Archéologie : Un campement d’invaincus découvert

La vallée secrète de Tsy ilaozana (Cilaos), premières preuves matérielles du grand marronnage à La Réunion

4 juillet, par Manuel Marchal

Lors d’une causerie de l’Université Numérique de La Réunion, l’archéologue Anne-Laure Dijoux a présenté les découvertes de la « vallée secrète » à Tsy ilaozana (Cilaos). Ce site, fouillé depuis 2011, livre les premières preuves matérielles du grand marronnage à La Réunion. Les vestiges révèlent l’organisation de communautés d’esclaves en fuite,qui trouvaient refuge dans les royaumes malgaches des Hauts pour résister au système esclavagiste français appliqué par les Créoles implantés sur le littoral.

Image d’illustration générée par IA

À l’occasion d’une causerie de l’Université Numérique de La Réunion, Anne-Laure Dijoux, archéologue et docteure en archéologie, était l’invitée d’Indrafo Rabe, chargée de mission au Service régional de l’archéologie de la Direction des affaires culturelles de La Réunion. Au cœur de leurs échanges : la « vallée secrète » de Tsy ilaozana (Cilaos), un site exceptionnel qui apporte les premières preuves matérielles du grand marronnage sur l’île.

Occupation saisonnière mais régulière

Découverte fortuitement en 1995 puis fouillée à partir de 2011, cette vallée, nichée à plus de 2 000 mètres d’altitude et quasiment inaccessible, a conservé des vestiges remarquablement préservés. Deux abris en pierres sèches, des foyers, des milliers d’ossements, des fragments de silex, de lames en fer et une pipe en terre cuite datée entre 1809 et 1835 témoignent d’une occupation humaine durant la période de l’esclavage.
Pour Anne-Laure Dijoux, l’ensemble des indices converge vers un campement de marrons. Implantées au cœur de la vallée pour rester invisibles, les structures révèlent une occupation saisonnière mais régulière, en lien avec la chasse au pétrel de Barau. Les occupants revenaient chaque année, rallumant leurs foyers au même endroit, preuve d’une organisation réfléchie et d’une parfaite connaissance du milieu.
Cette découverte éclaire l’histoire des esclaves en fuite, originaires de Madagascar. Forts d’une culture politique et militaire héritée de leur île d’origine, ces hommes et ces femmes ne se contentaient pas de survivre dans les Hauts de La Réunion. Ils s’organisaient en communautés structurées, des royaumes, installées dans les cirques et les montagnes de l’intérieur. Ces royaumes étaient les espaces de résistance face à la société esclavagiste française solidement implantée sur le littoral, où se concentraient les habitations, les plantations et le pouvoir colonial.

Un campement d’invaincus

L’archéologie apporte aujourd’hui un éclairage sur cette résistance. Les vestiges de la vallée secrète montrent comment ces communautés exploitaient les ressources naturelles, construisaient des abris durables et adaptaient leurs déplacements à un environnement extrême afin d’échapper aux chasseurs de marrons. L’absence de destruction des structures laisse penser que ce refuge n’a jamais été découvert par les autorités coloniales et était donc peuplé d’invaincus.
Les campagnes de fouilles elles-mêmes témoignent de la rudesse du site. Acheminés par hélicoptère ou en rappel, les archéologues ont travaillé pendant plusieurs jours dans une vallée isolée, exposée aux éboulements, retrouvant ainsi les conditions d’un territoire qui devait son inviolabilité à son extrême difficulté d’accès et à la résistance du royaume.
Au-delà de la prouesse scientifique, la vallée secrète est devenue un véritable lieu de mémoire. En donnant enfin une réalité matérielle au grand marronnage, elle enrichit la connaissance de cette histoire longtemps transmise par les archives et la tradition orale, et rappelle que les Hauts de La Réunion furent aussi le théâtre d’une lutte pour la liberté menée par des royaumes malgaches qui opposèrent leur organisation et leur résilience au système esclavagiste colonial français.

M.M.

A la Une de l’actuMadagascar

Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus