle dépense est déjà bien amortie par la série d’émissions que Jacques Pradel réalise actuellement sur RTL. En effet, dans cette tranche horaire, ce journaliste touche environ 850.000 auditeurs. Or, un spot publicitaire de 30 secondes à ce moment-là aurait coûté très cher. A la place, il y a une émission qui évoque La Réunion. En outre, la séduction que provoque un tel voyage chez les opérateurs métropolitains est avérée. Or, le cœur de cible du CTR, actuellement, est le grand public. Pour cela, cette structure souhaite montrer que La Réunion n’est pas seulement une terre de montagnes, mais aussi une île. Les touristes peuvent donc envisager de donner un aspect plus "maritime" à leur arrivée à Gillot.
Raymond Lauret, en tant qu’élu de la ville du Port, souscrit pleinement à cette orientation. Lors de la conférence de presse, il a souligné la continuité du soutien que sa municipalité accorde aux personnes qui mettent en valeur l’espace maritime à La Réunion. Il a rappelé l’arrivée à la voile de Raphaëla Le Gouvello, puis le départ de Maud Fontenoy, et, demain, le départ de la Boudeuse. Puis, il s’est remémoré la fameuse phrase d’Arthur Clarke : « Quelle idée a-t-on d’appeler Terre une planète qui est pleinement océan ? ».
Quant à Paul Vergès, il a rappelé que l’histoire de La Réunion se conjuguait avec les hauts faits des marins jusqu’à l’exploitation de la canne à sucre suite à la perte de Saint-Domingue : Surcouf se trouvait à Saint-Paul ; les pirates ne cessaient leur va-et-vient entre la baie d’Antongil et l’île Bourbon, etc... Pour autant, il ne s’agit pas de lire ce soutien à un tel projet comme seulement tourné vers le passé. Pour Paul Vergès, un bateau tel que La Boudeuse place sur le devant de la scène des préoccupations qui vont devenir de plus en plus fortes. En effet, le président du Conseil régional est persuadé que le 21ème siècle se jouera grandement dans l’attitude de l’Homme vis-à-vis des surfaces immergées. Il souligne alors quelques chiffres dont ceux-ci : 70% de la planète sont représentés par des mers ; 97% des prises dans l’océan Indien sont le fait de flottes qui n’appartiennent pas aux pays riverains. Etablissant un parallèle avec les populations que Patrice Franceschi souhaite exposer, il conclut son soutien à cette opération par ce mot : « Nous sommes un peuple de l’eau ».

M.D.


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Témoignages - 82e année


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