La Réunion, un grand carrefour

10 avril 2007

Rakotonirainy Josoa est pasteur de l’église protestante malgache de la paroisse de La Réunion. Il évoque ici le sens qu’il a donné à son ministère dans la Grande Ile et ce qu’il vit avec le Groupe de Dialogue Interreligieux depuis qu’il est à La Réunion. Mais il est aussi des sujets qu’il a préférés ne pas aborder : les formes de croyances syncrétiques d’origine malgache lui restent étrangères, et il n’a pas souhaité non plus s’exprimer sur des sujets de politique malgache actuelle, telle la refonte de la Constitution, d’où le Président Ravalomanana voudrait éliminer la référence à la laïcité.

Rakotonirainy Josoa.

Comment l’Eglise réformée fête-t-elle Pâques ?

Comme tous les Chrétiens. C’est la victoire de Jésus sur la mort, par la résurrection, et en soi, l’œuvre du Christ, en tant que fils de Dieu venu sur Terre, est un amour sans limites. Dieu a voulu se rendre faible pour donner à l’Homme sa vraie mesure et sa vraie valeur. Et le matin de Pâques, quand Jésus est ressuscité, cette une victoire sur tout ce qui a un rapport avec la mort - c’est-à-dire l’exclusion, la séparation - et c’est pourquoi, nous accordons beaucoup d’importance à la fête de Pâques.

Comment le manifestez-vous ? L’église catholique fait des processions. Et vous ?
- Nous sommes un peu moins démonstratifs. Nous restons humbles dans le service du culte. Toutefois, nous essayons de célébrer cela dans la plus grande joie. Nous fêtons Pâques avec toute l’ampleur d’une fête qui a sa valeur et sa dignité : pas de processions, mais un culte avec prédication. En tant que réformés, nous accordons beaucoup d’importance à la parole de Dieu prêchée.

Que représente l’Eglise réformée à La Réunion ?
- Il y a d’abord l’Eglise protestante de La Réunion, d’expression française, membre de l’Eglise réformée de France et membre de la Fédération protestante de France. Nous, en tant qu’Eglise protestante malgache en France, nous sommes aussi membres à part entière de la Fédération protestante de France, avec l’EPR. Cela a été acquis samedi dernier lors de l’Assemblée générale tenue par cette fédération. Notre église a été admise comme membre à part entière.
La date de samedi dernier est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de notre église, car cela fait des années que nous sollicitons ce rapprochement. C’est une reconnaissance de notre église en tant qu’Eglise, au même titre que les autres membres de cette Fédération.

Depuis quand êtes-vous à La Réunion et comment en êtes-vous arrivé à exercer votre ministère ici ?
- Je suis à La Réunion depuis le mois de mars 2001, à l’appel de Chrétiens protestants malgaches qui cherchaient un pasteur pour mettre sur place et diriger l’église protestante malgache, qui s’appelle FPMA. J’ai été officiellement installé en tant que pasteur le 2 novembre 2001, au Port. Le Port est la paroisse d’attache, où se trouve aussi le siège de la paroisse de La Réunion.

Est-ce que cela veut dire aussi que les Malgaches qui vous ont appelés ne se sentaient pas pleinement intégrés à la société réunionnaise. Par exemple au point d’aller fréquenter l’église protestante existante ?
- Ils se sentaient d’abord Malgaches et éprouvaient le besoin de servir Dieu avec leur identité de Malgaches, en s’exprimant dans leur langue. Mais cela ne les empêche pas d’avoir des contacts avec les autres Chrétiens, et surtout avec l’église catholique romaine, avec qui nous entretenons des relations fraternelles et amicales. Nous faisons des traductions de nos services, pour les amis qui viennent.

Vos services sont suivis aussi par des Créoles ?
- Bien sûr. Nous avons des membres sympathisants créoles, des Réunionnais et aussi des Français de Métropole, qui viennent rendre un service au Seigneur avec nous. Nous avons notre manière propre de témoigner et de servir, tout en gardant à l’esprit que nous ne sommes pas seuls. Nous nous gardons de tout esprit sectaire excluant les autres. Tous ceux qui veulent venir avec nous sont les bienvenus.

Sans doute. Et en même temps, vous décrivez une communauté attachée à une identité forte : qu’est-ce qui fait cette identité ?
- C’est d’abord la langue : nous tenons à ce que ce soit en malgache pour que les gens de chez nous puissent exprimer la profondeur de leur foi. Nous sommes aussi en lien institutionnel avec les gens de l’église protestante malgache qui sont en France.

Et dans la société réunionnaise, comment vous sentez-vous : vous, personnellement, et en tant que membre d’une communauté ?
- Personnellement, étant le pasteur, j’ai le devoir de servir de guide aux autres membres. Je suis particulièrement sensible au fait que, ici, à La Réunion, nous vivons ensemble avec des gens d’autres religions, d’autres cultures. La Réunion est un grand carrefour, et personnellement, c’est ce qui me pousse à échanger avec les gens, pour partager et pour vivre ensemble en tant qu’hommes. Dans cet esprit, j’adhère au Groupe de Dialogue Interreligieux de La Réunion.

À la recherche d’un consensus sur deux identités

Nous allons y revenir, mais pouvez-vous avant cela parler de vos fidèles, de leur intégration dans la société réunionnaise ?
- Les Malgaches protestants de ma paroisse sont de tous les milieux sociaux et professionnels. Ils cherchent à s’adapter, dans leur intérêt, aux conditions de vie d’ici.

Rencontrent-ils des difficultés, et est-ce qu’ils vous en parlent ?
- Oui, au point de vue adaptation. Il y a d’abord les problèmes de visas, et une fois réglés les problèmes administratifs, ils s’adaptent à merveille. Ils essaient d’apprendre la langue créole. Ils se plaisent ici. Mais il faut remarquer une tendance, je dirais un instinct caractéristique de tout Malgache vivant à l’extérieur, une sorte de réflexe de se retrouver ensemble. Je leur fais comprendre que c’est bien de rester ensemble, mais qu’il faut aussi s’ouvrir aux autres et ne pas rester en vase clos.

En même temps, c’est à nous, Réunionnais, de vous accueillir... Est-ce que nous le faisons assez ?
- Il y a d’abord la barrière de la langue, mais il y a chez les Réunionnais des efforts pour accueillir les Malgaches et aussi, comme dans tout contact entre différentes cultures, il y a toujours un réflexe de rejet. Je crois que ce n’est pas grave du tout : il faut savoir le maîtriser, de part et d’autres.

Des rencontres ont-elles lieu en ce sens ?
- Pas tout à fait ; mais nous essayons de faire comprendre à nos membres que, tant qu’ils sont à La Réunion, ils doivent être Réunionnais puis Malgaches, mais pas inversement. Il faut trouver un consensus sur ces deux identités. C’est dans cette optique que nous pouvons être tranquilles ici, plutôt que d’essayer de vivre comme si nous étions à Madagascar.

Vous venez de Madagascar. Pouvez-vous parler de l’endroit où vous avez grandi et de vos années de formation intellectuelle ?
- Je suis né à Tananarive, dans la région centrale de l’île, où j’ai vécu mes années d’enfance et toute ma jeunesse. J’ai fait une première formation théologique à Tananarive et puis j’ai été faire un complément de formation à la Faculté de théologie protestante de Paris. En même temps, quand j’avais 25 ans, j’ai suivi des cours de formation professionnelle au journalisme en Suisse romande. Quand je suis rentré au pays, on m’a donné la responsabilité d’un journal de notre église qui s’appelle justement “Témoignage”, Vavolombelona ! Nous avions un financement très précaire et nous avons dû arrêter. C’était un journal qui existait depuis avant et j’en ai pris la Direction en 1976, en plein régime Ratsiraka. Chaque semaine, nous endurions les méfaits de la censure. Quand un article ne plaisait pas au responsable, tout le numéro était annulé. Cela créait des difficultés monstres, et finalement, nous avons arrêté.

De quoi parliez-vous au-delà de la vie de votre église ?
- En tant que “Témoignage”, nous parlions de la vie de tous les jours et de la vie de la Nation. C’est dans ce sens-là que le journal a été censuré... je ne dirais pas systématiquement, mais à chaque fois que nous parlions de façon critique vis-à-vis du régime, nous subissions les coups de la censure. Cela a été très, très difficile.

Vous avez tenu combien de temps ?
- Trois ans à peu près. J’ai vécu un traumatisme et j’ai complètement rompu avec le journalisme. Le journalisme auquel je me suis formé en Suisse était autre chose ; nous avions tous les moyens matériels de faire le journal. Mais à Madagascar, c’était très différent. J’ai dû renoncer. Peut-être pas définitivement puisque de temps en temps, je fais des articles pour les journaux de chez nous, et même ici, j’envoie des articles de fond pour des journaux de chez nous. Mais quant à tenir la responsabilité d’un journal, je ne le peux plus.
Après le journal, j’ai eu la responsabilité d’une paroisse, à Tana-ville. Et après, on m’a confié la responsabilité du Conseil des Eglises à Madagascar - l’église catholique romaine, l’église protestante réformée, l’église anglicane et l’église luthérienne - qui s’appelle FFKM, Conseil chrétien des églises, dont j’ai été le Secrétaire général de 1991 à environ 2000. J’ai passé là-bas encore 1 an et demi et puis on m’a appelé à La Réunion. Ce Conseil a joué un rôle très important dans la transition vers la Démocratie à Madagascar. J’étais habitué à cet esprit d’union entre les églises, qu’on appelle l’œcuménisme - ce qui, en grec, veut dire “la terre entière” : cela suppose une ouverture aux autres, au contraire de l’exclusion et du fanatisme. Le fanatisme vous fait croire que vous êtes seul détenteur de la vérité, et pour que les autres aient la vérité, il faut qu’ils viennent avec moi et qu’ils adoptent mon opinion, mon idée, ma manière...

Mais, au moment de la transition, il y a eu des manifestations quelquefois qualifiées de fanatiques de la part de certains religieux. Qu’en pensez-vous ?
- Je comprends mal à quoi vous faites référence. Mais au moment où j’étais Secrétaire général de ce Conseil, FFKM, l’Eglise jouait un rôle de ferment. Elle a essayé de faire prendre conscience de leur responsabilité aux Malgaches. C’est à ce moment-là que s’est créé le Mouvement des Forces vives de la Nation, qui a entraîné la Concertation nationale. Celle-ci convoquait toutes les forces associatives, sociales et religieuses, y compris les Musulmans - pour chercher les moyens et les voies de sortir le pays de la crise.

Comment, à Madagascar, les églises coexistent-elles avec le reste de la société civile ?
- Les églises à Madagascar représentent une grande force, une grande autorité morale. On dit en malgache “père et mère” et c’est comme ça que les églises jouent un rôle de guide dans le pays. Ce qui ne veut pas dire qu’on a exercé une sorte de fascination, de force spirituelle imposant ses idées à toute la population.

Mais vous disiez que la coexistence avec le pouvoir de Ratsiraka - qui a voulu, lui, instaurer une République laïque - était difficile. Et ma question portait sur l’espace laissé à la laïcité à Madagascar : quelles relations existent entre les églises et les pouvoirs publics ? Est-ce que cette distinction existe à Madagascar ?
- Oui, elle existe. Les églises ont leurs affaires et l’Etat, les siennes. Toutefois, les Eglises et l’Etat travaillent ensemble et cela ne pose aucun problème. La question de la laïcité ne se pose pas comme elle se pose ailleurs...

Il n’y a pas eu de loi de séparation à Madagascar, d’accord. Mais comment sont financées les écoles des Eglises par exemple ?
- L’État ne finance pas les écoles des églises, mais dans cette coopération franche et cordiale, il se peut qu’il y ait des accords, mais pas sur les financements. Il y a une volonté d’œuvrer ensemble pour le bien du pays.

Comment se manifeste cette coopération ?

Sous formes d’actions que les églises entreprennent dans l’œuvre de développement, au titre de financement de l’église. L’État aussi témoigne envers l’Eglise d’une confiance pour ce qu’elle entreprend dans la ligne du développement du pays.

À Madagascar, existent d’autres religions. L’œcuménisme pratiqué entre églises chrétiennes vous a-t-il poussé à échanger aussi avec les Musulmans par exemple ?
- Malheureusement, pour moi, personnellement, l’œcuménisme à Madagascar se limite aux seules églises chrétiennes. J’ai toujours prôné l’ouverture de nos églises aux autres religions. Les Musulmans sont sensiblement minoritaires à Madagascar ; les églises sont majoritaires dans la population.
Cela ne s’est pas fait. Mais dans les grandes rencontres en vue des réformes pour le développement du pays, on n’a pas manqué d’inviter les représentants des religions musulmanes à Madagascar. Ils sont venus et ils ont pris une part assez active dans le Mouvement des Forces vives. Je crois que cela viendra avec le temps. L’œcuménisme est une visée pour l’unité de l’humanité avec la Création, et cela aura lieu.

Ce n’est pas le Capital, c’est l’Homme qui doit être au centre des préoccupations politiques, sociales et religieuses

Quels ont été vos contacts avec les autres églises chrétiennes ?
- Excellents. À ce titre, j’aimerais vous raconter que j’étais à Rome, en 1999. Nous avons été reçus au Vatican par Jean-Paul II, les 4 chefs d’églises de Madagascar et nos épouses ; nous étions hébergés à la villa Santa Marta. Cela a été une expérience personnelle très marquante. Cette invitation du Pape commémorait les 10 ans de sa venue à Madagascar, en 1989.

Que gardez-vous de votre action à la tête du Conseil des Églises de Madagascar ?
- L’œcuménisme est un état d’esprit qui m’a marqué profondément. Par le Conseil œcuménique des Églises, j’ai été en Irlande, à Nairobi, lors de la 5ème Assemblée générale du Conseil œcuménique mondial, en 1975. Dans ces réunions avec des représentants de toutes les églises, j’ai cherché comment rendre témoignage de l’unité que le Seigneur veut pour son église et pour la terre entière.
Dans cet esprit, j’ai été très “chaud” pour rencontrer le Groupe de Dialogue Interreligieux de La Réunion, où je rencontre toutes les religions - chrétiennes, musulmanes, hindoues...

Qu’aimeriez-vous faire avec ce groupe ?
- Cela m’enrichit personnellement, d’une part ; j’essaie aussi d’apporter ce que j’ai comme richesses. Et nous essayons de voir ensemble comment vivre franchement et en paix, entre religions différentes, parce que nous avons la volonté de vivre en paix. La paix, ça se construit. Ce n’est pas une chose toute faite, c’est une construction de l’Homme. Je suis complètement engagé pour cela et je compte apporter mon humble contribution dans le cadre de ce groupe. Ce que je vis ici est la continuité de ce que j’ai vécu à Madagascar.

Est-ce que vous dialoguez aussi avec ceux qui n’appartiennent à aucune église, aucune religion ?

Bien sûr. Ça ne m’est pas encore arrivé, mais je n’hésite pas à accepter de me mettre en dialogue avec n’importe qui, même avec ceux qui disent n’avoir aucune attache avec la religion. Avec l’esprit d’ouverture, il y a toujours le respect de l’autre et l’acceptation qu’il y a des idées qui ne sont pas à éliminer. Le contact des idées permet de voir comment vivre ensemble et instaurer la paix.

Dans la situation présente à Madagascar, est-ce que les églises ne pensent pas à vous demander de revenir ?
- C’est possible qu’il y ait des gens qui pensent que ma place est à Madagascar vu le rôle que j’ai joué. Mais ce n’est plus possible. Je suis à quelques mois de la retraite et je crois que c’est aux jeunes de s’engager. Il faut leur accorder la priorité. Cela ne veut pas dire que je ne ferai plus rien, mais mon âge ne me permet pas de m’engager dans des responsabilités particulières.
Le pays me manque bien sûr, mais à La Réunion, on n’est pas si dépaysé que ça. Entre La Réunion et Madagascar, il y a beaucoup d’affinités et de ressemblances. Je me sens ici chez moi à La Réunion.

Lorsqu’on met comme vous l’humain au cœur de la vie, est-ce que la société telle qu’elle est ne laisse pas quelque peu déboussolé ?
- Déboussolé, je ne sais pas. Je crois à une alternative : redonner à l’Homme la prépondérance et la valeur qui lui sont dues. Ce n’est pas le Capital, c’est l’Homme qui doit être au centre des préoccupations politiques, sociales et religieuses - quelle que soit sa nationalité...

Je voulais dire que dans la forme actuelle de mondialisation, les maîtres du monde essaient de faire croire qu’il n’y a que l’organisation des marchés qui compte...

Sans vouloir entrer trop dans la politique, qui n’est pas mon domaine de prédilection, je crois que l’enjeu principal de l’élection qui va se dérouler - je parle en tant que citoyen français - c’est de savoir si l’élection présidentielle va déboucher sur une véritable alternative à cette situation qui accorde à l’argent la place la plus importante.
Je me garderai de donner mon avis, ce n’est pas mon rôle. Mais comme tout le monde, j’écoute, je regarde et j’attends de voir ce que les électeurs vont décider. Je ferai mon devoir, sans dire pour qui je voterai ; mais j’ai mon idée là-dessus.

Et dans le monde, d’une façon générale, c’est quand même mal parti...

C’est mal parti dans la mesure où se posent maintenant de manière très brutale les problèmes de l’écologie. C’est la manifestation négative de ce que nous sommes en train de vivre politiquement et socialement : ça ne va pas dans le bon sens dans la mesure où ça détruit l’avenir de l’humanité. Nous sommes en train de jouer l’apprenti sorcier. Il faut écarter les politiques qui ne visent pas au souci de préserver la nature ; pour privilégier une politique avec une vision claire et nette de ce que doit être la préservation de l’humanité et de la création.
Pour moi, tout projet qui tient compte de l’Homme, de sa valeur, est à souhaiter. Nous devons œuvrer ensemble à son instauration et mettre l’Humain au premier plan...

Propos recueillis par P. David


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