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Youssef Chahine est mort
29 juillet 2008

Le plus célèbre des cinéastes égyptiens, Youssef Chahine, est décédé. Sa disparition, annoncée par la télévision publique égyptienne, a été confirmée par son ancien disciple, le réalisateur Khaled Youssef. Youssef Chahine avait été hospitalisé à Paris pendant un mois à la suite d’une hémorragie cérébrale survenue en Egypte et qui l’a plongé dans le coma le 16 juin.
C’est une voix qui manquera, à la fois pour son talent de narration cinématographique et pour les positions courageuses qu’il défendait et qui lui ont valu de faire face à la censure, aux pressions du pouvoir (il effectuera même un séjour en prison en 1984 pour avoir défié la censure) comme des intégristes de tous poils.
Il dénonçait à la fois la bêtise, la corruption, les tares sociales et l’inefficacité du régime égyptien, mais aussi la montée de l’intolérance religieuse, la pression des intégristes et leur poids croissant dans la société égyptienne et arabe en général. L’un de ses films les plus connus, "Le Destin", sorti en 1997, est une dénonciation de l’intégrisme dont il estimait que la misère et la corruption faisaient le lit.
Youssef Chahine défendait un humanisme en régression dans le monde arabo-musulman face à la montée d’une intolérance qui l’inquiétait et l’attristait.
Un réalisateur engage
Agé de 82 ans, le cinéaste a produit une oeuvre aussi intimiste que politiquement engagée sans trouver dans son pays la reconnaissance obtenue à l’étranger. Né le 25 janvier 1926 dans l’Alexandrie cosmopolite, il n’a cessé, en une quarantaine de films, d’imprimer sa mémoire et ses idées de gauche et anti-islamistes en prenant l’Egypte pour grande toile de fond. Il avait obtenu en 1997 le prix du cinquantième anniversaire du festival de Cannes pour l’ensemble de son oeuvre, après un Ours d’argent en 1979 au festival de Berlin.
Eduqué en français et en anglais, il part étudier à 21 ans le cinéma à Pasadena, en Californie, et reviendra sur son destin dans un cinéma égyptien alors phare du monde arabe, ce qu’il n’est plus. « Il voulait être acteur, mais s’est aperçu qu’il bégayait un peu et n’était pas si beau, alors il s’est dit : je vais jouer à travers d’autres », a raconté à l’AFP l’un de ses grands "autres", Omar Charif, découvert par Chahine.
Un arabe avant tout
Pauvreté, combat ouvrier et lutte d’indépendance, il s’empare de tout le registre du cinéma engagé des années 50 et 60 pour faire passer des messages politiques dans le genre du mélodrame néo-réaliste. Quelques titres se distinguent, comme "Eaux noires"(1956), avec Omar Charif, "Gare centrale" (1958), où il interprète un mendiant, et "La terre" (1969), chef-d’oeuvre poétique et politique consacré au monde paysan. Son soutien aux combattants de l’indépendance algérienne dans "Djamila l’Algérienne" (1958), va de pair avec la célébration du panarabisme en vogue ("Saladin", 1963).
Des fresques politiques, inspirées par l’idéologie nationaliste, s’enchaînent, comme "Le moineau", (1973), qui impute la défaite arabe de 1967 face à Israël à la classe politique égyptienne sous Nasser. Mais trop à gauche, ses démêlés avec le pouvoir, qui ne cesseront jusqu’à sa mort, se traduiront par une censure redoublée et un exil volontaire au Liban et en France.
Une oeuvre personnelle et universelle
Sans renoncer aux sagas politiques, Chahine se lance dans le roman filmé de sa jeunesse : "Alexandrie, pourquoi ?" (1978, prix spécial du jury à Berlin l’année suivante), « La mémoire" (1982), « Alexandrie encore et toujours » (1989), qui formeront sa trilogie autobiographique.
Puis Youssef Chahine s’insurge face à la montée de l’islamisme dans une Egypte où les chrétiens, comme lui, et aussi les juifs vivaient autrefois en harmonie avec les musulmans. "L’émigré" (1994), inspiré de la vie du patriarche biblique Joseph, et "Le destin » (1997), de celle du philosophe arabe Averroès, lui valent la colère et la censure des intégristes égyptiens.
Survient le 11 septembre 2001, qui inspira à Chahine un court-métrage controversé, dans un film collectif, suivi en 2004 d’un autre film pour dire son désamour de l’Amérique ("Alexandrie... New York"). « J’ai appris mon métier en Amérique, j’y ai eu mes premières amours. Mais je me sens trahi par la politique étrangère de celle qui fut ma meilleure amie, ma maîtresse », avait-il déclaré à l’AFP. Critique évidente du régime autocratique en Egypte, son dernier long-métrage, "Le chaos", co-signé avec Khaled Youssef en 2007, ne remporta pas le succès escompté. « Entre le pouvoir et moi, cela va très mal », avait-il confié.
Avec la mort, il y a près d’un an, de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, à l’age de 94 ans, la disparition de Youssef Chahine marque la fin d’une génération d’intellectuels et d’artistes égyptiens marquée par les combats politiques, culturels et sociaux du XX° siècle, et qui ont assisté, impuissants, à la montée d’intégrismes qui sont la négation de toutes leurs valeurs. Qu’il s’agisse de Mahfouz ou de Chahine, ils laissent heureusement une oeuvre considérable, dont l’influence se fera sentir encore longtemps.
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