Gran mèr kal : quelle histoire ! - 3 -

La double peur

22 décembre 2006

“Ile à peur”. De quoi notre île aurait-elle peur ? De quoi nous protègent les chapelles rouges de Saint-Expédit au bord des routes, les crucifix dans les fonds de ravines, les “petits bons dieux” sur les sentiers de nos montagnes, les sentiers du marronage ? De quelle peur peut-il s’agir ?
Peur du “fénoir” ? Peur du “fait” Noir ? D’une peur noire assurément et pour quels forfaits ? L’histoire de “Kalla” se confond avec celle de l’esclavage.

Dans son étude, Prosper Eve montre avec force que « la pratique de l’esclavage secrète la peur ».

- Celle du maître. Le maître a peur que l’esclave lui désobéisse, sorte de sa passivité, se révolte. L’esclave n’a pas le droit de porter un bâton : il pourrait s’en servir comme d’une arme. Il n’a pas le droit de participer à un attroupement « même sous prétexte de noces ».
- Celle de l’esclave : la peur du châtiment. « L’esclave vit dans la crainte constante du fouet, des sévices, du cachot, du bloc ».

Prosper Eve nous rappelle qu’il s’est trouvé à La Réunion comme ailleurs, des maîtres cruels. L’auteur cite Antoine Boucher relatant la cruauté d’une certaine Gabrielle Bellon. Puisque nous parlons de Grand Mèr Kal, il n’est pas inutile d’évoquer un cas de cruauté féminine. Cette dame faisait mourir ses esclaves de faim ou sous les coups.

Écoutons Antoine Boucher :
« Si ce sont des femmes, qu’elles soient mariées, ou non, elle (Gabrielle Bellon) prend le barbare plaisir de les brûler toutes vives, non pas jusqu’à la mort, mais elle les rend si malades qu’elles en meurent, car, c’est ordinairement les lieux, que la pudeur ne permet pas de dire, qu’elle s’attache à brûler ; il y a eu .../... un petit garçon de ses Noirs qu’elle a laissé manger aux cochons et une négresse mariée qu’elle enterra à Saint-Gilles, disant qu’elle était morte subitement ».

Ce qui amène Prosper Eve à redire que notre île est loin d’être un paradis pour les esclaves. Pratique du bloc ou pratique du collier, il faut avoir le courage de lire - sans scrupules - ces témoignages qui soulèvent le cœur. On imagine la souffrance que ces tortures ont pu générer. Une souffrance qui, au-delà de la douleur installe une détresse psychique et la peur. Toujours la peur.

« Cela fait mal, c’est vrai ! »
C’est le Malgache Antacime qui parle. Le protagoniste du roman de Timagène Houat, “Les Marrons”.

« Ça fait mal, c’est vrai ! mais quand on vous prend votre femme, vos petits-enfants, on les vend à l’enchère publique... On les bat nus devant les yeux de tout le monde, oh ! c’est plus que de la souffrance ! Le corps ne sent plus rien et cependant, bon dieu ! on sent tant de mal qu’on est comme fou, on voudrait tuer quelqu’un ou bien se faire mourir ».

C’est la double peur. Celle qui coupe des deux côtés. La peur que le maître inspire. Celle qui lui revient en boomerang de ses pratiques barbares.

On a toutes les raisons de penser que ces peurs ne se sont pas envolées avec la génération qui les a vécues - il n’y a pas si longtemps - dans leur chair. Qu’elles ont été transmises non pas génétiquement mais “générationnellement” !

« Dodo ma minèt-te... si ma minèt-te i dodo pa... Chat’marron va souk a èl ». Cette comptine se conte encore. Dans la version transmise à l’enfant que j’étais, il s’agissait déjà du « chat’marron »... chat sauvage qui préfère les ravines aux gouttières et qui se ravitaille dans les basses cours.
Dans “Le Journal de Sylvie”, histoire emboîtée dans celle d’Eudora et qui nous ramène au 18ème siècle, on découvre que la berceuse ne parle pas de “chat” mais bien de “Marrons” :
Je me souviens des récits de nénène Idamanthe (Idamanthe c’est l’esclave, la “négresse d’habitation” attachée à Sylvie Kerouet), de ces berceuses où elle me menaçait de me faire manger par les Marrons si je ne m’endormais pas (p. 153).

Il aura suffi de quelques générations pour passer du réel à l’imaginaire. De l’histoire à la fiction. Revenons à l’histoire. L’histoire de la peur.

La peur, Eudora la trouve dès son arrivée à Mahavel à la tombée de la nuit, dans la traversée de la forêt qui la sépare de Saint-Louis : une « terreur sacrée, venue du fonds des âges ».
Il faut donc aller en chercher le sens en amont de la forêt.
La grand’mer

Eudora évoque un cauchemar familier qui revient en boucle dans son sommeil.
« Elle se trouve au milieu de l’Océan, des vagues d’une hauteur prodigieuse la roulent jusqu’à un gouffre au bord duquel elle s’éveille, écrasée de terreur »...

La terreur nous ramène « au milieu de l’Océan », à la mer-océan, la mer, la « grande mer ». Sur cette grande mer, il y a un bateau, un bateau-négrier. Il y en eut même plusieurs... et d’autres encore. Dans le bateau, il nous faut descendre jusqu’à la kal.
(à suivre...)

Daniel Lauret


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