Cinéma

’Le Da Vinci Code’ sujet à polémique

27 mai 2006

On pouvait s’en douter, comme à chaque sortie de livre ou de film remettant en cause la ligne officielle de l’Église, la polémique s’installe. Peut-on tout dire sur la religion catholique sans risquer les foudres du Vatican ? Le Da Vinci Code donne à nouveau l’occasion aux Français de réfléchir aux limites entre le temporel et le spirituel, mais aussi à notre modèle laïque unique au monde. Bien entendu à la sortie du film dans notre île, les réactions ne se sont pas faites attendre. Monseigneur Gilbert Aubry, lors du rassemblement annuel des équipes du rosaire, n’a pas eu de mots assez durs contre l’auteur du livre et son adaptation au cinéma.
Malgré le succès de l’ouvrage vendu à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde, la projection à Cannes du "Da Vinci Code" a été accueillie de façon glaciale par les deux mille journalistes présents. Ne pourrait-on pas subodorer la main de l’Église sur ce désaveu de l’œuvre par la critique ?
À l’origine de l’affaire, un roman. L’intrigue du Da Vinci Code, elle n’est pas nouvelle, Dan Brown ne fait que mettre en musique toutes les suppositions maintes fois développées par une foultitude d’écrivains et adeptes d’ésotérisme. L’Église nous cacherait elle quelque chose ? Il vrai que depuis que cette dernière s’est installée au Vatican, sa doctrine évolue en bien ou en mal selon le cours du temps.
Il y a une phrase qui me revient, à chaque fois que l’on se dispute autour de romans historiques, elle est d’Alexandre Dumas qui dit : « Si j’ai trompé l’histoire, je lui ai fait de beaux enfants ». Et si l’on s’en tenait à cette phrase pour toutes critiques du "Da Vinci Code" ?
Pour aller plus avant dans cette réflexion sur le Da Vinci Code nous avons posé quelques questions dans un entretien croisé, au chef de l’Église de notre île Monseigneur Gilbert Aubry, évêque de La Réunion et à un laïque engagé, Christian Anthoine-Milhomme (agrégé d’Anglais à la retraite, réalisateur de films et militant laïque).


Entretien croisé


Ph Tesseron : Quelle est la raison de l’engouement pour le Da Vinci Code ?

Monseigneur Gilbert Aubry : (...) Le Da Vinci Code s’appuie sur la crise des institutions, invente la thèse du complot de l’Eglise pour cacher la vérité aux fidèles concernant la vie de Jésus et valorise le féminin sacré. Le tout dans des intrigues romanesques faisant référence à des points d’histoire anachroniques par rapport au sujet traité et à des inventions complètement imaginées. C’est une fiction qui ne dit pas son nom, ni ses sources d’inspiration ni ses motivations.
Christian Anthoine-Milhomme : Il s’agit d’abord d’un livre policier, genre populaire par excellence, d’un auteur qui a du talent : Dan Brown. J’ai lu en anglais tous ses ouvrages et en tant que spécialiste de littérature anglaise, j’affirme, contrairement à certains critiques qui confondent opinion religieuse et critique littéraire, que ce livre est bien écrit. On note la même attitude pour ce qui est du film qui en est tiré : il est fidèle, bien monté, les acteurs sont excellents. Et par des a priori, il est éreinté par la critique influencée par des opinions religieuses et des pressions de l’Opus Dei, et aussi par le mépris du populaire. Le public, lui, aime et avec raison.
Sur le fond, l’opinion publique en notre monde de guerres de religions s’interroge sur le message de paix du christianisme, du judaïsme et de l’Islam(...). Les lumières de l’éducation progressant, de plus en plus de gens mettent en doute les fables pour enfants attardés des différents catéchismes. Le public dont la connaissance historique et scientifique progresse, se rend compte que les religions sont l’ennemi du savoir rationnel.
La tragédie de l’Homme, être fini qui pense l’infini, l’amène face à sa propre mort à chercher des justifications. C’est ce qui fait que depuis que la conscience humaine a émergé, l’homme s’est créé des Dieux, afin de donner un sens à sa vie.

Le Da Vinci Code n’est-il pas tout simplement une machine à faire de l’argent ?

Msg. G. A. : On peut constater que c’est une machine qui fait de l’argent.
C. A-M. : Employer le mot « machine » c’est faire un procès d’intention. Quand l’œuvre est bonne, il est moral qu’elle fasse de l’argent. Il est si rare que le talent soit récompensé...

Peut-on tout critiquer ?

Msg. G. A. : La critique est nécessaire quand il s’agit d’améliorer des situations, de proposer des solutions ou de dénoncer des impostures. Le Christ n’est pas un imposteur. Nul n’a pu le convaincre de péché, même si les chrétiens sont des pécheurs. Jésus est « parfait » comme le Père céleste est parfait.
C. A-M. : Oui, mais pour plagier Desproges, pas avec tout le monde.

L’Église se sent insultée, mais l’est elle vraiment ?

Msg. G. A. : Évidemment ! On s’en prend à Jésus qui est la figure centrale du christianisme. Dans la foi, nous proclamons qu’Il est Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu.
C. A-M. : Non, trois fois non. Le livre comme le film ne sont pas dogmatiques. (...) Depuis 1905 vouloir agiter le blasphème - car c’est de cela qu’il s’agit - est s’opposer à notre république. Le vieux réflexe des ligues n’est pas mort. Les assauts des Églises contre la Laïcité sont constants et souvent très insidieux. Et le moindre prétexte est avancé.

La France est une république laïque, mais la laïcité donne-t-elle le droit de remettre en question la vérité qu’a chacun sur ses dogmes et ses croyances ?

Msg. G. A. : Dans la mesure où les dogmes et les croyances ne remettent pas en cause le bien commun général mais contribuent à renforcer le vivre ensemble républicain, ils renforcent la laïcité.
C. A-M. : Dire cela c’est méconnaître les principes de notre laïcité. Croyances et dogmes religieux sont du domaine privé, qui par la loi de 1905 est protégé. La déclaration des droits de l’Homme est claire : la liberté d’opinion y est affirmée. Vouloir interdire une opinion est ce que l’on a malheureusement vu dans l’Espagne Franquiste inspirée par Balaguer, créateur de l’Opus Dei.

Quelle est la part du vrai dans le livre de Dan Brown ?

Msg. G. A. : Une certaine remise en cause du langage de l’Église qui doit promouvoir sur une dynamique de bonheur, la sexualité et l’amour humain dans le projet de Dieu sur l’humanité. Benoît XVI a souligné cette dimension du bien entre l’eros et l’amour spirituel dans son encyclique « Dieu est amour ».
C. A-M. : Depuis quand fait-on de la littérature avec du vrai ? Je ne me permettrai jamais de poser la question de la véracité de la Bible face à un croyant. La Laïcité est respect réciproque.

Dan Brown ne donne-t-il pas l’occasion à une multitude de gens sans repères de se raccrocher à un Christ un peu moins divin et un peu plus humain ?

Msg. G. A. Cela peut être un point de départ intéressant pour des rencontres et de véritables échanges au sujet du Christ et de l’Église.
C. A-M. : Dan Brown donne l’occasion à des gens de se poser quelques questions qui les rendront plus intelligents et plus humains. Il y a une vraie question historique que l’archéologie éclaire : les découvertes du Nag Hamadi et de Qumran nous permettent de mieux entrevoir le premier siècle du christianisme. Mais il est clairement établi aujourd’hui que la vérité d’Église n’a que peu de rapport avec la réalité. Mais pour un croyant sincère, sa foi a des bases qui sont respectables. Son devoir est de laisser ceux qui ne la partagent pas la liberté de leurs opinions.

À aucun moment dans le récit, il n’est fait mention de ce qui relève du côté historique et du côté romancé. Dan Brown veut-il imposer cette histoire comme un fait historique ou bien fait-il sciemment abstraction du côté romanesque ?

Msg. G. A. : Il utilise le romanesque pour présenter comme historique un mixage de quelques points d’histoire et beaucoup d’inventions. C’est un peu comme si Astérix bâtissait les plans de la Tour Eiffel et accusait Agecanonix d’avoir caché ces plans.
C. A-M. : Question hors sujet : Dan Brown n’écrit ni un essai, ni un bréviaire, ni un catéchisme. Il est temps que le public admette la liberté de la création littéraire.

Qu’est ce qui est le plus polémique dans cette affaire ?
• Le fait d’une supposée relation charnelle entre le Christ et Marie Madeleine ?
• L’Opus-Déï et ses supposés pouvoirs auprès du vatican.
• Ou la supposée lutte de deux pouvoirs, en l’occurrence l’Opus-Déï contre une société secrète appelée “Prieuré de Sion” qui prétend être gardienne de la vérité ?

Msg. G. A. : Le 1er point : En son temps, on traitait Jésus d’eunuque... aujourd’hui, on veut le marier à Marie-Madeleine. Le deuxième point contient une part de vérité. Le troisième est complètement farfelu.
C. A-M. : Aucun de ces points. Ce qui fait polémique et qui assure dieu merci(!) le succès du livre et du film c’est l’attitude des églises chrétiennes qui montrent notamment en France qu’elles s’opposent toujours au principe de laïcité. Cela montre que la laïcité est toujours un combat d’actualité et qu’il faut se méfier de ceux qui prétendent mettre la loi de 1905 au goût du jour.


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