L’histoire de Raphaël Folio, ancien météorologue - 4 -

La Réunion est devenue une « communauté de toutes les couleurs »

25 novembre 2008

Voici la 4ème partie de notre feuilleton sur les grandes lignes de la vie de Raphaël Folio (voir ’Témoignages’ du 21 novembre pour l’épisode précédent), à une période où le racisme était encore très présent à La Réunion, où « les mariages mixtes étaient rejetés des deux côtés ».

Vous restiez combien de temps dans chaque île ?

- Six mois, complètement hors du monde sauf la liaison radio en Morse. Quand on est arrivé, on avait des tentes. Il n’y avait pas d’eau, pas de maisons... Avant nous, des gens avaient apparemment habité l’île et avaient construit une ou deux cases, mais avec un seul réservoir d’eau. C’étaient des Européens, probablement des Français. Un matin au réveil, ils trouvèrent la citerne fêlée, ils avaient perdu leur eau toute la nuit. Ils sont allés chercher de l’eau à Madagascar dans une chaloupe, en laissant les femmes sur l’île avec les cinq Malgaches, et elles furent violées et tuées. De désespoir, ils tuèrent les cinq Malgaches et quittèrent l’île. C’étaient sans doute de très bons tailleurs de pierres parce qu’on retrouve des croix en pierre, taillées dans le corail, très belles, sur les tombes des femmes. Pour les Malgaches, c’était tout simplement un trou avec du corail au-dessus.
Ces gens-là avaient une plantation de sisal et pratiquaient la pêche. On a retrouvé des amoncellements de coquilles d’huîtres, je suppose qu’ils pêchaient des huîtres perlières. Ils avaient un troupeau de cabris, qui est resté lorsqu’ils sont partis. Quand on nous a déposés sur l’île, j’avais des alambics, modèle distillerie de géranium, construits avec les Malgaches, afin de faire distiller de l’eau de mer pour avoir de l’eau douce. Car il n’y avait pas d’eau douce sur l’île, seulement en cas de pluie. Celui qui était affecté à l’eau se levait vers trois-quatre heures du matin et faisait 80 litres d’eau pour la journée et ensuite repartait se coucher. Il y avait trois manœuvres malgaches ; un observateur pour la météo et un pour la radio. Et moi j’allais dans l’île construire la route qui menait au terrain d’aviation et terminer ce dernier avec les deux manœuvres malgaches.

Les renseignements météorologiques étaient donc retransmis par la radio ?

- Oui, par la radio télégraphique qui entrait directement en communication avec Tananarive... Mais j’en avais marre d’habiter sous la tente. On est allé en barques chercher de grands palétuviers dans le lagon, pour bâtir des cases sur pilotis... Voilà ma carrière sur les îles. Ensuite vers 1973, j’ai fait un dernier séjour de deux mois sur les îles pour construire la station de Juan de Nova. Mon collègue Gérard, lui, a construit la station de Tromelin.

Avez-vous entendu parler de l’école Saint-Michel des jésuites ?

- Cette école a fait beaucoup pour les élèves malgaches. Chez nous, au lycée, en 1930, les métis n’y avaient pas leur place. Il fallait être Blanc... Quand j’étais gosse, j’ai vécu dans une campagne, dans un milieu blanc, j’avais des copains noirs, on jouait ensemble, mais mes parents n’admettaient pas qu’ils soient familiers avec nous. Par contre, à l’école, notre meilleur copain était un petit Cafre, Emaüs, un bagarreur, c’était notre héros. Un jour, à la fête du calvaire, le 14 septembre à la Petite-île, Emaüs avait mis ses souliers, ayant mal aux pieds, mon frère l’a porté sur son dos, ma mère apprenant cela s’était exclamée : « Un Blanc y porte un Caf ! ».

L’inverse aurait posé problème ?

- Non... Les bals, il y avait ceux pour les Blancs et ceux pour les Noirs. Et chacun chez soi. Ainsi, mon cousin et moi connaissions des jeunes filles dont les parents étaient mariés avec des métisses. Nous avons été virés un jour d’un bal où une femme s’était exclamée : « Maintenant, les Noirs entrent dans les bals des Blancs ! ». Les mariages mixtes étaient rejetés des deux côtés. Et c’est la guerre qui a engagé le mélange. Les prêtres aussi étaient racistes ; ils étaient pour l’apartheid. Ce qui me frappe, c’est que notre société a évolué, elle est devenue une communauté de toutes les couleurs, sans grands problèmes racistes. C’est une société qui aurait pu finir mal, mais elle a fini plutôt bien. Quelque chose m’échappe, je me demande comment elle a pu évoluer dans un délai si court, entre avant et après la guerre.

(à suivre)

 Interview : Marc Kichenapanaïdou 


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