Culture et identité

La mémoire n’est pas rentable économiquement

Écomusées : la crise
Encore le désengagement de l’État

Témoignages.re / 1er mars 2008

Alors que le gouvernement parle d’identité, de racines, de travail de mémoire, il réduit le financement des écomusées qui agissent sur ces questions. Lieux de fabrication des mémoires, les écomusées sont en crise. On veut anéantir la Culture. Va-t-on aussi privatiser nos patrimoines ?

Les écomusées sont nés en France dans les années 70 d’une volonté de réécrire le musée en impliquant les populations, leurs témoignages, en y associant de façon dynamique et novatrice le vécu et le savoir-faire des hommes.

Acteurs de l’économie sociale

Il y a 30 ans, les écomusées ont révolutionné l’approche du musée. Ils ont été précurseurs du travail sur le patrimoine immatériel, dont on parle tant aujourd’hui. Ils ont été les premiers aussi à s’emparer concrètement du concept de développement durable. Culture, architecture, faune et flore... ils ont élargi l’approche du patrimoine. Avec la crise industrielle, l’exode rural, ils ont traduit ce bouleversement inédit qu’a connu la société française, permis de pallier l’oubli d’un mode de vie passé, ont assuré sa transmission. Ces musées de proximité, ancrés sur leurs territoires, ont permis aux hommes de témoigner sur eux-mêmes, ont favorisé le lien social. Mais le travail d’un écomusée ne se limite pas aux patrimoines ruraux.
Un écomusée n’est pas seulement un lieu d’exposition ; son champ d’action s’étend à la recherche sur le long terme, à l’étude, à la production, à la constitution de collections. Formation, réinsertion, ateliers de savoir-faire : il est aussi acteur de l’économie sociale. Une dynamique et une dimension sociale qui font des émules partout dans le monde. Amérique du Sud, Asie, Europe : la France a développé un modèle fondateur de musée ; mais un modèle aujourd’hui menacé. « Les écomusées sont en crise »*, atteste Julie Guiyot-Corteville, Présidente de la Fédération des Ecomusées et Musées de Société (FEMS) et Conservatrice du Musée de la Ville à Saint-Quentin-en-Yvelines. Ils sont, comme tous les secteurs de la Culture, victimes du désengagement financier de l’Etat à un moment où de nouveaux enjeux s’offrent à eux : le pari de la refondation.

Une transition douloureuse

« Ce sont des musées qui se refondent sur eux-mêmes, explique Julie Corteville. Ce sont toujours des moteurs économiques, de développement des territoires, du tourisme, des savoir-faire. Ils jouent toujours un rôle très important, seulement, les populations ont changé ». Il y a 30 ans, ils ont été portés par un militantisme associatif très fort, par des ouvriers qui, pour sauver leurs usines, n’hésitaient pas à témoigner du passé. Cette génération a fait place à de nouveaux ruraux. « Les musées doivent se refaire sur eux-mêmes et s’adapter aussi aux attentes et identités de ces nouvelles populations, de ces néo-ruraux ». Les perspectives sont passionnantes si ce n’est qu’elles sont encadrées par des prérogatives de rentabilité qui mettent à mal les missions des écomusées. « Le problème aujourd’hui est qu’on leur demande de plus en plus de la rentabilité économique. Mais l’on ne fait pas passer des centaines de classes sans un souci qualitatif, de médiation, d’évaluation : ça n’est pas notre philosophie », défend encore la présidente de la FEMS. Si elle accorde qu’un musée coûte cher, que la refonte d’une muséographie nécessite des fonds importants, elle déplore que, par ignorance ou déni, l’on tende à en déprécier la portée et la nécessité. Comme si un écomusée, au même titre que la Culture, ne servait à rien.

« ... On devrait plutôt être au-devant de la scène »

Aujourd’hui, tous les territoires en France ont leur écomusée. Ils emploient 28.500 salariés, comptent 3.000 bénévoles et accueillent 6 millions de visiteurs par an. Sur les 200 musées qui adhérent à la FEMS, plus de la moitié possèdent un statut associatif et voient leur activité directement menacée. Avec le désengagement affirmé de l’Etat, le portage de leur projet dépend presque uniquement du financement des collectivités, astreintes à des choix budgétaires délicats. Les conservateurs peuvent bien sûr faire appel aux financements privés et ils y sont de plus en plus contraints, mais pour Julie Cordeville, il est important que la gestion des structures reste publique, car elles servent aussi l’intérêt général.
Elle pointe enfin du doigt cette contradiction entre les orientations affichées et les choix retenus : « A l’heure où l’on entend parler de grandes actions de démocratisation culturelle, de retour au patrimoine de la France, à l’identité, aux racines, qui sont au cœur de nos métiers, de nos missions, on devrait plutôt être au-devant de la scène ». Mais privatiser la mémoire ne revient finalement qu’à cultiver l’individualisme et le repli, à nier et niveler les aspirations culturelles et patrimoniales des hommes, à effacer le passé comme le présent qui se joue. C’est très grave.

Stéphanie Longeras

* Propos recueillis lors de l’émission “Carnets de Campagne” animée par Philippe Bertrand sur Radio France et diffusée, en deux parties, les 25 et 26 février.


Du côté de Salazie : l’écomusée dans le doute

« L’État a été très dur »

En l’absence de Directeur scientifique, pas de projets culturels. Et sans projets, pas de financements, et vice-versa. A l’écomusée de Salazie, le travail de collecte du patrimoine matériel et immatériel se poursuit, mais les perspectives sont limitées. L’étau se resserre sur cette structure de proximité qui a pourtant toute sa place à Salazie.
Depuis le départ fin 2005 de Patrice Pongérard, l’écomusée n’a plus de Directeur. C’est Marc Pesseau, chargé de mission détaché par la commune, qui assure le fonctionnement administratif et de collecte. Il fait état d’une succession de difficultés que le désengagement financier de l’Etat n’a pas arrangé.

« Faute de personnel compétent, on n’y arrive pas »

« Il y a 10 ans, on bénéficiait d’une forte participation de l’Etat, mais il s’est progressivement désengagé, transférant sa responsabilité aux collectivités (Région, Département, commune), avec aussi la participation de la DRAC sur des programmes spécifiques », explique Marc Pesseau.
En 2003, le musée accueillait encore une exposition temporaire, mais l’année suivante, l’annulation à la dernière minute d’une exposition de lithographies - son propriétaire ne voulant finalement plus participer au projet - a généré une coupure importante de financements. « Même si on essaye de relancer une dynamique, faute de personnel compétent, on n’y arrive pas », déplore le chargé de mission.
Depuis 2 ans, la structure vit juste avec de quoi assurer son fonctionnement et a du mal à redresser sa trésorerie. « On a des projets quand même », précise Marc Pesseau, chargé de la collecte du patrimoine matériel et immatériel. « On reconstitue une exposition "Mémoire des Hauts" et prépare un ouvrage qui présentera la sémantique, l’utilisation et le rapport social des différents objets. Cette recherche étymologique est passionnante, et bien que nous soyons plusieurs dans l’île à mener le même type de travaux, le nôtre a pour objectif de retracer l’histoire de l’objet dans le siècle et dans le monde. On tente de rendre aussi cette exposition très pédagogique, d’avoir une approche mémorielle vis-à-vis des jeunes, mais ce n’est pas facile d’organiser des visites où l’on est ».

Pas de projets, pas d’argent : « C’est un cercle vicieux »

Créé en 1995, l’écomusée de Salazie est toujours en phase de préfiguration, et l’absence de Directeur scientifique est un frein certain dans l’avancée du projet. La structure a tenté un rapprochement avec le Parc National, mais la démarche n’a semble-t-il pas été concluante. Bien que la Région Réunion parte de la même démarche patrimoniale avec la MCUR, elle assure toujours soutenir le projet. Yvon Virapin, conseiller régional et membre du Conseil d’administration de l’écomusée, confirme que la collectivité maintient une enveloppe de 70.000 euros par an pour la structure pour soutenir les projets. Mais en l’absence de programme spécifique, ces fonds ne sont pas employés. « C’est un cercle vicieux », souligne encore Marc Pesseau. Il note également que le débat qui se tient en Métropole sur le statut des guides se pose différemment à La Réunion. « On peut peut-être comprendre que les structures en France emploient des contractuels car leur activité est saisonnière, mais à La Réunion, on fonctionne toute l’année, mais on n’obtient pas les financements adaptés ».
Le chargé de mission déplore enfin que depuis le temps que le sujet était abordé, il n’ait jamais été signée de convention tripartite pour s’assurer du financement de l’Etat, de son engagement. « On a laissé faire les choses, mais l’Etat a été très dur ».

SL



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  • Cet article mérite d’être cité, car il définit bien la philosophie écomuséale dans ses dynamiques mémorielles au service du développement local. Il faut le dire et rendre grâce au journaliste (qui exerce un dur métier mal payé) pour cet effort pédagogique car ici on a tout fait pour folkloriser l’écomuséologie en l’enfermant dans les "objets lontan".
    Mais ayant été Directeur de cette structure, je dois préciser que j’ai été responsable de l’Écomusée Salazie de mars 2000 à octobre 2006, et que je gagnais pour, parfois plus 100 heures de travail par semaine, le Salaire Net de 1600 € par moi (je travaillais avec ma voiture et mon mobile personnel. Dans de telles conditions j’ai obtenu à deux reprise l’admission au concours externe d’attaché territorial. J’ai donc eu 2X l’écrit (corrigé à Paris dans l’anonymat et écarté ici à l’orale car le Maire de Salazie Stéphane Fouassin n’a pas, les deux fois ouvert le poste. j’ai développé cette structure. j’ai écrit son Projet Scientifique et culturel (premier PSC, aux normes des Musées de France validé par le Ministère de la Culture, Inspection Générale des Musées) en octobre 2003. Les personnes interrogées (monsieur Virapin et Monsieur Pesseau induisentl es lecteurs en erreur et manipulent le rédacteur de l’article. L’État n’a jamais financé le fonctionnement de l’ÉCOMUSÉE SALAZIE, ce n’était pas son rôle. L’État portait son soutient d’abord dans la recherche, partenariat avec l’Université, partenariat scientifique avec le Parc National et donnait sa part dans le cadre d’un budget Européen. Le fonctionnement était assuré par le Conseil Général et La Région Réunion. La Région Réunion apportait 80 000 €/an qui n’ont plus étés octroyés à partir de 2003. Et cela pour des motifs administratifs erronés. Je rappelle que La Région était dirigée alors par Paul Vergès et Françoise sa fille dirigeait le projet MCUR. Je laisse aux lecteur à sa juste appréciation ou jugement.
    Patrice Pongérard, Anthropologue, histoirien, directeur de l’Agence ’ingénierie culturelle Patrimoine Société & Culture.

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