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4 juin, parNos peines
NOTRE HISTOIRE : “La question des ancêtres chez les esclaves de Bourbon” - 6 -
15 janvier 2005

L’historien Prosper Ève a porté à la connaissance du public, le 20 décembre dernier au Bocage, son texte sur le culte rendu aux ancêtres par les esclaves de Bourbon.
L’extrait de son étude que nous publions ci-après, évoque la pratique de ces rites ancestraux chez les esclaves marrons.
(Page 5)
Les marrons étant honnis par les maîtres et les gouvernants, pour que leurs noms d’emprunt aient pu désigner leur vie, il faut bien qu’ils aient appartenu à des hommes d’envergure, réputés aussi bien pour leur force, leur courage, que pour leur sagesse.
Si les marrons malgaches, entre 1700 et 1790, ont constitué des royautés semblables à ceux qui se constituent aux XVIIème et XVIIIème siècle à Madagascar, le roi a mérité évidemment une sépulture sacrée. Les autres morts ont eu une sépulture moins prestigieuse dans le coin des morts. Dans la Revue Coloniale de janvier-avril 1860, il est fait mention d’une chambre sépulcrale au pied des Salazes. "Les marrons organisés en bandes nombreuses, avec femmes et enfants, s’étaient établis au milieu des montagnes et des positions naturellement retranchées. On voit même au pied des Salazes, une construction particulière qui leur servait de chambre sépulcrale et qui est rempli de leurs ossements."
M.C. Lavollée, de passage à Bourbon en 1844, constate l’existence de rites funéraires dans la population marronne : "Les marrons chassés de Salazie, après la colonisation de ce cirque au début des années 1830, se sont installés au Piton des Neiges et dans un des plis de la montagne se trouve un cimetière où ces nègres ensevelissaient les têtes de leur compagnons, conformément à la croyance accréditée parmi eux que ces têtes doivent, après la mort, retourner au pays."
Par définition, l’esclave est un individu dépendant, il n’a pas choisi son style de vie. Il appartient à un maître, il doit exécuter ses ordres. Son départ de l’habitation sans permission du maître, en bonne et due forme, est vécu comme un drame pour le gérant de l’exploitation. Le marron ne produisant plus, il s’est présenté comme responsable de toutes les calamités qui peuvent accabler l’habitation après son départ et notamment de la chute des productions. L’esclave, en allant au marronnage, prend le risque d’encourir des punitions sévères, s’il est repris.
Si le jeu en vaut tout de même la chandelle pour lui, s’il accepte de tout braver, c’est pour ne plus être un étranger dans cette société d’accueil où il est condamné à vivre, car pour sa propre terre, il est désormais un étranger. L’esclavage est une tare et un individu réduit à l’état d’esclave ne peut espérer être accueilli comme le fils prodigue à son retour dans son village natal. Si l’esclave décide d’aller en marronnage, c’est parce qu’il s’agit pour lui non seulement de retrouver son indépendance et sa liberté d’action, mais aussi de s’engager pour se constituer une lignée d’ancêtres localement.
Malheureusement, la chasse ordonnée par les gouvernants et menée par des détachements exerce une ponction permanente dans le rang des marrons et oblige les survivants à vivre en se déplaçant continuellement. Toutes les ruses utilisées par les fugitifs pour les décourager ne portent pas leurs fruits. Théodore Pavie rapporte une stratégie qui consiste à planter dans les sentiers qui conduisent aux camps des petits bâtons bien aiguisés, durcis au feu, afin de forcer les chasseurs à marcher avec précaution et retarder leur progression. Eugène Dayot cite les branches placées d’une certaine manière afin de diriger les chasseurs vers des pièges. Lors de l’arrivée des chasseurs, ils s’enfuient quand ils peuvent, pour ne pas mourir sous les balles ou ne pas être arrêtés et reconduits sur l’habitation côtière. Les camps vides découverts par les détachements sont systématiquement détruits par eux. Traqués comme des bêtes, ils se réfugient dans les parties les plus hautes de la colonie, supportant nuit et jour, presque nus, un froid pénétrant.
Leur volonté de vivre libres et d’être fidèles à leurs ancêtres, en mettant le plus de distance possible entre le monde de la côte et eux, est finalement contrecarrée par les possédants. En détruisant leur camp, en les tuant, en les blessant, en les ramenant de force, en les condamnant, en les punissant sévèrement, tous les défenseurs du système esclavagiste rendent impossible l’affirmation d’un lien collectif, incessible par le tombeau. Ils les renvoient à leur néant et les noient dans le néant. Comme ils appartiennent à un maître, comme ils ne possèdent rien, comme ils ne sont rien, ils ne peuvent prétendre à rien, même après la mort.
Toutefois, il faut se garder de croire que leur projet se solde par un échec total. Il suffit de cerner la toponymie des régions montagneuses qu’ils ont colonisées pour avoir un témoignage objectif de leur combat. Il suffit aussi de voir les oratoires ou p’tits bons dieux qui sont au bord des routes de l’île pour voir que la conception de l’âme transmise par les esclaves marrons est encore intacte dans notre société. Car ces oratoires, ces p’tits bons dieux sont le résultat d’un geste parasité qui remonte à l’époque du marronnage. Lorsque les marrons qui circulaient dans les Hauts rencontraient le squelette d’un de leurs frères morts de faim ou accidentellement, ils s’empressaient de déposer une fleur ou une branche prises dans le décor, pour pacifier cette âme en errance, puisque le défunt n’avait reçu aucune sépulture.
Après l’abolition de l’esclavage, cette habitude gagne la côte. Et au début du XXème siècle, en chaque endroit qui a été le théâtre d’une mort accidentelle, la statue d’un saint dont la mission est de pacifier cette âme en errance, fait son apparition.
Le 20 décembre 1848 lève tous les verrous en matière de pratique de culte aux ancêtres. Désormais, le travailleur peut vouer son culte domestique, là où il vit, sans être persécuté. Il n’est plus obligé de se réfugier dans la montagne. Le temps de l’engagisme n’est pas celui de l’esclavage. Ce culte qui a pris sa naissance dans les Hauts de l’île, grandit dans les calbanons, il s’est forgé sur les bribes de la mémoire ethnique, c’est-à-dire à partir des connaissance des ces hommes qui sont sans écriture, affranchis et engagés. Il est le fruit de la rencontre d’hommes partageant la même réalité de misère. Il assure l’unité de la famille et la solidarité du groupe.
Prosper Ève
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