La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Félix Gauvin :
5 janvier 2007

Félix Gauvin, homme de nombreux talents, n’a longtemps dû sa survie qu’au travail de la terre. Il avait un terrain dans les Hauts de Moufia et se souvient d’une période où son terrain abrita un ’journalier agricole’ pas comme les autres...
L’histoire racontée ici est arrivée sur un terrain agricole, dans les Hauts de Saint-Denis, au début des années 60. Félix Gauvin vivait avec sa nombreuse famille au départ de la route du Bois de Nèfles et se rendait lui-même au Moufia plus ou moins clandestinement. « De 9h du soir à 5h du matin, je sortais doucement... Ma femme n’a pas connu ça. J’avais des champs de tomates. Je disais : "On vole mes tomates, je vais aller surveiller" ». Un soir, j’avais rendez-vous à 8 heures. C’est Lallemand (1) qui avait préparé cela. Il m’avait dit : « On s’est réuni, V... va venir. On n’a pas trouvé d’autre place mieux que chez toi ! » On lui demandait ni plus ni moins de cacher chez lui un homme recherché par toutes les polices de l’île ! Tracas en vue à cent pour cent... Félix Gauvin voyait l’histoire se répéter, sauf que cette fois, il avait à y tenir un rôle de quasi "Père tranquille" (2). Il lui revint des souvenirs d’une amitié jamais éteinte, avec le père du "clandestin", son ami disparu quelques années plus tôt. « J’aimais tellement le papa et je l’avais vu tellement souffrir quand son garçon était en prison. Il avait fait une alliance (3) mais quand le garçon a été en prison (4), c’est là qu’il a compté ses amis. Je voyais Mme Amelin, Lapierre... Je ne voyais personne d’autre. J’y allais toutes les semaines. Il était devenu mon camarade ; j’ai fait un petit champ de figues en bas pour lui, mais c’était trop sec... Il fallait arroser et il n’y avait pas d’eau... »
La mémoire poursuit son travail... Comme dans un film accéléré, elle le transporte de 1946 à 1964, quand toute cette histoire a commencé. « Alors, je jour où on allait le "mettre dedans", la police s’était arrêtée dans l’angle, vers de Palmas (5). Ils le surveillaient nuit et jour. Et le jour où ils ont voulu mettre la main dessus, il s’est sauvé ! Sa femme est sortie la première, au barreau. A ce moment l’électricité a été coupée. Panne générale, tout le quartier dans le noir ! Juste au moment où ils sortent ! Était-ce un coup calculé ? Je n’ai jamais su ». La femme monte dans la voiture et la petite Volkswagen démarre, la police au train. « Et en arrivant, c’est là que la police remarque que la femme est toute seule ! V., lui, était resté caché derrière le barreau ! » Cette histoire, on la lui a raconté des dizaines de fois, à lui et à tous les autres. Elle faisait le tour de La Réunion depuis des mois : le "garçon" tournait en bourrique les policiers, les gendarmes, les juges... Le début de l’histoire lui avait été raconté ... La suite, c’est lui qui la raconte, avec ses trous de mémoire... Félix Gauvin a hébergé deux fois "le clandestin" sur son terrain : « la 1ère fois pendant quinze jours, la deuxième fois huit jours » dit-il... avant de douter. Impossible de se souvenir quand exactement, ni l’enchaînement des épisodes... Les deux occasions se mélangent dans son esprit... Il raconte le rendez-vous qu’on lui avait donné « un soir, à 8h » comme la suite du départ en clandestinité. Comme si, le premier jour, les camarades avaient cherché un endroit sûr, pas trop exposé, à Saint-Denis même... Dans l’urgence.
Un jour donc, celui-là ou un autre, il avait rendez-vous au début de la route du Moufia avec Maître Bris - qui avait entre temps pris en charge le clandestin. « J’arrive là, je regarde, personne. Bon Dieu ! Je commençais à prann le kap-kap* (=avoir peur). Je vois une lumière en bas qui monte. Pas plus de 2 minutes après 8h. Là j’ai emmené V. là haut et il est rentré dans ma kaz ». La kaz en question était une baraque agricole qui lui servait de remise à outils et de magasin pour stocker le maïs. « Il y est resté 15 jours la première fois ; mais j’ai été obligé de le tirer de là. Je lui avais dit de ne pas sortir de la maison. On gardait de l’eau dans un bac, au coin, dehors. J’avais un journalier qui venait chercher de l’eau à 5h du matin dans ma barrique. J’avais dit au clandestin : “ - I fo sorti avant 5 h, avan i vien prann de lo. Alé dan mon champ de canne, deux rangées en dessous. Quand l’autre viendra, il ne verra rien". » « Et puis malheureusement, un jour, Oscar (le journalier-Ndlr) arrive... V. avait oublié quelque chose dans la maison, alors il est remonté le chercher. Et au moment où il sort du champ de cannes, le boug i ariv ansam li dan lalé. Le boug i cri « Ah messié Paul ! Messié Paul ! » Comme s’il avait vu un fantôme, ou le Diable en personne... « Oscar i boir larak. Ma la di ali : “Ou la pa pi voir V.” ! - “ Ma la vi ali ! Milo osi la vi ali, Milo i vol la pay...” Là - je me suis dit - là c’est grave. La belle-mère de Milo descendait boire le café chez lui. J’étais sûr que Milo aurait parlé. Un ou deux jour après, j’étais en train d’arranger mon poulailler derrière et je vois des autos de police, une douzaine de policier, un gendarme avec, qui montent dans la rue. Je savais que cela devait arriver. Lété finn alé chez Quasimodo, peut-être aussi chez Lallemand. Ils étaient déjà passés chez les principaux dirigeants. Je pensais que c’était mon tour. Je me dis : “ -Tiens ! cela doit être la police... Cette fois, ils viennent pour moi”. Ils ont encerclé la cour. Ils me demandent où est V. - “Il n’est pas ici”. Alors ils demandent à entrer. Là j’ai fait mon cinéma ! - “C’est interdit ! Je ne vous autorise pas à passer la porte. Montrez-moi le papier du juge !...” Finalement, ils entrent. J’étais en colère. Ma femme était malade déjà, depuis 1955, mais il n’y avait pas les enfants ». Il faut imaginer la scène : les uniformes envahissent la cour, fouillent la maison. La tension monte... Le quartier résonne des cris, des interpellations... Les voisins font cercle... Et Félix Gauvin se met à faire le tour du propriétaire ! Façon “Ah ! Vous voulez voir comment c’est chez moi !”... Un gendarme (dont le père élevait aussi des volailles), était tombé en arrêt devant son poulailler ! Félix Gauvin se souvient que dans la bousculade et le brouhaha ambiants, ils ont fait un brin de causette sur les variétés de gallinacées ! « Quand ils sont partis, je leur ai dit : “Votre indicateur est un couillon” ! »
à suivre...
Propos recueillis par P. David
(1) L’un des dirigeants du parti communiste réunionnais de cette époque.
(2) Nom du héros d’un film de René Clément sorti en 1946. Durant l’occupation, dans un petit village, un assureur que ses voisins surnomment « le Père Tranquille », est en réalité le chef de la Résistance...
(3) Le CRADS : Comités républicains d’action démocratique et sociale. (4) Au moment de l’affaire de Villeneuve - voir Témoignages du 1er août 2006. (5) "Témoignages" se trouvait à l’époque rue du Grand Chemin (aujourd’hui rue du Maréchal Leclerc), à Saint-Denis. Le clandestin, avant de "disparaître", habitait rue Pasteur.
Grand admirateur du “rebelle” nommé de Gaulle
Dans la crainte qu’un passage de son récit ne restitue pas assez l’admiration qu’il avait pour De Gaulle pendant les années de guerre, Félix Gauvin nous demande d’ajouter le passage suivant à celui publié dans “Témoignages” du 8 août 2006. Il parle ici de juin 1940 et de l’appel à la Résistance extérieure :
(...) Le premier jour, je suis allé chez Focard Fontefiguières qui était devenu - quand je l’ai connu - propriétaire de barques de pêche. Il avait acheté un terrain à Bois de Nèfles et il était là-haut. C’est là-haut que j’ai entendu l’appel de de Gaulle.
Mais une ou deux fois par semaine, chaque fois que j’avais l’occasion de dégringoler à pattes, j’allais écouter les messages radio. Ils arrivaient en morse et j’avais un camarade là-bas (c’est-à-dire “en ville”- Ndlr) qui traduisait. On mettait sur un tableau, écrit à la craie. « Ici Londres, les Français parlent aux Français. ».
Félix Gauvin sort alors un papier qu’il a couvert avant notre entretien de quelques phrases surgies de sa mémoire. « Je ne l’ai pas copié, j’ai essayé de retenir quelques phrases. J’ai encore dans la tête un petit passage de communiqué ». Il lit ce que sa mémoire lui a dicté :
“Des gouvernants de rencontre, oubliant l’honneur, livrant le pays à la servitude, ont pu capituler. Cependant, rien n’est perdu. Rien n’est perdu car cette guerre est une guerre mondiale. Dans l’univers libre des forces immenses n’ont pas encore donné ; un jour ces forces écraseront l’ennemi. Il faut que la France soit présente à la victoire. C’est là mon but, mon seul but. ”
« Ces phrases-là ne sont jamais parties de ma mémoire. J’en connaissais beaucoup plus, le reste est parti... »
Les souvenirs s’égrennent : « Giraud voulait être commandant en chef des armées d’Afrique du Nord et De Gaulle a laissé cela aux Américains. Alors Giraud a écrit :“Les hommes passent, la France reste”. L’armée de Giraud a été prise dans les Flandres, puis il est passé en zone libre. Hitler a demandé à Pétain de l’emprisonner (parce que Giraud s’était déjà échappé, en 40, après la débâcle) ; et donc Giraud est parti d’abord en zone libre, puis en Afrique du Nord. Après les Allemand sont descendus jusqu’au Sud, il y a eu le sabordage de la flotte à Toulon.... » Félix Gauvin se souvient meme du rôle joué par certains ministres de Pétain, et même de certains de leurs écrits. « Je crois avoir des livres encore sur Giraud, sur Pucheu, Laval... » résume-t-il. « C’est mon passé tout cela ! »
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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