La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Geoffroy Geraud
30 octobre 2006

Geoffroy Geraud est doctorant à l’université Paris-Dauphine où il prépare une thèse sur “les transitions post-communistes et post-coloniales”.
Dans votre étude sur la résurgence du maloya dans la culture et la société réunionnaise, vous partez de 1959 et du ralliement du PCR à un mot d’ordre anti-colonial (« l’autonomie ») et vous observez « une nouvelle visibilité des pratiques culturelles occultées et niées depuis la période esclavagiste ». Ce qui est important dans ce lien, c’est ce qu’il apporte de renouveau aussi à la pratique politique et sociale des années 60-70. Que pouvez-vous en dire ?
- J’ai cherché à montrer comment la question de l’esclavage - qui est à La Réunion le point focal à toute une culture - a pris sa place dans le combat politique et comment elle s’est diffusée dans la société. Entre 1946 et 1959, qui est une période de durcissement politique, la référence à l’esclavage est un enjeu anti-colonialiste, progressivement constitué comme répertoire d’actions politiques construites et reconstruites dans les luttes des communistes. En 1959, avec la revendication d’autonomie interne, la référence à l’esclavage devient un “capital symbolique” propre au mouvement communiste. Cela pose une double question : qu’est-ce que la culture fait au militantisme, et qu’est-ce que le militantisme fait à la culture ? On voit un enjeu culturel devenir enjeu politique central - avec marginalisation des propos les plus extrémistes. C’est pourquoi je ne pense pas qu’on puisse, comme je l’ai entendu dans un des débats du mardi, mettre le culturel d’un côté, le politique de l’autre. Si l’on s’intéresse au processus en cours, on voit que le maloya, tel qu’il a été formé/re-formé, interprété/re-interprété, etc., est - encore maintenant - tout ce qu’il a été.
Vous réfutez à ce propos tout recours à la “manipulation”. Pouvez-vous dire pourquoi ce n’est pas “recevable” ?
- Lorsqu’on dit que le militantisme communiste a été porteur de cette résurgence, il faut comprendre comment. J’exclus la “manipulation”, parce que cela ne rend compte de rien, dans le registre des pratiques sociales et culturelles. Le militantisme fait partie intégrante du processus de formation identitaire. Ce mouvement débouche sur une pratique politique : il faut se demander pourquoi ça marche. C’est parce qu’il y a un ressenti refoulé qui revient au sens. Le changement politique ouvert à partir de 1848 a été une négation “soft” de l’esclavage, disant qu’il avait été plutôt “bien vécu”. Ce discours recouvre une hypocrisie sociale occultant le fait que les esclaves étaient des “biens meubles” et pas des hommes. Le vrai scandale de l’esclavage est là ; il n’est pas dans la question de traitements “durs” ou “doux”. Il m’importait de savoir comment l’esclavage est devenu “un lieu de mémoire” : est-ce par un mouvement phréatique naturel après une période de répression, ou est-ce que la pratique sociale et politique est à l’origine du retour de cette mémoire ?
Vous associez TCR (“Témoignage chrétien de La Réunion”) à ce mouvement de recherche sur la mémoire de l’esclavage : pour en accentuer l’authenticité ?
- Le mouvement de “Témoignage chrétien de La Réunion” a été important parce qu’il a questionné intellectuellement la part de sacré qu’il y avait dans cette part occulte de l’Histoire réunionnaise, et la manière dont elle pouvait participer d’une liturgie. Aujourd’hui, on accueille le ministre de l’Intérieur avec du Maloya, mais il y a encore 20-25 ans, c’était encore vécu comme infâmant, pour une certaine droite.
Le Mouvement TCR a été en quête d’une théologie anticolonialiste, débouchant par exemple sur un recensement des cultes populaires et une analyse matérialiste du culte de Saint-Expédit. Le maloya a été un lien entre ce mouvement de la gauche chrétienne et les luttes sociales et politiques. Je dirais même qu’il a fallu que cet ensemble sacré soit manié par des prêtres - le père Christian Fontaine, entre autres - pour devenir quelque chose de séculier. La politisation est un mode de sécularisation. On voit bien là, avec la participation de membres du clergé et de croyants à cette résurgence du maloya, qu’il s’agit d’un sujet complexe et paradoxal, quelque chose que l’Église aimerait bien oublier. En fait, le communisme réunionnais a été porteur de fortes contradictions exprimées dans l’Église et je pense que Monseigneur Aubry s’en est sorti en forgeant un lieu de convergence, de consensus : la créolie. C’est du moins ce qu’en disait Jean Albany lui-même, lorsqu’il présentait la Créolie comme « un mouvement non-politique ».
L’esclavage et le 20 décembre ont été longtemps occultés, ou - comme vous le dites - “intimisés”, c’est-à-dire contenus dans la sphère du privé. Dans le mouvement de résurgence, vous avez observé une « variabilité des figures selon la radicalité de la conjoncture ». C’est-à-dire ?
- Je me suis aperçu par exemple qu’en 1969, le 20 décembre est absent dans Témoignages. Parce que cette revendication, encore trop radicale, pouvait venir heurter les efforts déployés, dans un contexte de fraude violente, pour constituer un front large qui a débouché à l’époque sur la création de l’ADNOE (Association pour le déroulement normal des opérations électorales).
La variabilité des figures concerne les références à Sarda Garriga et aux marrons. En 1965, Témoignages fait un parallèle entre l’autonomie et Sarda Garriga. En 1966, une série de onze articles met au premier plan les esclaves révoltés. En 1967, la figure de Sarda Garriga est associée au rôle structural de la lutte des classes tandis que le rôle du marronnage est mis en avant dans un parallèle avec les revendications et luttes du PCR en solidarité avec le peuple malgache, lors d’un déplacement de Paul Vergès au Congrès de l’AKFM (Parti du Congrès de l’Indépendance de Madagascar, créé en 1959 - Ndlr). En fait, selon la radicalité de la conjoncture, les figures investies varient et à partir de 1981, quand s’opère une “pacification” de la vie politique, on voit aussi à l’œuvre un réagencement des clivages existant depuis au moins deux décennies. Je pense qu’on peut aussi parler de “pacification des enjeux politiques” autour des enjeux culturels, dans un processus non linéaire, en lien direct avec la lutte politique. Au fur et à mesure de l’entrée des communistes dans le jeu politique, l’héritage aussi varie et en 1989 par exemple - Michel Debré a quitté la scène politique réunionnaise - Eric Boyer, président du Conseil Général, rend hommage aux marrons.
Propos recueillis par P. David
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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