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Bref entretien avec Euzhan Palcy, sur “Les Mariées de l’Isle Bourbon”
29 octobre 2007

Euzhan Palcy a fait un passage éclair dans le Festival du film d’Afrique et des îles, au Port, du 4 au 14 octobre, pour retrouver l’équipe des “Mariées de l’Isle Bourbon” et présenter le film, réalisé avec le soutien de la Région Réunion et de France 3.
Dans l’entretien qui suit, la réalisatrice met l’accent sur ce qui a été son propos principal, dans un récit qui prend quelques licences dramatiques avec l’Histoire... parce que l’essentiel, à ses yeux, est ailleurs.
Le casting des “Mariés de l’Isle Bourbon” est très métissé et pas uniquement composé de “professionnels”. Comment avez-vous trouvé vos acteurs ?
- Je concevais ce film comme un hommage à La Réunion et, à travers lui, un hommage aux Malgaches. Mais où trouver des acteurs malgaches en nombre ? Il n’y en a pas, ou peu, ici. Je suis allée au marché du Chaudron et c’est là que j’ai trouvé plusieurs des personnages : le sorcier Lova, Nicole Naze, Kinga et même des enfants. Ce sont des non professionnels, formés sur place pendant une semaine intensive.
Vous avez dû faire face à des surcoûts au fil de la réalisation. Pourquoi ?
- Les coûts prévus initialement ont augmenté par la recherche de décors d’époque. Il ne suffit pas de trouver des bâtiments datant de la Compagnie des Indes ; il faut qu’ils soient dans un environnement pas trop marqué par la modernité : pas de poteau, ni de fil électrique, encore moins de pylônes haute tension ou de voitures... Les Réunionnais vont certainement remarquer un détail cocasse : pour se rendre de Saint-Paul à Saint-Denis, on les voit marcher dans la Plaine des Sables ! Pourquoi ? Parce que ce décor permet de montrer qu’on faisait tout à pied ; c’était long, pénible... Je voulais montrer la distance. C’est une licence artistique pour raison dramatique ; elle ne trahit pas l’histoire des Réunionnais. Et surtout, il faut comprendre que le film va être mondialement diffusé : il n’y a que les Réunionnais qui savent que cet itinéraire est fantaisiste.
Comme l’est aussi le fait d’imaginer un Commis de la Compagnie des Indes qui soit un Noir...
- Les commis ont existé. Il n’y en a jamais eu de Noirs, c’est vrai, mais ils étaient là. Je fais un film sur le métissage, donc j’ai préféré prendre cet exemple parce qu’il servait l’intrigue dramatique. Après avoir beaucoup discuté avec des Réunionnais, je me suis rendue compte qu’à cause de ce crime dévastateur qu’a été l’esclavage, beaucoup de gens dans ce pays ont encore honte de dire qu’ils ont des Noirs dans leur arbre généalogique. Je me souviens d’une jeune femme métissée, très belle, elle et ses enfants. Lorsque je lui ai demandé quelles étaient ses origines, elle m’a répondu : “Réunionnaises”. Certes, elle est Réunionnaise comme je suis Antillaise... Mais encore ? Je lui ai demandé si elle n’était pas “un peu malgache”. Elle était gênée de dire qu’elle avait une ascendance malgache. “On ne parle pas de ces choses-là”, m’a-t-elle dit. Pourquoi ? C’est cela la richesse et la beauté de La Réunion. Vous avez donné le “la” du métissage ; il ne faut avoir ni peur, ni honte d’en faire une force, de dire vos origines malgaches, hindoues, africaines... L’arrivée de l’esclavage dans ce pays a dû être une monstruosité, pour les familles qui vivaient déjà le métissage. J’ai fait ce film pour montrer que le métissage a existé avant l’esclavage qui, dans le film, n’arrive qu’à la fin.
Plus qu’à la vérité historique, vous semblez attachée à la signification symbolique des événements et des personnages. Dans quel but ?
- Quelqu’un, un jour, aux Etats-Unis, m’a dit très justement : “On a cassé les chaînes de l’esclavage, mais elles sont restées dans les têtes de beaucoup de gens”. C’est là que le cinéma, l’audiovisuel et la culture ont un rôle très important. Je le crie à tous les politiques que je rencontre, partout. A ceux qui disent qu’ils ont aimé mes films, je rappelle que c’est Aimé Césaire qui m’a donné ma chance, parce qu’il avait compris que la libération passait par la culture.
Certains considèrent la culture comme un luxe, dans des pays où les gens ont faim. Bien sûr qu’il faut d’abord donner à manger ; mais un peuple qui a le ventre plein et la tête vide est voué à la disparition. Les politiques qui comprennent le rôle capital de la culture pour les peuples sont ceux qui vont gagner, parce que même lorsqu’ils ne seront plus là, ce qu’ils ont semé germera au-delà des frontières de leur pays.
Propos recueillis par P. David
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