La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Gran mèr kal : quelle histoire ! - 4 -
23 décembre 2006

Remontons jusqu’à minuit. Minuit, la fin du jour. Celui qui meurt pour en faire naître un nouveau. Minuit, c’est la fin et le commencement. Allons voir et entendre les gémissements de cette cale qui enfantent une société créole dans la douleur. Un décor apocalyptique capable d’inspirer de la terreur à notre jeune Eudora, assurément : « des vagues d’une hauteur prodigieuse la roulent jusqu’à un gouffre au bord duquel elle s’éveille, écrasée de terreur »...
La cale, Kalla l’a connue.
C’est par bateau qu’elle est arrivée à La Réunion. Le père de Sylvie, l’aïeule d’Eudora, rentre à la maison et apporte à sa fille un cadeau pour la consoler de son absence :
- Sylvie, me dit-il, je ne vous ai pas prévenue de mon absence afin de vous éviter tout souci.
- Je reviens de Saint-Pierre où j’étais appelé, j’y ai fait quelques emplettes. L’une d’entre elles est pour vous. Je vous en fais cadeau, car je vous en crois digne.
J’eus aussitôt l’idée que c’était un ouistiti. J’en avais vu chez mes cousines et cela m’aurait amusée d’en avoir un. .../...
- C’est un ouistiti, m’écriais-je, montrez-le moi vite pour que je l’apprivoise. Idamanthe lui fera des jupes toutes garnies de volants et de mignons bonnets de rubans tuyautés. Vous le voudrez bien, n’est-ce pas ?
- Je vous permets même de lui commander tout un trousseau, Sylvie. .../...
- Il arrive d’Afrique, n’est-ce pas, sur l’un de ces beaux vaisseaux que vous avez promis de me faire visiter un jour ? Etait-il seul ou avec d’autres petits frères ouistitis ?
D’un ton plus grave, M. de Kérouêt répliqua :
- Je n’ai pas voulu séparer la famille, c’eût été trop cruel.
Nous arrivâmes sous la véranda et je regardais la balustrade pensant qu’on y avait attaché le petit singe. Des cris accompagnés de sanglots détournèrent mon attention. Près du perron qui conduisait au jardin, une pauvre petite négresse se lamentait dans un langage inconnu .../... Elle était désespérée. J’oubliais le ouistiti et me précipitais vers elle pour la consoler. Comme elle n’aurait pas compris mes paroles, je laissais parler mon cœur. Je l’entourais de mes bras et l’embrassais sur ses joues ruisselantes de larmes. La petite fille demeura un moment interdite et s’arrêta de pleurer.
- Comment s’appelle-t-elle, père ?
- Voulez-vous le lui demander vous-même ? Et il me dicta une courte phrase que je m’appliquais à bien répéter.
- Kalla, répondit-elle.
Puis elle recommença de pleurer en montrant la cour de ses petites mains tendues.
- Elle cherche ses parents, il faut les lui donner tout de suite. Je vous en supplie, elle les croit perdus. Pourquoi l’a-t-on laissée ici ? La connaissez-vous ? D’où vient-elle ?
- Elle vient présentement de Rivière d’Abord. Mais je la crois née sur la côte du Mozambique, car elle en comprend le dialecte. Elle est à vous, je vous la donne. C’est la surprise que je vous ai rapportée.
Ma joie était immense, mais ce cadeau d’un genre nouveau me gênait un peu.
- Je vous la donne, répéta mon père, pour que vous la rendiez heureuse.
- Qu’avez-vous fait de ses parents ?
- Rassurez-vous, je les ai achetés tous les trois. Un vaisseau de la Compagnie arrivé de France, il y a quelques jours, ramenait des esclaves que l’on a vendus hier. Il me faut quelques bras vigoureux pour la nouvelle caféterie. Son père ne vaut peut-être pas une “pièce d’Inde”, mais les Cafres sont endurants et laborieux, et j’ai pensé que Kalla serait une petite compagne pour vous.
- Kalla ! Mais elle ne me comprendra pas et je ne sais pas son langage !
- Vous lui apprendrez à parler le français. Elle me semble bien futée. Emmenez-la, nous allons retrouver ses parents.
Je donnais la main à Kalla dont le chagrin s’était calmé. J’étais très fière de la dominer de toute la tête ; mais j’avais le cœur gros car je la sentais tremblante, et ses petits doigts glacés comme les pattes d’un oiseau.
.../...
Comme s’il lisait dans mes pensées, mon père les exprima :
- Ils n’ont pas dû manger à leur faim pendant cette traversée, quoique les marchands nourrissent à peu près convenablement ce pauvre bétail afin de lui donner plus de valeur à la vente... Vous lui enverrez de votre bonne soupe ce soir et Idamanthe prendra soin de lui donner un bain de rivière, car elle sent fort les fumigations auxquelles on les soumet pour les rendre présentables... D’ailleurs, on la laissera coucher avec ses parents. Elle est encore trop petite pour l’en séparer. Plus tard, quand elle vous sera attachée, nous verrons à la loger dans l’Habitation. (p. 98-99)
Quel cadeau ! Quel héritage pour les enfants et petits-enfants dont nous sommes ! On comprend que la jeune Sylvie ait pu en rêver la nuit !
(à suivre...)
Daniel Lauret
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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