Culture et identité

Le créole réunionnais reconnu langue d’enseignement à La Réunion

Grande victoire pour le peuple réunionnais, lourde défaite du néo-colonialisme

Manuel Marchal / 10 avril 2021

Adopté contre l’avis du gouvernement et malgré l’opposition de la coalition des groupes LREM et France Insoumise, la proposition de loi « relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion » marque un pas très important pour la reconnaissance du peuple réunionnais et donne enfin les moyens de lutter contre l’échec scolaire en légalisant l’utilisation de la langue créole comme langue d’enseignement à La Réunion. Il offre aussi la possibilité aux collectivités de soutenir activement l’enseignement du créole sur leur territoire. Cette question va-t-elle devenir un des enjeux des élections régionales et départementales ? Le néo-colonialisme français acceptera-t-il sa défaite sans déclencher des combats d’arrière-garde ?

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L’adoption jeudi à l’Assemblée nationale de la proposition de loi « relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion » est un coup de tonnerre. Par 247 voix contre 76, une très large majorité a choisi de suivre l’argument présenté par le groupe Libertés et Territoires, à l’origine du texte : « Les langues ne s’excluent pas ; elles se complètent et se confortent. Personne ne songerait à minimiser le français. La question n’est pas là, mais bien de savoir si l’heure est venue ou non de reconnaître la diversité culturelle et historique de la France et de donner à des langues gravement menacées de disparition les moyens de leur promotion : notre réponse est oui ! »
A l’heure des explications de vote, une coalition LREM-France Insoumise a émergé pour voter contre le texte alors que le gouvernement avait donné un avis défavorable à l’adoption. Cet appel ne fut manifestement pas suivi dans les rangs du groupe majoritaire.

Le créole égal au français à l’école

Ajouté par le Sénat, l’alinéa 2 de l’article 4 de la proposition de loi prévoit ceci : « Un enseignement immersif en langue régionale, sans préjudice de l’objectif d’une bonne connaissance de la langue française ». Cela signifie qu’il est désormais légal à La Réunion d’enseigner toutes les matières à l’école dans la langue créole et non plus exclusivement en français.
Fondamentalement, cela permet donc au créole d’être l’égal du français. C’est la moindre des choses en considérant que le français n’est qu’un des apports à la langue maternelle des Réunionnais, au même titre que le malgache et les autres langues amenées par les immigrés qui ont peuplé notre pays depuis plus de 350 ans. C’est aussi la reconnaissance d’un fait : l’esprit de résistance des Réunionnais a sauvé le créole. Ce combat est maintenant reconnu par l’ancienne puissance coloniale qui donne à la langue maternelle des Réunionnais le statut de langue d’enseignement, au même titre que le français.
Une conséquence de cet enseignement en créole est que des Réunionnais pourront désormais apprendre le français en tant que langue étrangère, ce qui est un atout pour maîtriser cette langue, notamment en vue d’une poursuite d’études en français.
L’enseignement dans la langue maternelle est une des conditions de la réussite éducative. En France, la scolarité se fait en français bien que l’anglais soit la langue des échanges internationaux. Il y a fort à parier que si tous les cours des petits Français étaient en anglais sans apprentissage préalable de cette langue, le taux de réussite scolaire serait en forte baisse. Or, c’est bien ce système qui n’a pas cours en France, avec une langue d’enseignement qui n’est pas la langue maternelle, qui est imposé à La Réunion.

Coalition LREM-France insoumise contre le texte

L’article 7 de la loi précise aussi que « sans préjudice de l’article L. 312-11-1, dans le cadre de conventions entre l’État et les régions, la collectivité de Corse, la Collectivité européenne d’Alsace ou les collectivités territoriales régies par l’article 73 de la Constitution, la langue régionale est une matière enseignée dans le cadre de l’horaire normal des écoles maternelles et élémentaires, des collèges et des lycées sur tout ou partie des territoires concernés, dans le but de proposer l’enseignement de la langue régionale à tous les élèves ». En tant que territoire régi par l’article 73 de la Constitution, La Réunion est donc concernée par cette mesure.
Et si l’État via l’Education nationale est incapable de proposer l’enseignement du créole dans une commune, alors la commune peut soutenir une école privée qui remplira cette mission. C’est le prétexte choisi par France insoumise pour voter contre le texte aux côtés de LREM, le parti d’Emmanuel Macron.

Maîtriser la langue créole pour enseigner à La Réunion

Cette mesure risque bien de provoquer des secousses au Rectorat, car cela veut dire que l’enseignement du créole devient une priorité du système éducatif en place à La Réunion. La reconnaissance du créole réunionnais comme langue d’enseignement suppose donc que les enseignants maîtrisent cette langue. Cela signifie donc que si la loi est vraiment appliquée, alors la maîtrise de la langue créole sera un critère obligatoire de recrutement pour enseigner à La Réunion. Cette décision permettra donc de faire un tri entre les chasseurs de primes et les enseignants qui s’investissent véritablement pour La Réunion, quel que soit le lieu de naissance.
Le vote de cette loi a aussi montré des clivages entre partisans de la valorisation des langues régionales et leurs opposants. Une question aussi essentielle pour l’avenir de La Réunion que la réussite éducative de sa jeunesse ne manquera pas d’être un des enjeux des prochaines élections régionales et départementales. Car les collectivités ont une responsabilité à assumer dans ce domaine. Ceux qui ont voté contre à Paris assumeront-ils leur choix devant les Réunionnais ?

M.M.



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Messages






  • Ni Victoire ni défaite !!!
    La décision d’enseigner les langues locales est généralisée à toute la France !

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  • il s’agit d ne pas s’emballer. Certes ce texte de loi valorise les langues régionales. c’est positif
    Mais il ne s’agit pas d’égalité totale. Contrairement a ce que vous "écrivez, un enseignant ne sera pas obligé de maitriser la langue créole, pour enseigner à La Réunion.
    De plus l’article 1 de la constitution reste valable .."la langue nationale du pays est le français".
    Pour le modifier , il faudrait soit le congrés de Versailles , soit un référendum .
    Soutenir les langue régionales par les collectivités locales ( mairie, CG,CR) n’est pas nouveau.

    texte important, qui présente une avancée pour toutes les langues régionales oui mais qui ne chamboule pas tout.. Le plus important est de voir à l’usage.

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  • Pourquoi nous tournons en boucle depuis 20 ans et plus !
    Le créole réunionnais a accédé au statut de langue régionale en décembre 2000 et de ce fait, nous disposions déjà d’un cadre juridique largement suffisant pour avancer sur l’enseignement optionnel et les classes bilingues…Le bilan du Rectorat est accablant et témoigne de la créolophobie avérée de ses responsables cautionnés par des « Chargés de mission » réunionnais : 30 classes bilingues pour 116 000 élèves dans le premier degré et autour de 3000 élèves sur 102 000 du second degré dans la filière LCR !!! Ce bilan aux conséquences redoutables pour l’avenir de notre péi est aussi l’échec patent de la stratégie d’intellectuels, d’institutions diverses et de militants qui ont prôné le « alé pa tro vit…alon avans ti dousman…fé pa désord… », et pratiqué la politique de petits accommodements raisonnables à la limite de l’alliance objective avec la Rectocratie ! Un exemple : nous avions en 2000 et même avant, deux graphies disponibles (et un dictionnaire) opérationnelles en l’état moyennant un « toilettage ». C’était sans doute trop facile et il a fallu vingt ans, après des échecs répétés, pour aboutir à une graphie dite de consensus. Pour qui, pourquoi, pour convenir à qui…, nul ne le saura jamais mais une chose est sûre, les responsables académiques qui avaient soulevé dès 2001 ce « très grave problème » en rigolent encore ! Echec politique enfin, parce que pour la Droite la plus bête du monde » assimilationniste et la Gauche postcoloniale, la question identitaire a été et restera une variable d’ajustement de stratégies électoralistes. Exemple récent : vous avez sans doute pleuré d’émotion lors des interventions, notamment en créole, de ses interventions sur le contexte postcolonial réunionnais… du Député Jean Hugues Ratenon de LFI. Ravalez vos larmes car LFI a voté massivement contre la loi Molac et nous n’attendons qu’une chose : sa démission de ce groupe dirigé par un jacobin lyrique et masqué ! Depuis des décennies et pour faire court, toutes ces catégories ont une peur panique d’évoquer seulement la possibilité d’un changement de statut pour notre péi qui permettrait que la Francité obligatoire et la Réunionnité facultative aujourd’hui bénéficient enfin d’une égalité de traitement …au sens juridique du terme !

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  • On peut, il faudrait, ce serait mieux, maîtriser les deux, le français et le créole, comme aux Antilles aussi bien sur, le corse en Corse, néanmoins, il faudrait rappeler que l’écrit est très important aussi, et que mieux vaut "les deux" que "l’une ou l’autre" car j’imagine un réunionnais parlant que créole, (sans parler de l’écrit, maîtrisé ou pas), à la recherche d’un travail en métropole, durant son entretien d’embauche, la tête que fera le DRH en l’entendant s’exprimer !? Ce ne sera pas la peine d’insister, il sera exclu. Même si le hasard fait que ce soit un réunionnais qui est patron là bas, c’est certain, c’est la réalité, il faut le savoir ça aussi, bien connaître notre langue, c’est important, les langues étrangères aussi bien évidemment, en ces temps de mondialisation des échanges (et des virus aussi hélas, le Covid nous le prouve), alors en avant les études combinées, une parce que nous sommes français et l’autre pour les racines de nos familles, Athur qui espére plus de justice, de créativité.

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