Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
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29 mai 2008

Connaissez-vous Cristyan Floy Jalma ? L’esprit génial est né le 28 septembre 1961, ruelle des Anges. Ça ne s’invente pas. Il s’affiche grand Noir, qui parle la langue Nénène, ambassadeur de l’histoire marronne, détenteur de la généalogie Pok Pok, pur archéologue du son poétique. Il observe l’histoire dans l’histoire. Cristyan Jalma dit Pink Floy est connu pour ses nombreuses performances, ses œuvres, ses livres ouverts, son pouvoir pérenne de faiseur de lapsus, ses fanzines sonores. C’est un libérateur littéraire, un poète qui nous veut du bien, nous guide dans une quête identitaire incertaine, et pourtant si réaliste.
Le déclic vient de la réinterprétation d’un tableau de François Thérèse Auguste Biard (1798-1882), nommé "l’abolition de l’esclavage", peint en 1848, et entré au salon de Versailles en 1849. Cette œuvre vient bouleverser l’interprétation courante de l’histoire réunionnaise, notre connaissance du mot "kréol", notre imaginaire de l’esclavage et du marronnage. On connaît le côté provocateur et polémique de l’artiste. Attendez-vous à être chamboulés par sa lecture novatrice de notre histoire. Certains diront que c’est de la pure contre-vérité. D’autres seront plus réceptifs. En tout cas, à LERKA, où Cristyan Floy Jalma est en résidence, les feuilles sont préparées, classées, pincées. Le livre généalogique est ouvert. Libre à vous de le lire, et rencontrer des personnages peut-être réels, sûrement imaginaires. Jalma part d’un postulat. Le peintre n’a pas oublié de représenter la Nénène, lors de la proclamation de l’abolition de l’esclavage. C’est un personnage que le poète tient pour central dans la construction de la société réunionnaise. Il observe aussi la présence des Yob, origine anglaise du mot Yab, selon lui. Il y voit des mulâtres, parmi des esclaves nouvellement libres. Il nous présente aussi son ancêtre Jalma, qui prendra ce nom de sa nénène. Il a donné des noms à ces personnages, Stanislas Ledénec, Guy Anthelme, Rikélé, Igoto, Balak, Anatanne Bhouthou. Floy est dans le tableau, a sûrement rencontré les personnages dans leur intimité. Sinon, sur quoi se baseraient autant de convictions généalogiques ?
Naissance de la langue nénène
Dans son atelier de Lerka, Jalma a étalé ses travaux aux yeux de tous. Sur une grande table, il ouvre l’arbre d’une vie improbable, la vie d’une langue inconnue. Elle serait née dans les années 1670. De 1643 à 1676, cela fait 33 ans que les Français côtoient le peuple mafaty. De ce clan, les Français "sélectionnent" ceux qui savent lire les éléments de la nature, et les expédient sur l’île tout juste française. Selon Jalma, les mafaty sont réputés pour leur sens de la famille. Durant ces 33 ans, prémices du peuplement de l’île, les femmes mafaty apprennent le français, et trois d’entre elles deviendront les nénènes des enfants des premières européennes arrivées dans l’île. « La nénène du tableau de François Auguste Biard, on la voit bien. Elle est habillée, donc assimilée. Les autres sont tétés dehors. Elle non, c’est la nénène, celle qui vit chez les colons. C’est elle qui élève les enfants des colons créoles. L’enfant parle la langue Nénène, qui est un français mélangé avec les mots des autres peuples ». Le généalogiste Pok Pok se veut précis. En 1670, les 3 femmes arrivées en 1663, sont devenues les nénènes. Jusqu’à 1848, la place des nénènes est devenu incontestable, si bien que des générations de créoles ont appris la langue nénène, une langue loin d’être le petit nègre. L’auteur s’en défend. Ainsi vit une langue nénène dominante, parlée par les créoles.
Une parole découverte !
Floy avance un autre postulat. Les premières marronnes, étant des nénènes mécontentes de leur non-reconnaissance statutaire, partent vivre dans les hauteurs de l’île. Elles continuent d’inculquer cette langue "métissée" au pays des marrons. D’ailleurs, selon lui, c’est cette langue nénène qui subsistera après 1848. Cela révolutionne notre imaginaire. Dans le marronnage demeure donc la langue nénène. Pour autant, Floy devine, on ne sait comment, la disparition de la langue nénène dominante, celle enseignée dans les grandes demeures coloniales. Cette langue meurt avec l’abolition de l’esclavage, le 20 décembre 1848. Reste la langue nénène parlée par les marrons. Le 20 décembre 1848, les marrons n’avaient pas à se féliciter de la liberté concédée. Ils étaient libres d’eux-mêmes, par la force de leur conviction. Selon Floy, les marrons sont devenus les gardiens d’une langue, d’une culture, fiers de leur langue nénène acceptée. Cette langue nénène serait alors la mère de notre "patois" créole. Jalma se permet de réinventer l’histoire de la langue réunionnaise. « Il ne réinvente pas » devrait-on croire. Pour preuve de ses dires, la langue nénène pourrait sortir de l’ombre, à condition que les marrons sortent de leur marronnage, pour mettre en lumière une langue vieille de 378 ans, La langue réunionnaise, la vraie, fière de ses origines Nénène. Mon dieu ! Les créolistes appliqués doivent déjà frémir devant une telle théorie. Sans méchanceté possible, ni comparaison déplacée, Jalma propose une vision aussi novatrice dans le non "sens commun", que Xhi et M’aa à Madagascar. La rencontre mérite toutes les précautions. Bref, la généalogie Pok Pok est un travail de recherche on ne peut plus original, une analyse jalmienne forcément décalée. L’auteur cherche sa vérité, et assume de figurer parmi les révélés, Jules Hermann à d’autres mesures, mais surtout Alain Peters, Jean Albany, eux révélés par la langue nénène. Cristyan Floy Jalma a révélé un autre mythe pour notre île. Il est "trouveur" de mythes, quand d’autres sont chercheurs de trésors. La langue nénène serait garnie de joyaux pour notre imaginaire. Floy se dit être le seul ambassadeur de cette langue tricentenaire, de cette parole retrouvée. Tout part d’une relecture improbable, inimaginable, pourtant imaginée.
Babou B’Jalah
Conférence à LERKA
L’auteur donne une série de conférences qui débute ce soir dans les locaux de LERKA, à Jeumon, à Saint-Denis. Rendez-vous à 17h30. Il vous appartiendra de découvrir cette généalogie, d’en débattre dur comme fer. L’auteur n’est pas avare en explications.
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