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13 juin, parLe monde a changé
Retour sur la conférence UNIR-OI sur la laïcité à la mairie de Saint-Denis
12 décembre 2022

La semaine dernière, la laïcité a été célébrée à La Réunion. Écoles et institutions se sont emparées de cet évènement et de ce sujet tant galvaudé mais dont on ne maîtrise pas forcément le contenu.
Pour en faire état, la mairie de Saint-Denis accueillait une conférence organisée par l’association caritative UNIR-OI, sur le thème de la laïcité à la Réunionnaise. A cette occasion, Omar Issop Banian a fait part d’une intervention soulignant la contribution de Paul Vergès à cette question.
« Comment, à partir d’une définition historique, étymologique et juridique du principe de laïcité, le vécu et le ressenti réunionnais l’ont embrassé naturellement dans le creuset de son histoire
Voilà un sujet qui devrait faire consensus et non polémique, mais dans d’autres contrées géographiques, il est usité dans tous les sens du terme, jusqu’à plus soif, jusqu’à l’ivresse.
En tout cas il suscite des débats, car comme tout principe, il est vécu différemment selon les cultures et les pays lorsqu’il est bien compris, car la laïcité n’est pas monolithique.
Tout a été dit ou presque sur ce principe bien français, inscrit dans la Constitution de la Ve République.
Son origine dans la culture française remonte toutefois véritablement à la Révolution de 1789 et le mot, lui, en 1870. La consécration de laos ou laikos en grec ancien et laïcus en latin, curieusement ce mot est intraduisible en anglais, se trouve dans la loi de 1905 dite de séparation de l’Église et de l’État. Ses références appartiennent au vocabulaire ecclésiastique. Le terme laïc par opposition à religieux, dénommait les clercs qui ne l’étaient pas.
Avec la disparition de la monarchie, la laïcité apparaît ainsi comme une conception politique et sociale impliquant surtout la liberté de conscience, de croyance et d’expression. Religions et laïcité sont indissociables, la seconde n’existerait pas sans les premières.
Cependant, remontant encore plus loin dans l’histoire, au XIIe siècle, quelques 600 ans avant la Révolution française, dans l’Espagne musulmane andalou, le philosophe Abu ʾl-Walīd Muḥammad ibn Aḥmad ibn Aḥmad ibn Rushd (Averroès en latin) a été en réalité l’un des précurseurs de la pensée laïque, à une époque où l’Europe était ravagée par des conflits religieux. Et beaucoup d’Européens étaient hostiles à sa profonde pensée philosophique, notamment en ce qui concerne l’égalité entre les religions, les unes et les autres n’étant que différentes manières d’atteindre Dieu.
Ainsi donc, le vrai début de la laïcité était peut-être constitutivement arabe et philosophiquement musulman. Ibn Rushd avait entrepris d’écrire les prémisses de ce que l’on nomme laïcité, en référence sur le plan philosophique à la différence entre croyance et connaissance, sans être opposées néanmoins, et certainement à la façon du vivre-ensemble andalou. Pour Alain de Libera (titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie médiévale au Collège de France), Averroès est par ses « commentaires d’Aristote », « un des pères spirituels » de la pensée occidentale, celle de l’Europe de l’Ouest.
Aujourd’hui, loin d’être une contrainte donc, la laïcité est une garantie des libertés publiques, un outil d’égalité des croyances ou pas dans la liberté de conscience des individus, et de neutralité de l’exercice du pouvoir politique.
Ici, dans notre île, ce principe républicain se vit naturellement, dans le creuset de l’histoire réunionnaise, il ne se dispute pas, ne crée pas de débats sans fins, car en l’espace de plus de trois siècles, l’Histoire a réuni sur le sol de notre île des populations venues d’Europe, d’Afrique, de Madagascar et d’autres îles de l’océan Indien, de l’Inde et de la Chine, porteuses de traditions fortes et anciennes. La société réunionnaise contemporaine se veut toujours une terre d’accueil et de rencontre de civilisations millénaires, associées dans une même communauté de destin.
Ici, nous pourrions nous questionner, être stupéfaits sans être naïfs, sur la source de cette intelligence collective qui fait tant rêver nos visiteurs en même temps qu’elle est vilipendée par ses pourfendeurs ? Vivons-nous ici une compréhension naturelle du vivre-ensemble que l’on retrouve d’une façon sous-tendue dans le principe de laïcité ?
Pourquoi ce qui est après tout naturel, devrait être constamment rappelé, promu et élever au rang de valeur, de z’arboutan créole ?
Dans notre île où le vivre-ensemble est la doxa, la règle, l’alchimie réunionnaise évoquée plus haut, fait-elle de notre île un modèle ou un exemple ?
L’étroitesse géographique, la concentration sur le littoral de la majorité de la population, les diversités ethniques, les richesses culturelles et religieuses, le pluralisme des opinions, le métissage de la population, le respect profond des croyances religieuses et des traditions culturelles, voilà qui pourrait nous mener à évoquer le génie réunionnais, l’humanisme syncrétique dont l’alchimie a pris dans le creuset d’une histoire de luttes incessantes et de migrations.
Tandis que tout au long de l’année des célébrations religieuses ou culturelles les plus diverses, pleines de couleur et de ferveur, ponctuent joyeusement la vie sociale : l’Assomption et la Noël des chrétiens, le Cavadee ou le Dipavali des Tamouls-hindous, l’Eîd-ul-Fitr des musulmans, la célébration chinoise de Guandi, ou encore la commémoration du jour anniversaire de l’Abolition de l’esclavage et du 14 juillet.
Toutes ces fêtes concernent une immense partie de la population et sont toujours des moments de convivialité et partage. Un autre aspect important caractérise le peuple réunionnais : c’est le métissage autant biologique que culturel dont le processus a commencé dès le début du peuplement de l’Ile.
Ce phénomène a fait que des passerelles ont très tôt existé entre ces groupes humains si différents par leur culture d’origine et leur croyance, une vraie symbiose s’est produite entre eux.
« La manière de vivre-réunionnaise », pour reprendre une expression de Paul Hoarau, a consisté à forger une langue commune, le créole réunionnais, et a généré ensuite une culture réunionnaise métisse. Cette heureuse alchimie se traduit aussi depuis quelques décennies par un vivre-ensemble paisible et harmonieux, mais fragile.
Je voudrais m’arrêter là, car beaucoup a été dit sur la laïcité en l’espace de deux décennies de crise identitaire sur bien des contrées de notre planète, et bien entendu sur le plan national, et laisser la parole à feu M. Paul Vergès, pour des extraits de son discours lu à l’occasion des débats au Sénat en 2005 sur le projet de loi, adopté par l’Assemblée nationale, encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, afin d’appréhender la manière de vivre cette laïcité à la façon réunionnaise :
« Les relations interculturelles et interconfessionnelles…… sont ici une réalité quotidienne. Elles ne sont pas vécues comme un danger puisqu’elles s’établissent sur le socle commun des valeurs de la République française : liberté, égalité, fraternité. Ce socle républicain s’en trouve consolidé.
Aux prises avec une situation économique difficile et un tissu social inégalitaire, La Réunion n’est pas à l’abri de crispations identitaires, de tentations communautaristes, ni de l’apparition de rapports antagonistes entre « le monde laïc » et « le monde des religions », c’est-à-dire d’une crise de la laïcité.
C’est pourquoi notre île de La Réunion, pour mériter encore mieux son nom, doit assumer toute son Histoire contrastée et marquée par de multiples appartenances. Ces appartenances, loin d’être figées, s’enrichissent constamment. Elles viennent conforter notre vivre-ensemble commun où tous les citoyens, quels qu’ils soient, sont d’égale dignité humaine, sujets égaux de droits et de devoirs réciproques. Le cadre des lois de la République vient garantir l’expression des libertés individuelles et collectives au service de notre communauté réunionnaise.
Oui, je pense à ce miracle de l’échange, qui a fait naître de cette diversité un seul peuple. Peuple de migrateurs, tous venus de quelque part, tous « étrangers », tous « immigrés » au départ, et qui, dans le partage d’un espace, de valeurs, d’idéaux et de combats communs, ont fait que, sur cette île, au fil des siècles, chacun est devenu, chaque jour un peu plus, un frère pour l’autre, en un mot, un Réunionnais. Tant de différences rassemblées sur une terre d’humiliation sans nom finissent par être l’expression d’une convergence sur l’essentiel.
Dans le partage de ces valeurs vectrices d’unité, le sacré a joué chez nous un rôle dominant. Il est au cœur de notre identité mais, plus encore, il est au cœur de notre vie sociale. Île de la foi, île des croyances, île des superstitions aussi, le continent de l’âme réunionnaise résiste encore aux assauts répétés du rationalisme et du matérialisme.
Cette présence du sacré se manifeste partout : dans la langue, dans l’imaginaire, dans les légendes populaires, dans la musique. Elle se manifeste dans notre géographie aussi ! Saint-Denis, Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Joseph, Saint-Louis, les communes de la Réunion sont un catalogue de noms de saints !
En fait, il est possible d’affirmer que la société réunionnaise a fait la démonstration, dans les conditions qui lui sont propres, de la viabilité, dans le cadre de la République, d’un modèle original. Elle a inventé une manière réunionnaise de vivre la laïcité et elle démontre que celle-ci, élément essentiel de la cohésion de notre société, peut accueillir sereinement l’expression des différentes religions.
Nous entrons dans un siècle de grands affrontements, et nous aurions tort de croire que notre île restera hermétique aux déchirements qui se dessinent dans le monde, et dans l’océan Indien en particulier, l’océan Indien où s’est déplacé le centre de gravité de l’Islam, religion largement majoritaire demain dans la majorité des pays riverains.
Aussi, consolider l’unité de notre société multiculturelle relève d’une responsabilité politique. Mais, surtout, notre société multiculturelle a conscience que seule la laïcité, comprise, soutenue et vécue par tous, peut assurer la cohésion, pour aujourd’hui et pour demain ».
Je vous remercie.
Omar Issop-Banian
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