Le clandestin et le juge

Félix Gauvin : Histoire de clandestins (suite et fin)

6 janvier 2007

Félix Gauvin a raconté (voir “Témoignages” du 5 janvier 2007) un premier séjour du “clandestin” sur son terrain. Tout le monde a reconnu le secrétaire général du PCR, alors âgé d’une trentaine d’années, en lutte contre l’arbitraire du pouvoir de l’époque. Ce premier séjour fut interrompu par la rencontre fortuite entre l’homme qui se cachait et un journalier agricole, un matin très tôt. A la suite de cet incident, la police eut vent de l’implication de Félix, mais ses indications restaient encore assez imprécises et elle vint faire des recherches au domicile de Félix Gauvin. En pure perte. Après un deuxième “séjour” sur le terrain agricole, le clandestin dû encore être exfiltré en catastrophe. Un beau jour, il décida de se rendre et fit directement irruption chez un magistrat !

Félix Gauvin fait ce récit depuis sa kaz de la route Bois de Nèfles. Lorsqu’il parle de ce qui s’est passé « ici », c’est à sa maison ; lorsqu’il parle du « terrain », il dit « là-haut » ou « à Moufia »... Là où il avait ses champs et une baraque où il stockait son matériel et la production.

« On a fait des réunions du PCR là-haut. Plusieurs. On a fêté Noël aussi, avec les enfants. Je ne rappelle plus comment ils sont montés. Sans doute Mme V., dan son loto.
La première fois que je l’ai fait sortir, i falé lu kit la-o. Il devait partir... je ne me rappelle plus exactement pourquoi. La deuxième fois, c’était à cause de Milo (et la femme). Lavé poin personn dan la kaz la-o, lété mon magasin, lavé in ta d’maï. Li té i grènn mon maï ! Lavé o moin 25 ou 30 bal maï dan mon magasin ! ».

Les anecdotes se bousculent et quelquefois, permutent. Il est difficile de se souvenir avec exactitude un enchaînement de faits précipités, 40 ans plus tard. Les 2 fois où Félix Gauvin a hébergé le “clandestin” sur son terrain agricole, il a fallu “l’exfiltrer” pour un endroit plus sûr.

« La première fois, les policiers sont venus ici, 2 jours après.
Quand ils ont appris que j’avais une kaz au Bois de Nèfles, ils ont demandé à Mme Toutou “ousa i lé ma kaz”.

- “Lé pa par isi, i fo alé là-ba Moufia”.
Ils vont à Moufia, mais ils sont allés trop haut, chez Antoine Bègue. Le garson Bègue la anmèn azot in bout mé li lé pa arrivé jusqu’à la maison. Alors les policiers se sont approchés en criant : “Paul, c’est nous ! On vient te voir !” Tout le quartier l’a entendu ! On me l’a raconté après. Et bien sûr, il n’y avait plus de Paul ! Après être passés chez Bègue puis au Moufia, les policiers reviennent chez moi. Et je vois le Leveneur - c’était le comptable d’Hugot - et tous les nervis. Il est mort maintenant. Je le vois qui monte. Il s’arrête un peu plus haut et il parle aux policiers. Au moment où les policiers sont arrivés, il montait lui aussi. Mais il ne s’est pas arrêté. Il a f... le camp. Et c’est là que les policiers ont débarqué dans la cour (voir l’édition d’hier) ».

« V. était déjà parti d’ici. On avait prévu une heure pour sauter la rivière. Je ne me rappelle plus exactement quelle heure. 11h du soir peut-être. Une fois, c’est Bourdageau qui est venu le chercher, il a failli se faire prendre. La deuxième fois, c’était Lallemand.
La deuxième fois qu’il a fallu faire partir le clandestin, j’avais 2 paniers de margoz vides ; j’avais une Frégate en ce temps-là et j’ai dit à V. : “i fo sorti kan i fé pa bien noir, et kan i fé pa bien klèr non plu”.
Manque de pot, mon pot d’échappement tombe devant une boutique. Il y avait un pié de choka et Toto*, mon “aide de camp”, était avec moi. Il a attrapé un morso choka et il a amaré le po. Toultan ki fé sa, V. té i rèst kashièt sou l’panié. In moman donné, li demand : “il y en a encore pour longtemps à rester là-dessous ?” Li lété fatigé rèst desou panié ! “Bouj pa !” nou la di ali. Après, on arrive ici. J’ai cherché de quoi lui donner à manger : Il ne restait plus que la queue et des têtes de sardine, avec du riz ! Je ne sais pas s’il se rappelle encore tout ça ! »
« Le Bourdageau, il avait une petite maison vers Montgaillard. Le soir, il s’est perdu. Il savait qu’il y avait un petit raidillon à passer, à Montgaillard, pour arriver chez lui. Il a cru bon de passer au plus court, mais comme il n’avait jamais pris le chemin, il s’est perdu et il est arrivé chez quelqu’un. Bourdageau et V. allaient à pied ce jour-là - c’était le jour du “carri la tête sardine” - et Bourdageau a été obligé de crier (appeler des voisins - NDLR) pour demander son chemin ! »
En épilogue aux parties de cache-cache dans les champs de cannes du Moufia, Félix Gauvin ajoute : « Après, quand j’ai été malade de la rate (“Témoignages” du 16 août 2006), j’ai failli mourir. V. a donné une lettre pour moi. Bruny** l’avait empêché de me voir à l’hôpital. J’étais très faible. Dans sa lettre, il disait que s’il avait su que j’avais une maison là-haut, il m’aurait demandé la place pour se cacher ! C’était pour plaisanter ! » Un jour, il fallut sortir de la clandestinité. En donnant à ce fait l’éclat que méritait un bras de fer de plus de 20 mois avec les autorités de l’île et en gardant la tête haute.
« Au moment de la reddition, les camarades sont allés directement chez le juge, qui en était estomaqué ! C’est Lallemand qui m’a raconté l’histoire. V. a dit : “j’entre demain à condition que vous ne me fassiez pas arrêter par les CRS”. Le juge dit oui (que pouvait-il faire d’autre ?!). Et le lendemain, V. vit qu’il y avait des CRS cachés au coin. Il ne s’est pas livré ». « La fois où il a décidé d’entrer, il n’a rien dit à personne. Il s’est présenté à 4h au tribunal ; on l’a mis “dedans” (en cellule - NDLR), une journée ou deux. Et puis on devait l’envoyer en France par bateau. Et là il a dit : il ne part pas par bateau mais en avion. Il a dû faire une grève de la faim, 1 jour ou 2. Et il a obtenu de voyager en avion. L’avion est arrivé. In loto de zandarme arive, mais V. lété pa dedan. Les forces de l’ordre l’avaient fait passer par derrière. Il y avait un grillage tout autour du terrain d’aviation. Il y en a un qui a commencé à secouer un poteau de fer. Tout avec ! Et on a fait tomber le grillage et nous avons envahi le terrain. Nous sommes arrivés à l’avion, il était encore un peu immobile. On a vu V. juste un petit bout, avec un gendarme qui portait sa valise. Le déplacement d’air lété pré shavir amoin. Kan li la retourné, lété dan mèm lavion Michel Debré. Il y avait foule et tout le monde criait “Vive V.”. Nou la pa entendu krié "viv Debré" nou la ! »
Propos recueillis par P. David

* Toto Nirlo : voir les n° précédents (16 août 2006) ** Bruny Payet était un des dirigeants du PCR à cette époque. Daniel Lallemand aussi. Roger Bourdageau était responsable de publication de “Témoignages”.

La valse des noms au pays Bourbon

Comme nous sommes en vacances et que l’actualité ne nous prend plus à la gorge, nous irons cette fois-ci fureter dans la toponymie locale et ses glissements, non pas de terrains, mais de mots.

Nous commencerons par les habitants qui donnèrent leur nom ou leur identité à des sites. Ainsi, comme le souligne Charles Payet, la rivière de l’Angevin (l’habitant était originaire de cette douce région) est devenu “Langevin”, la rivière de monsieur Dumas (comme Alexandre) devint très tôt du Mât, la ravine d’Yvon se transforma en l’horrible Divon, (beerk).

“Plateau Caillou”, pour sa part, ne vient pas du fait que la région est caillouteuse ou que dans le créole, l’association des mots se fait comme en tamoul, mais par le fait que le propriétaire se dénommait tout simplement monsieur Caillou, oncle par alliance d’Henri-Paulin Panon-Desbassyns (et c’est sur ce caillou que s’est bâtie la cité).

Allons maintenant musarder dans les hauts de l’Est. La cascade Biberon dans la douce et humide plaine n’est pas une configuration onirique, car là aussi, le riche propriétaire, dont la famille venait de Sainte-Marie, se dénommait ainsi...

Par contre, la caverne des fées n’est pas liée à une légende de type Brocéliande. Dans cette caverne, sortaient des filets de brumes qui sont fréquents à la Plaine des Palmistes, ce qui fit que les habitants y ont vu que du feu, “dé fé”... se transforma en une dénomination surprenante... L’abominable feu (de brouillard) devint, phonologiquement parlant, une fée évocatrice.

Il existe aussi des glissements du malgache au français. Ainsi, le Grand Bénare (grand froid en malgache) devint Bénard pour retrouver son étymologie sur l’intervention du Vieux Tangue...

Mais le glissement se fit aussi dans l’autre sens. Ainsi, d’après la réflexion de Guy Lombard, le Piton d’Enseigne, sous l’impulsion du romantique Auguste Vinson Père, devint “Anchaine” suivant Lacaussade, “Anchaing” selon Hery et “Anching” pour Dayot.
Vinson Père qui fut franc créole, Maire de Sainte-Suzanne, passionné des nombres et de symbolisme nomma le Cirque de Salazie, (du trépied) aimant la conjugaison par trois. En bon humaniste laïc qu’il était, il projeta sa vision idéale sur les trois salazes...

Récemment, une amie malgache me dit que “salaosy” signifie avant tout “la bien nommée”. Ainsi, la superbe montagne y serait 3 fois bien cité, de quoi y perdre... son malgache à défaut de son latin.
Nous n’entrerons pas dans toutes les digressions, “Bébourg” ou “Bébour” ? etc..., car comme chacun le sait et comme le raconte un vieux Cilaosien, dixit Enis Rockel, le flibustier des petites histoires : « Le fil de l’eau se métamorphosa en fil à eau... filao ». Il fallait... y penser ? Même si cela n’est qu’hypothèse... hypothèse.

Nous continuerons nos pérégrinations par le Trou du chat de Terre Sainte, autre curiosité de la rivière d’Abord (non ce n’est pas une idée fixe... je ne vous parlerai pas cette fois-ci de la princesse de l’or et du café, mais de l’étymologie). D’après Jacques Lougnon, le Trou du chat est rond, mais fermé. Ici, le Trou est rond, mais ouvert ! Alors ? Trouvons l’énigme.
Il suffit de se rapporter aux vieux écrits pour voir que nos grands-parents, qui étaient beaucoup plus familiers de la mer que nous, auraient baptisé cette curiosité “le trou de sas” (trou de vidange sur un bateau).
Quand nos îliens eurent tourné le dos à la mer, ils furent les premiers à en faire le trou de “çat” que les zoreilles fixèrent définitivement dans sa graphie “le trou de chat”.

Et comme nous sommes en vacances et qu’il faut conclure, car il arrive parfois que nos amis journalistes, parfois espiègles, vous coupent des bouts de textes « trop long, trop long, faites plus court, toujours plus court, disent-ils » (en vacances, ils sont plus relaxes et redeviennent des humains).

Nous évoquerons le Bois Madame ; notre ami Raymond Lucas, Créole des Avirons et Président de l’APN, qui scrute nos bois de couleurs avec amour en se lissant malicieusement ses moustaches de Gaulois, ne me démentira pas si je disais que le Bois Madame n’est pas un “pied d’bois” endémique.
Alors, qui est-il ce petit sagripan ?
Les petits potins racontent que, voilà pas très longtemps, un gouverneur venait voir ses galantes dans ces bois saint-mariens. Cela fit tilt chez le cadre amusé (amateur de champagne et dont j’ai promis de ne pas dévoiler le nom, mais pas l’histoire) qui devait alors dénommer ledit lieu..., et hop ! notre Bois Madame était né...

C’est ainsi, comme nous le dit la légende, que les noms du pays se firent ou se défirent à la plus grande joie de ses habitants (et de ses chroniqueurs un peu fadas, dont votre serviteur).

Christian Vittori

PS : Le prochain courrier (plus court) sera consacré au “zournal percale” que nous connaissons grâce à Pa Sarles (ancien élève du lycée Leconte Delisle qui débarqua à Madagascar en 1906, il portait alors une barbe noire).


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