Visite du Ministre de la recherche à l’université

La recherche en santé oui, mais la mémoire ?

20 mai 2006

Le Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a salué et encouragé les travaux de recherche sur le chikungunya, mais il s’est montré très bref quand nous lui demandons son avis sur les recherches à mener dans le cadre de la commémoration de l’esclavage et de son abolition.

Le 10 mai dans son allocution, Jacques Chirac, Président de la République, à l’occasion de la première journée commémorative en métropole du souvenir de l’esclavage et de son abolition, déclarait : "Pour vaincre les préjugés, il faut lutter contre l’ignorance, contre l’oubli. C’est aussi pour cela que nous avons besoin de cette journée en mémoire de l’esclavage. Pour que cet événement vive dans la durée, il faut maintenant l’incarner dans un lieu de mémoire, de travail, d’échange. Un lieu de recherche, de culture, de fraternité. C’est la mission que j’ai confiée au Professeur Édouard Glissant, chargé de préfigurer le futur Centre national consacré à la traite, à l’esclavage et à leurs abolitions."

Engagement présidentiel

Quelques jours après cet engagement présidentiel, nous avons demandé à François Goulard son avis sur cette question. Alors que le président de l’université venait de présenter au ministre de la recherche, trois projets de laboratoires réunionnais sur la crise sanitaire du chikungunya, la question que nous avons posé au ministre était la suivante : "Soutenez vous les orientations de recherche proposées par le comité pour la mémoire de l’esclavage et reprises par le Président de la République ?"
Si François Goulard a montré un vif intérêt pour les recherches chikunguniennes, il a été beaucoup plus évasif en réponse à notre sollicitation : "Oui, voyez-vous, je crois qu’il est très important de travailler sur un thème historique mondial comme celui-là, mais je ne suis pas là pour définir les programmes de recherche des chercheurs..."
Huit jours à peine après la première commémoration nationale de l’esclavagisme colonial, nous pensions offrir un réel espace afin que le ministre rebondisse sur cette actualité. Malheureusement, une question qui ne porte pas sur le chik est apparemment hors sujet. Notre interlocuteur ne s’y attendait pas. En ministre averti, peut-être eût-il dû mieux connaître les attentes des Réunionnais, et particulièrement des universitaires en sciences humaines ? Que penser de cette non-réponse, sinon qu’il est finalement fait peu de cas de l’homme réunionnais en dehors de la menace sanitaire.

Eiffel


Abolition de l’esclavage

Le paradoxe français

En commémorant l’esclavage le 10 mai, pour la première fois la France se penche sur cette histoire qui est la sienne. Françoise Vergès, Professeur de Sciences Politique, auteur de “La mémoire enchaînée, questions sur l’esclavage”, relève un paradoxe.
Alors que la révolution française promulgue la déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont l’article premier affirme la liberté et l’égalité de l’homme, la question de l’esclavage divise les révolutionnaires français. La première abolition du 4 février 1794 ne touchera pas Bourbon : les Commissaires de la République envoyés ici par l’Assemblée Constituante reculent devant le refus des colons. En Guadeloupe, elle est appliquée, mais pas en Martinique alors sous domination anglaise. La Guadeloupe est la seule colonie où l’esclavage est aboli jusqu’à son rétablissement en 1802 par Napoléon Bonaparte auquel Delgresse s’opposera. Il faudra attendre 1848 pour que l’esclavage soit aboli dans les colonies françaises.


Petit historique de la commémoration

Reconnu comme crime contre l’humanité

Pour arriver au 10 mai, l’histoire de la commémoration est longue et difficile. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps ? C’est qu’en 1848 les archives sont closes, on ne parle plus de la traite dans aucun document. L’Histoire est comme à jamais effacée. Jusqu’en 1940 il n’y ait pas fait allusion, c’est le silence de la nation. Dans les colonies, les esclaves meurent sans laisser de trace écrite, ni de photographies. Aux États-Unis en revanche, dès la fin du dix-neuvième siècle, des témoignages sont collectés et même des enregistrements oraux.
À La Réunion, Raymond Vergès, maire de Saint-Denis, revient sur les pages de notre histoire en commençant par baptiser la Place Sarda Gariga. Ces années 60-70 voient naître un mouvement de réappropriation. On se souvient de Cimendef, on sait désormais que ce n’est pas qu’un nom géographique, mais un nom historique, celui d’une personne aujourd’hui citée comme exemple de la lutte contre l’esclavage par le président Jacques Chirac. Les mouvements culturels participent à cette conscientisation avec Firmin Viry dans le domaine musical ou le poète Boris Gamaleya.

Les différentes abolitions

La première reconnaissance nationale officielle est marquée par le décret de 1983 instituant comme jour férié les jours de l’abolition de l’esclavage dans les colonies : le 20 décembre à La Réunion, le 23 mai en Martinique, le 22 juin pour la Guadeloupe et la Guyane.
La place de l’histoire ultramarine dans le récit national se renforce en France à partir de 1998 et la grande commémoration du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Nantes, ancien port négrier, est le lieu des manifestations du mouvement “les anneaux de la mémoire”.
Dans toute une série de manifestations l’accent est d’abord mis sur le 27 avril 1848. Si la France privilégie la date de la deuxième abolition de l’esclavage, elle ne parle pas d’avant 1848 et de toute la traite, ni d’après 1848.
En 1998, quarante à cinquante mille ultramarins défilent dans les rues de Paris et font pour la première fois la demande que la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité soit inscrite dans la loi. En 2000 la discussion s’engage et le 10 mai 2001 la loi Taubira est votée, entraînant entre autres la constitution d’un comité pour la mémoire de l’esclavage chargé d’arrêter le choix d’une date pour la commémoration nationale et de faire des propositions de programmes de recherches ou pour l’éducation et le domaine culturel.


Pourquoi le 10 mai ?

Le comité pour la mémoire de l’esclavage est constitué, après les élections présidentielles, au cours des premiers mois de 2004, la présidence est confiée à Maryse Condé. Le 12 avril 2005 le comité a rendu son rapport et propose la date du 10 mai. Pourquoi ? Parce que la date du 4 février 1794, la plus ancienne est suivie du rétablissement de l’esclavage par Napoléon. L’abolition du 27 février 1848 est elle encore marquée par trop de résistance. La date du 23 août, faisant référence à l’insurrection d’Haïti en 1804 a été proposée, mais non retenue, c’est déjà la date internationale de commémoration choisie par l’UNESCO. Le 10 mai, qui fait référence à cette année 2001 où la loi Taubira a été votée à l’unanimité, possède en revanche une dimension citoyenne forte, nationale et internationale car la notion de crime contre l’humanité permet d’entrer en conversation avec d’autres peuples ou groupes dans le monde.
Cette date de commémoration nationale ne se substitue pas aux dates traditionnelles, elle vient donc pour La Réunion, s’ajouter à la fête réunionnaise de la liberté, le 20 décembre.


Les propositions du comité pour la mémoire

Le 10 mai 2006 marque également la prise en compte des autres propositions du comité pour la mémoire de l’esclavage. Quelles sont-elles ? Le comité dresse un état des lieux des programmes d’enseignement et regrette que la présentation de la traite est toujours ambiguë, floue, que la traite atlantique est évoquée mais qu’il n’y a rien sur la traite dans l’océan indien, ni sur les liens avec nos sociétés d’aujourd’hui. Elle demande une meilleure prise en compte dans le récit national de l’histoire ultramarine. Un prix de thèse relatif aux recherches portant sur ce thèma été constitué, le premier lauréat est un historien réunionnais : Hubert Gerbeau pour son travail de recherche sur la traite des noirs dans les Mascareignes et l’océan indien. Constatant le retard extrême de la France dans le domaine de la recherche et la dévalorisation des historiens de la période coloniale, le comité propose la création d’un laboratoire interuniversitaire à dimension européenne. Le comité demande la création d’un guide des Archives Nationales inventoriant tous les documents relatifs à la traite.
Le 30 janvier 2006, Jacques Chirac a repris une autre proposition, celle de la création d’un Centre national d’Histoire et de mémoire, mission qu’il a confié à Édouard Glissant.

Eiffel

Tous ces encadrés sont des réflexions issues de la conférence publique donnée par Françoise Vergès, le 17 mai au Conseil Régional.


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Témoignages - 82e année


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