Tribune libre de Reynolds Michel : “Plaidoyer pour l’interculturel” - 5 -

Le dialogue entre les cultures

29 juillet 2006

Dans son “Plaidoyer pour l’interculturel”, Reynolds Michel fait notamment l’inventaire des différentes dérives sur lesquelles peut déboucher le combat permanent des peuples pour concilier l’unité et la diversité culturelle, au niveau local et national comme au niveau planétaire. Au début de la 3ème partie de son étude, qui correspond ci-après au 5ème article de cette série “avec des intertitres de “Témoignages”, l’auteur examine la question du dialogue des cultures. Et il commence par une ’redéfinition de la culture’.

N’en déplaise aux tenants du relativisme extrême, les cultures ont toujours eu entre elles des contacts étroits. "Aucune culture n’est seule ; elle est toujours donnée en coalition avec d’autres cultures", écrit Claude Lévi-Strauss (né en 1908), à qui nous devons de très belles observations sur la diversité culturelle et l’ethnocentrisme (1) . Autrement dit, "aucune culture n’existe “à l’état pur”, identique à elle-même depuis toujours, sans avoir jamais connu la moindre influence extérieure", comme le précise Denys Cuche (2) . C’est d’ailleurs une donnée de l’observation ethnologique.
L’observation des faits de contacts et d’échanges entre les cultures montre qu’un processus dit d’acculturation est à l’œuvre lorsque deux cultures se rencontrent. L’acculturation est définie par Redfield, Linton et Herskovits comme "l’ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre les groupes d’individus de cultures différentes et qui entraînent des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou de deux groupes" (3) .

La "mêlée"

Pour bien montrer la particularité de ces faits de contacts, marqués par le mouvement, la résistance, le passage, les emprunts et les échanges réciproques, certains anthropologues préfèrent utiliser le concept de transculturation ou d’interpénétration des cultures.
Quoi qu’il en soit, les études menées sur ce phénomène - à caractère universel et complexe - ont eu pour conséquence une redéfinition de la culture, mettant en avant son côté de "construction, déconstruction et reconstruction", c’est-à-dire dynamique et évolutive (4) .
Dans cette même ligne, le philosophe Jean-Luc Nancy nous livre une approche de la culture, à travers la métaphore de la "mêlée" : "Il y a mêlée, croisement, tissage, échange, partage et ce n’est jamais une seule chose, ni la même... Les cultures ne s’additionnent pas. Elles se rencontrent, se mêlent, s’altèrent, se reconfigurent. Elles se mettent les unes les autres en culture, se défrichent, s’irriguent ou s’assèchent, se labourent ou se greffent" (5) . Et, il nous invite à regarder la manière dont se sont formées les cultures grecque et française.

L’exemple de Madagascar

Nous pouvons évoquer à notre tour l’exemple de Madagascar, où plusieurs cultures et civilisations se sont rencontrées et fusionnées pour donner naissance à la culture malgache.
Nous sommes ici à cent lieux des définitions qui réduisent indûment la culture à une essence, une substance ou à un bloc idéologique stable. Il y a une différence irréductible entre une conception où la culture est substantivée, chosifiée et sacralisée et celle - développée par l’anthropologie et l’histoire - où elle est conçue comme une production historique, mouvante et changeante au contact de l’existence, de la créativité de l’être humain et du développement de chaque communauté, donc relative. Opter pour l’une ou l’autre acception est de première importance. Car son enjeu, c’est le changement ou le maintien de l’ordre existant.

Domination sociale et domination culturelle

Les cultures, écrivons-nous plus haut, bougent, évoluent, parce qu’elles sont au contact les unes des autres. Plus exactement, ce sont les individus et les groupes, insérés dans des rapports sociaux, qui se rencontrent et non les cultures, en tant que telles.
Or, ces rapports sociaux sont très souvent des rapports inégaux. De ce fait, les cultures des différents groupes sociaux se trouvent plus ou moins en position de force les unes par rapport aux autres. "Il faut savoir, écrit l’anthropologue Georges Balandier, que les cultures ne s’interpénètrent pas sans problème. Celles-ci mettent en jeu des rapports de force et, en réponse, mettent en œuvre de l’imaginaire, des mécanismes de défense et d’affirmation collective" (6) .
Autrement dit, s’il n’y a pas de hiérarchie a priori entre les cultures, il y a, dès le départ, une hiérarchie de fait, résultant de la hiérarchisation sociale. Ne dit-on avec Karl Marx et Max Weber que la culture de la classe dominante est toujours la culture dominante ?

"Subir la domination ne signifie pas y consentir"

Est-ce à dire qu’une culture dominée est nécessairement une culture soumise, dépendante et aliénée ? Nullement.
Certes, sous l’influence de Pierre Bourdieu, les pratiques culturelles ont longtemps été considérées sous l’angle de la reproduction des rapports sociaux : à la structure dominants/dominés correspondrait une homologie culture dominante/culture dominée ; mais cette appréhension sur le mode de l’unilatéralité est aujourd’hui remise en cause, du moins fortement nuancée.
"Les rapports de domination culturelle, écrit Denys Cuche, ne sont pas le reflet exact des rapports de domination sociale, parce que les rapports entre les symboles ne fonctionnent pas selon la même logique que les rapports entre groupes et individus.
On observe souvent des décalages entre les effets (ou contre-effets) de la domination culturelle et ceux de la domination sociale. La domination culturelle n’est jamais ni totalement, ni définitivement assurée, c’est pourquoi elle doit s’accompagner d’un travail d’inculcation dont les effets ne sont jamais univoques. Ils sont parfois pervers, contraires aux attentes de ceux qui dominent, car subir la domination ne signifie pas nécessairement y consentir"
(7) .

Pour des interactions enrichissantes et créatives

En effet, en dépit des rapports inégalitaires entre groupes ou sociétés, la réciprocité des influences culturelles donne parfois lieu à des processus d’hybridation ou de métissage créatif, participant au renouvellement des modèles culturels. Nous pensons ici spontanément aux nouvelles religions syncrétiques (Candomblé, Santeria et Vaudou) du Brésil, de Cuba et d’Haïti respectivement - en définitive symbioses des religions africaines avec le culte catholique.
Le phénomène a déjà été souligné dans les champs artistiques et architecturaux. Ceci - sans nier la persistance de la hiérarchisation culturelle liée à des systèmes de domination sociale - pour dire que le processus d’acculturation induit par les contacts entre cultures différentes ne joue pas nécessairement et exclusivement en faveur de la culture du groupe dominant !
Bref, la rencontre et les échanges entre les cultures sont une donnée de notre histoire. Il convient donc de les gérer correctement afin que les interactions soient enrichissantes et créatives pour toutes les cultures en présence. "L’unique fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de se réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul", écrit Claude Lévi-Strauss (8) .

Reynolds Michel

(à suivre...)

(1) Denys Cuche, “Le renouvellement du concept de culture”, ibid, p. 64.
(2) D. Cuche, “Le Mémorandum pour l’étude de l’acculturation”, ibid, p. 54.
(3) D. Cuche, “La Relation entre les cultures”, Document Internet.
(4) Jean-Luc Nancy, cité par Jack Ralite, ancien Ministre, “Contemporains de mutations”, in “Nous et les Autres”, Babel, Maison des cultures du monde, p. 95.
(5) Georges Balandier, “Identités et mondialisation”, in “Nous et les Autres, Edit. Babel/Maison des cultures du monde, 1999, p. 129.
(6) D. Cuche, “Existe-t-il une hiérarchie des cultures ?” in “Sciences Humaines”, n° 200/février 2002.
(7) Claude Lévi-Strauss, ibid, p. 73.
(8) Michel Giraud, CNRS, “L’approche interculturelle, faux débats et vrais enjeux”, in “Migrants-Formations”, n° 102/septembre 1995, p. 65.


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