Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Saint-Paul / Cinq-Heures
31 janvier 2008

Un président d’association, historien du patrimoine, prêt à se jeter sous les chenilles d’un bulldozer pour empêcher la démolition d’une kaz kréol du 19ème siècle : cette scène extrême a fait reculer les démolisseurs envoyés par la Direction des Services de la Mairie de Saint-Paul, mardi dernier. Mais la maison, superbe et délabrée, n’est pas sauvée pour autant de l’abandon progressif où elle s’enfonce depuis la mort de son dernier propriétaire, Zitte Ludovic (1869-1966). Il y a donc si peu de cohérence et si peu d’intérêt des pouvoirs publics pour le patrimoine réunionnais ?
Le Président du GRAHTER - Groupe de recherche sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise -, Marc Kichenapanaïdou, est un passionné d’histoire et du patrimoine réunionnais. Ce qu’il aime par-dessus tout dans ces vestiges du passé ? C’est la trace du travail des hommes, ces ouvriers-ingénieurs d’autrefois, porteurs d’un savoir-faire dont il ne comprend pas qu’on ne cherche pas à transmettre les œuvres aux jeunes générations.
Aussi, lorsqu’il a découvert, mardi matin, pratiquement sur son pas de porte, puisqu’il habite en face de la maison, les bulldozers envoyés par un responsable de la Mairie, Ali Carimi, Directeur des Bâtiments, il a ameuté tout le monde et a menacé de faire un rempart de son corps. L’argument a porté, et les démolisseurs sont repartis. Mais pour combien de temps ? Comment se fait-il que cette maison, très belle en effet et porteuse de tant de mémoire de vie des générations saint-pauloises, n’ait pas bénéficié d’un programme de restauration effectivement mis en œuvre ?
Main droite, main gauche ?
On ne peut pas dire que rien n’a été fait, mais cela ressemble à une histoire de main gauche qui ignore ce que fait la main droite, à la Mairie de Saint-Paul. Des traces existent encore d’un diagnostic émis en novembre 2001 par un architecte DPLG, Jean-Benoît Depraz, suivi d’une réunion, en 2002, à laquelle a participé, avec le GRAHTER, Jean-Marc Bénard, 14ème adjoint et frère du maire.
La Mairie a préempté le terrain en 1997, sous la mandature de Joseph Sinimalé. Teddy Soret, conseiller général du canton - présent lui aussi mardi matin - était alors conseiller municipal, adjoint au maire. Il aurait incité la municipalité à l’achat de cette maison, selon le président du GRAHTER, et poussé à la tenue de la réunion de 2002. En 2002, la politique de la Mairie était : On ne touche pas à la maison.
Le président du GRAHTER l’affirme : il n’y a pas eu de vote des élus pour la démolition. La décision de détruire - prise en janvier 2007, pour une reconstruction “à l’identique” - serait venue de la DGS, relayée par les services techniques. Par manque d’argent, elle aurait été repoussée jusqu’à ce début d’année.
Trois dépendances saccagées
En arrivant le matin, les démolisseurs ont mis le feu dans une kaz située à l’arrière de la maison Zitte, qui n’appartient pas à la Mairie, mais à la famille Hortense. Puis ils se sont attaqués à trois dépendances, qui n’ont pas pu être sauvées : des magasins en pierre de taille utilisés autrefois pour le stockage des aliments pour le bétail (voir ci-après). L’un d’eux avait été restauré et utilisé par le GRAHTER, avec l’autorisation de l’adjoint du secteur, pour y accueillir des activités culturelles destinées aux jeunes du quartier.
Il ne reste plus qu’un amas de pierres et, plus haut, de la ferraille. « C’était une vieille cuve dans laquelle on faisait bouillir des pois pour les bœufs », raconte Marc Kichenapanaïdou qui, dans le passé, a déjà “sauvé” le parc à lapins qui se trouvait dans l’une de ces trois dépendances.
Aujourd’hui, la maison a été sauvée de la démolition... Mais ce ne peut être que provisoire, tant qu’aucun acte concret ne vient sceller le sort de la maison. « Il fallait programmer d’année en année, avec des enveloppes correspondantes », poursuit le président du GRAHTER. « On est sur la route du Maïdo, Trois-Bassins est à deux pas... Nous avons obtenu, pour Cinq-Heures (lieu dit - Ndlr) l’aide du TCO, de la Mairie de Saint-Paul, du Conseil général. Il aurait été possible de coupler ces actions du Centre culturel “Parc-bœuf” avec la restauration de la maison, qui pourrait devenir un musée », ajoute Marc Kichenapanaïdou. Utopie ou réalité de demain ?
Quel avenir ?
Le responsable associatif se dit « prêt à accueillir la DRAC et le sous-préfet de Saint-Paul pour qu’ils viennent voir le travail de démolition que nous avons arrêté et qu’ils puissent prendre position : s’ils arrivent à classer ce bâtiment, personne ne pourra le démolir, et après, on pourra voir comment le restaurer ».
Il reste que tout ce travail aurait dû être fait depuis 1997. Depuis l’année dernière seulement, la Mairie de Saint-Paul a un chargé de mission “Patrimoine historique et Culturel bâti”, en la personne de Géry-Charles Bataille. Le maire de Saint-Paul, devant la tournure des événements, se serait engagé verbalement jeudi sur les trois points sur lesquels le GRAHTER attendait une décision : 1/ la sécurisation de la maison 2/ un plan de restauration 3/ un engagement de la Mairie sur la base du rapport établi par l’association.
Mais s’agit-il d’un engagement ferme ou de propos préélectoraux ? Douze ans se sont déjà écoulés, et l’usure du temps accentue son œuvre, maintenant que la maison est ouverte à tous les vents... et aux squatters.
P. David
Une maison d’autrefois
La kaz Zitte est idéalement située à une croisée, celle des RD 5 et 6 au lieu-dit Cinq-Heures, entre Villentroy et la ravine Trois-Bassins. Le tracé de la RD5 vers Bernica et Guillaume, bien plus tardif, a dû rogner sur le terrain d’origine. Quelques marches de pierre, au franchissement du portail en fer, conduisent à la varangue dont la poutre longitudinale donne des signes de faiblesse. De part et d’autre de l’entrée, aux deux angles de la maison, deux tourettes abritent chacune une petite pièce ; l’une - très délabrée - aurait été le bureau de M. Zitte, et l’autre, une pièce « pour ses archives », suggère Marc Kichenapanaïdou.
La première pièce à laquelle on accède - car la maison est désormais ouverte à tous les vents - est un salon au parquet de larges lattes de bois noir. En parfait état jusqu’à il y a peu, il est aujourd’hui cassé à l’entrée. Le président du GRAHTER a même surpris un démolisseur muni d’un détecteur de métaux... Dans certaines pièces voisines, le parquet est en bois de natte. Les pièces abritaient, selon marc Kichenapanaïdou, des meubles « extraordinaires », en bois de jaque, qui auraient été récupérés par le Conseil général, au moment de l’achat de la maison par la collectivité.
Le plafond est pourri par endroits, les murs aussi, parfois recouverts de plusieurs couches de papier peint, de différentes époques. Mais le toit a vu passer tous les cyclones depuis plus d’un siècle, et il n’y a pas l’ombre d’une tôle retournée, pas un rivet qui manque. La maison ne prend pas l’eau et les plafonds à quatre pentes sont intacts.
Les pièces, petites en général, sont carrées ou rectangulaires, dans l’alignement les unes des autres, trois par trois et communiquant toutes : une salle de bain, la salle à manger, des chambres...
A l’arrière, une coursive sépare la maison de la cuisine, et à côté de la cuisine est une sorte de magasin, au sol pavé de “macadam”. C’est le nom qu’on lui donne ici. Les murs du magasin sont en pierres taillées, tenues à la chaux. L’installation électrique a été faite plus tardivement. On y retrouve des douilles des années 50-60...
Un conflit de propriété ?
D’après les recherches faites par le GRAHTER à la DRAC, à la Conservation des hypothèques et aux Archives départementales, les éléments d’histoire les plus anciens, à propos de la maison Zitte, remontent à 1877, année où les époux Bosse vendent aux époux Stanislas le terrain sur lequel sera construite plus tard la “maison Zitte”. Les éléments recueillis doivent aussi beaucoup à la tradition orale, à la mémoire des gens du quartier et demandent à être vérifiés, autant que faire se peut.
A la mort de Mme Stanislas, le terrain revient par succession à son fils, Auguste Stanislas, qui y construit une maison à 5 pièces avec dépendances. En 1896, Auguste Stanislas vend le terrain et les constructions existantes à une commerçante de Saint-Paul, Mme Joséphine Sauger.
En 1899, le terrain, la maison et ses dépendances sont vendus par les époux Sauger à Ludovic Zitte, employé dans l’industrie sucrière.
Il est alors âgé d’une trentaine d’années et comptable pour les usines environnantes - et notamment à Vue Belle - et il possède sa propre exploitation agricole. Il élève des bœufs, des cochons, vend divers produits agricoles (canne à sucre, pois, haricots...) et surtout de l’essence de géranium dont il fait la culture et la distillation.
Le domaine est alors caractérisé par différentes dépendances qui servent au fonctionnement de l’exploitation agricole : écurie, garage de charrettes, magasins de stockage, parcs d’animaux... De nombreux employés - charretiers, cochers, gérant, ouvriers, servantes - travaillent à la propriété, qui est longtemps prospère.
La famille Zitte jouit d’une position sociale confortable. Au tournant du 20ème siècle, elle est la seule famille du quartier à avoir l’eau potable à domicile. Ludovic Zitte s’est marié vers 1900 avec Héléna Tonnelier et a commencé à ce moment-là à agrandir la maison principale. Le couple était connu pour avoir « le cœur sur la main ». Ils n’auront pas d’enfants, mais leur maison a hébergé de nombreuses personnes - grands-parents, frère, filleul - chassés par la nécessité ou traversant des passes difficiles.
Ludovic Zitte, veuf, est mort en 1966 à l’âge de 97 ans. A sa mort, le domaine a été géré par une de ses nièces, et lorsque celle-ci est partie en France, le domaine est resté à l’abandon. Mais un neveu de Ludovic Zitte - Zitte Lucien - vit toujours à proximité.
Un habitant de Trois-Bassins, M. Latchimy, a revendiqué la propriété du domaine par l’un de ses ascendants, sans titre. Il a perdu un premier procès fait à la Mairie de Saint-Paul après la préemption. Le procès en appel viendra prochainement.
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