Obsèques de Pierre Thiébault : un départ en chantant
4 juin, parNos peines
20 décembre : Eglise, esclavage... et laïcité
22 décembre 2007

L’Eglise catholique, qui a de tout temps joui d’une forte influence sur les consciences et quelquefois sur les pouvoirs publics à La Réunion, revendique aujourd’hui un rôle de premier plan dans l’abolition de l’esclavage. C’est le sens que l’on peut dégager des opérations de “réhabilitation” de l’abbé Monnet, créateur de la Mission des Noirs, dont un 4ème buste a été béni le 1er décembre dernier dans l’église de la Rivière des Pluies. Comme devant tout “aggiornamento”, une lecture critique est nécessaire.
La mission de l’Eglise commence grosso modo avec les débuts de la colonisation et du peuplement. Et très tôt, dès 1730, rappelle Prosper Eve dans “Le 20 décembre 1848... Du déni à la réhabilitation” (p. 29), les maîtres d’esclaves s’opposent au travail des prêtres parce qu’ils y voient un obstacle à la dislocation des familles d’esclaves, dont ils tirent le plus grand profit dès les débuts de la société de plantation.
Plus tard, avec l’augmentation des affranchissements sous la période révolutionnaire, ils se prendront à regretter que les esclaves n’aient pas plus de sens moral et de sens de la famille : « ... avant d’en vouloir faire des citoyens, il faut s’occuper d’en faire de bons fils, de bons pères », soutient en 1838 le délégué de la colonie à Paris, M. Conil, dans sa réfutation du projet d’Hippolyte Passy relatif à l’affranchissement des enfants esclaves à naître.
D’une époque à l’autre, les maîtres d’esclaves n’en sont pas à une contradiction près.
Aggiornamento de l’Eglise catholique réunionnaise
La figure de l’abbé Monnet et l’importance qu’elle prend ou qu’elle perd au gré des aléas historiques appartiennent autant à l’Histoire des relations entre l’Eglise et le monde du travail qu’à l’Histoire de La Réunion. C’est aussi pourquoi les “résurgences” actuelles ne sont pas anodines. Mettre en avant la figure de l’abbé Monnet permet d’opérer une sorte de consensus posthume entre héritiers des abolitionnistes et des anti-abolitionnistes au 19ème siècle. Une figure de rassemblement en quelque sorte...
On nous dit aujourd’hui que l’abbé Monnet a été un « missionnaire bâtisseur » - dans tous les sens du terme - qu’il a initié « une nouvelle pastorale » répondant aux priorités d’un « prêtre humaniste et engagé », dont les colons propriétaires d’esclaves ont mis la tête à prix, en septembre 1847. Tout ceci est vrai, et d’autant plus remarquable que la grande masse du clergé affichait des positions généralement plus conservatrices, comme le rappelle l’historien Maurice Agulhon dans “1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852)” : « Une structure éthico-sociale sur la défensive engendre (...) une politique nécessairement répressive. Le parti de l’ordre n’est pas seulement le parti au pouvoir, il est profondément celui du pouvoir ; si les notables sont ses chefs de file, ses élus et, plus largement, les bénéficiaires de son action, ses tout premiers militants sont en fait les fonctionnaires et le clergé », dit-il, du climat politico-social en France sous la Seconde République.
On nous objectera sans doute qu’il s’agit là du clergé dans la société française. Mais d’une part, le clergé réunionnais était à l’époque un clergé d’importation ; et d’autre part, les historiens, de Claude Prudhomme à Claude Wanquet, s’accordent à souligner les alliances de ce clergé avec les familles dominantes de la colonie et son rôle dans le maintien de l’ordre établi.
La position abolitionniste de l’abbé Monnet n’en fera que plus scandale. Mais n’est-il pas tendancieux de laisser croire qu’il n’aurait été en conflit qu’avec les gros colons ? C’est ce que suggère la seule mention de « l’estime » que lui aurait manifestée Pie IX en le nommant en 1846 vice-préfet apostolique de Bourbon puis, en octobre 1848, évêque de Pella (Palestine) et vicaire apostolique de Madagascar. Ces nominations ont aussi été à l’origine de son éloignement de La Réunion pour Mayotte ; de sorte qu’il peut s’agir, là encore, d’un compromis utile. Comme d’un “contrepoids” à la Légion d’Honneur décernée en 1845 à l’abbé Monnet par le pouvoir politique central (Louis-Philippe)...
Misère commune, pastorales séparées
La société bourbonnaise dans les années qui précèdent l’abolition de l’esclavage se compose, selon Prosper Eve, de trois grands groupes : les maîtres propriétaires, les affranchis et les libres (qui peuvent être propriétaires, mais qui sont aussi souvent des “vagabonds”) et les esclaves. L’historien note que les premiers rejettent les seconds vers les troisièmes, en particulier sur le plan culturel : ils sont tous enveloppés du même mépris.
Ils partagent aussi globalement la même misère, puisque selon un rapport de la commission constituée pour étudier le paupérisme, on évalue en 1840 à environ 25.000 le nombre des indigents, soit 62% de la population libre. (P. Eve, op.cit. p. 33).
Dans ce contexte, Monnet prend position pour une pastorale « spécialisée » pour les esclaves : la question faisait débat dans l’Eglise et dans la société réunionnaise.
Il est intéressant à cet égard de comparer l’action de l’abbé Joffard et celle de l’abbé Monnet. L’abbé Joffard est l’ecclésiastique auteur des “Observations sur le paragraphe du rapport de la commission des affaires coloniales relatif au culte”, en avril 1844. Voir “Le Courrier de Saint-Paul”, 18 avril et 26 avril 1844, cité par P. Eve, op. cit. p.74.
Dans ses observations, il critique ouvertement l’Etat français qui, en France, « persécute les prêtres, mais veut les utiliser à Bourbon pour soumettre les esclaves à l’ordre colonial ». Comme le note l’historien, l’abbé Joffard « soulève les contradictions du discours gouvernemental ».
La réaction de Joffard aux dispositions préconisées par la commission des affaires coloniales (présidée par le duc de Broglie) - qui voulaient que les prêtres assurent aux esclaves une formation religieuse - est intéressante parce qu’elle fait voir que l’action de l’abbé Monnet ne faisait pas l’unanimité au sein du clergé.
La critique de l’abbé Joffard
« Ce prêtre (Joffard - Ndlr) se fait un plaisir de ridiculiser cette commission [des affaires coloniales - Ndlr] qui cherche à utiliser le clergé pour servir de relais entre l’Etat et les futurs affranchis dans le but d’assurer le maintien de l’ordre colonial (...) », écrit P. Eve (op. cit. p.75).
L’historien P. Eve émet l’hypothèse - sans la soutenir jusqu’au bout, voir p. 75 - que ce pourrait être parce que ce prêtre considérait que les esclaves avaient déjà une religion et qu’il n’était pas nécessaire, en conséquence, de leur en imposer une autre. « Il reste que son analyse, prise au premier degré, n’était pas pour déplaire aux colons. Il n’a d’ailleurs pas été inquiété. C’est en 1849, quand il prônera le partage des terres non encore concédées aux nouveaux affranchis, qu’il subira les foudres des colons et du gouverneur » (op. cit. p. 75).
A la différence de l’abbé Joffard, l’action de l’abbé Monnet permet a posteriori à l’Eglise de “récupérer le scandale” et de mettre en avant « le rôle essentiel tenu par l’Eglise dans le passage réussi de l’esclavage à la liberté », note Claude Prudhomme (op. cit. p. 109).
Dans cette veine, les récits édifiants sur « l’émancipation exemplaire » constituent une littérature fournie soulignant l’étroite collaboration des autorités civiles et religieuses dans les années qui suivent 1848.
Et aujourd’hui encore, n’est-ce pas cette « étroite collaboration » qui est recherchée, dans un contexte où la laïcité fait débat et où certains, sous couvert d’une “laïcité réunionnaise” - théorisée par certains courants religieux - cherchent surtout à affirmer - comme au bon vieux temps de la colonie, quoique sous d’autres formes - le poids prépondérant de l’Eglise catholique dans la société réunionnaise ?
P. David
(Sources : Claude Prudhomme, “Histoire religieuse de La Réunion”, Karthala, 1984 ; Prosper Eve, “Le 20 décembre 1848 et sa célébration à La Réunion : Du déni à la réhabilitation”, L’Harmattan/Université de La Réunion, 2000 ; Du même auteur, le texte “Qui est Alexandre Monnet ?” transmis par le GRATHER à l’occasion de la bénédiction d’un quatrième buste de l’abbé « ami des Noirs », le 1er décembre 2007 à la Rivière des Pluies)
Qui est Alexandre Monnet ?
Ce qui suit est extrait du texte de Prosper Eve prononcé le samedi 1er décembre dans l’église de la Rivière des Pluies par Aurélie Honoré, jeune lycéenne comédienne de 15 ans. Le texte intégral est sur le site du diocèse de La Réunion (www.diocese-reunion.org/titremonnet.htm)
Cette manifestation a eu lieu à l’occasion de l’expédition à Mouchin du buste de l’abbé Monnet pour le centre culturel de sa ville natale.
Alexandre Monnet est né le 4 janvier 1812 à Mouchin près de Lille, dans une famille catholique de cultivateurs et de marchands. Sa vocation pour la prêtrise et les missions lointaines naît en lisant les Annales de la Propagation de la foi ; il entre au petit séminaire de Cambrai en 1829.
Ordonné prêtre le 18 juin 1837 par l’évêque de Cambrai, Monseigneur Belmas, (...) il veut aller (...) vers les missions lointaines. Il se rend au séminaire colonial le 19 février 1840 et quitte la France pour Bourbon 9 jours plus tard, le 28 février.
Son premier mérite en arrivant dans l’Océan Indien est de comprendre... [qu’] il doit surmonter le handicap de la langue. A Bourbon, il apprend le créole et rédige un catéchisme en créole. Avant de suivre les jésuites à Madagascar, il apprend le malgache.
Il arrive à Bourbon le 9 juin 1840. Il est nommé vicaire à Saint-Denis. C’est là qu’il se distingue et devient une figure de proue de l’évangélisation.
Il met en place une nouvelle doctrine missionnaire : (...) la moralisation n’a aucune chance de réussir sans émancipation. L’émancipation est un point de départ nécessaire à une moralisation efficace par la religion. Les esclaves ne seront jamais religieux tant qu’ils vivront sous la dépendance des colons. « Nous bâtirons d’une main, les maîtres détruiront de l’autre ».
Les colons qui ne veulent pas de l’abolition sont scandalisés par une telle doctrine qui tourne le dos à leurs intérêts. Ils ont peur de l’ascendant de ce prêtre sur les esclaves. Pour eux, le catholicisme appartient au domaine privé, il ne doit pas diriger la société. Pour Monnet, la “mission des Noirs” est un tout, foi et morales sont liées. La religion conditionne l’organisation sociale.
Une nouvelle méthode de travail
La mission se fait itinérante. (...) Le prêtre doit aller à la rencontre des esclaves, sur ce lieu de vie, sur l’habitation, conformément à l’ordonnance royale du 5 janvier 1840 concernant l’éducation religieuses des esclaves. Il propose :
- un ministère spécifique pour les esclaves, réalisé par des missionnaires spécialisés, sinon le prêtre les néglige pour ne pas mécontenter les Blancs. L’intérêt que le Père Monnet porte aux esclaves lui vaut de leur part le titre de “Père des Noirs”.
- la réalisation de la catéchèse dans la langue du pays (...).
Après seulement une année de présence à Bourbon, grâce à la générosité de la population dionysienne (libre et esclave) et de riches propriétaires de Sainte-Marie, à l’aide de l’Etat, à des esclaves loués et aussi au travail d’esclaves bénévoles (...), il a fini de construire une église à la Rivière des Pluies.
Un prêtre humaniste et engagé
Monnet voit dans les esclaves des hommes et des êtres dignes de confiance. Il apprend à ceux qu’il évangélise à être solidaires en gérant une caisse d’entraide alimentée par leur propre obole et par la moitié du produit de ses quêtes, pour secourir les pauvres et les vieillards. (...)
Les colons de Saint-Denis se soulèvent contre lui lors de son retour dans la colonie le 12 septembre 1847 parce qu’ils croient qu’il a réclamé en France l’abolition immédiate et mettent sa tête à prix. Le pire est évité, mais ils obtiennent du gouverneur Graëb son expulsion de la colonie, le 28 septembre 1847 à 9 heures du soir, pour que son départ passe inaperçu. (...)
Lorsque les esclaves affranchis de l’Atelier Colonial apprennent en 1847 qu’il va être malmené par les colons dionysiens, ils se portent volontairement à son secours. C’est grâce à eux qu’il a la vie sauve. (...)
Il n’est pas attaché à sa charge et à ses œuvres. Il le montre en 1843, quand il abandonne sa jeune mission de la Rivière des Pluies aux missionnaires du Saint-Cœur de Marie.
De même, lorsqu’il réalise en 1848 la fusion des congrégations du Saint-Cœur de Marie et du Saint-Esprit, pour qu’il n’y ait pas une direction bicéphale, il accepte bien volontiers que le père Libermann devienne supérieur.
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