Culture et identité

La douloureuse aventure de la Sakay

Notre Histoire : À l’occasion du 86e anniversaire la naissance de Roland Jamin - 8 -

Témoignages.re / 29 juin 2004

Dans les années 50, dans le but de régler en partie la forte démographie à La Réunion, 136 familles réunionnaises sont exilées dans l’Ouest de Tananarive. Un projet qui coûtera près de 6.100 euros par famille, alors que les Hauts de La Réunion manquent cruellement d’équipements. Eugène Rousse nous éclaire sur les conditions de cet injuste exil vers la Grande Île, qui sonnera l’heure de son indépendance en 1960.

Un des dossiers sur lequel Roland Jamin et ses camarades du groupe communiste et progressiste ont eu à se pencher est relatif à l’exil de quelque 136 familles réunionnaises à la Sakay.
La Sakay est le nom d’une rivière située à l’Ouest de Tananarive. C’est là, à 170 kilomètres de la capitale malgache et à 960 mètres d’altitude, que le Bureau d’études pour le développement de la production agricole dans les territoires d’Outre-mer (BDPA) obtient, au début des années 1950, une concession de 1.200 hectares de terres relativement bonnes, en vue d’y installer des familles réunionnaises. Le domaine du BDPA - qui s’étendra dix ans plus tard sur près de 20.000 hectares - aménagé aux frais de l’État français, devait permettre d’accueillir plusieurs dizaines d’agriculteurs recrutés essentiellement dans les Hauts de La Réunion. Pour le député réunionnais Raphaël Babet, la concrétisation d’un tel projet réglerait partiellement le problème démographique de l’île. Coût de l’opération : au moins 2 millions de francs CFA (soit 40.000 francs ou près de 6.100 euros) pour l’installation de chaque famille.
Lorsque le projet de Raphaël Babet est soumis au Conseil général de La Réunion, Henri Lapierre, au nom de l’opposition, s’y oppose catégoriquement. Il estime que les crédits énormes que nécessite l’installation de Réunionnais dans l’île rouge seraient infiniment mieux employés s’ils étaient utilisés à doter les Hauts de La Réunion d’équipements qui leur font dramatiquement défaut. Ce qui permettrait aux agriculteurs de ces régions de mettre en valeur des terres inexploitées. On éviterait ainsi leur expropriation. Par ailleurs, fait-il observer, la nouvelle forme de colonisation proposée par le député Raphaël Babet est susceptible de faire courir de gros risques à nos compatriotes.
Malgré l’opposition du groupe communiste et progressiste, l’envoi d’agriculteurs réunionnais à la Sakay est décidé. Un premier contingent de 16 familles y débarque en novembre 1952. 6 familles de ce premier contingent demanderont très vite leur rapatriement. Cela n’empêchera pas le départ de nouveaux contingents. Lorsque Madagascar devient indépendante en 1960, à la Sakay devenue Babetville, 136 familles réunionnaises se sont installées et le village compte 1.520 habitants. Pour ces familles, la révolution de mai 1972 à Madagascar sonne l’heure du retour dans leur île natale.
En 1977, 20 ans après le décès de son fondateur, Babetville se vidait de ses derniers "occupants" réunionnais. On imagine aisément le drame vécu alors par des centaines de nos compatriotes, contraints de quitter une terre qu’ils avaient arrosée de leur sueur pendant 25 ans pour les plus anciens.

(à suivre)

Eugène Rousse