Culture et identité

« Le préjugé d’outre-tombe »

Témoignages.re / 5 mars 2007

Une chose paraît certaine. Les ossements retrouvés inopinément à Saint-Paul après le passage du cyclone Gamède sont anciens. Même si le mystère reste entier et nécessite plus d’analyse, il pourrait s’agir d’ossements datant de la fin du 18ème siècle, voire du début du 19ème siècle.

Sudel Fuma, historien et directeur de la chaire de l’UNESCO à l’Université de La Réunion, ne veut pas se précipiter, mais a de bonnes raisons de croire qu’il s’agit bien d’ossements anciens. Il précise qu’il est peu probable que ce soit des victimes de l’épidémie de 1729. La disposition des corps, placés en alignement, prouve qu’il ne peut s’agir d’une fosse commune. Si c’était le cas, on aurait dû constater un empilement des corps. Ce n’est pas le cas. L’historien se penche sur plusieurs hypothèses. Sont-ce des esclaves ? Des marins ? « Il faut savoir que les corps retrouvés sont à l’extérieur du cimetière marin de Saint-Paul, côté mer », assure l’historien. Il est tout à fait probable qu’il s’agisse d’esclaves, mais rien ne le prouve dans l’immédiat. Il faudrait que les études le déterminent de manière convaincante. En tout cas, le fait que ces corps soient disposés à l’extérieur du cimetière atteste que « ce ne sont pas des gens de hautes conditions sociales », précise l’historien, auquel cas les ossements auraient été retrouvés à l’intérieur du célèbre cimetière, et identifiés. L’historien réunionnais, spécialistes de l’esclavage et de l’engagisme, se réfère à un article d’un administrateur de la colonie, un certain Voïart, qui notait, juste après l’abolition de l’esclavage, une ligne de démarcation entre les sépultures des blancs et des noirs, ou « le préjugé d’outre-tombe ». Il suffit de comparer avec le cimetière de Saint-Denis pour le vérifier. Tout cela n’est cependant que des hypothèses que des études approfondies viendront corroborer ou non.

Pourquoi les historiens réunionnais ne sont-ils pas consultés ?

Sudel Fuma n’a pas manqué de faire part de son inquiétude quant à la série de recherches qui s’opèrera incessamment. Il déplore que les historiens réunionnais n’aient pas été mis au courant de cette trouvaille inespérée. « Mon inquiétude est que l’Université de La Réunion soit tenue à l’écart des analyses », regrette Sudel Fuma, qui souhaite que Prosper Ève et lui-même soient intégrés au comité de recherche. « J’ai appris cette affaire sur Freedom et je trouve inadmissible que l’on en ait pas référé aux spécialistes réunionnais. D’ici, on a la possibilité de faire appel à des spécialistes de la zone Océan Indien. Pourquoi faudrait-il que l’on confie ces recherches à des gens qui ne connaissent pas l’histoire de La Réunion ? Je pense par exemple à l’archéologue malgache Rafolo. Ça ne coûterait que 500 euros pour le faire venir », poursuit Sudel Fuma. L’historien déplore le manque d’intérêt pour la valeur, la qualité des recherches entreprises par des chercheurs réunionnais. Pourquoi la DRAC se priverait-elle de l’avis de spécialistes qui n’ont plus à démontrer la qualité de leurs travaux ? Où sont les historiens réunionnais ? D’autant qu’ils sont en lien avec des laboratoires spécialisés. « L’Université de La Réunion a des solutions pour ce genre d’analyse. Pourquoi n’est-elle pas consultée ? », demande Sudel Fuma. En effet. L’historien doit adresser un courrier à la DRAC pour faire valoir la place des chercheurs réunionnais. Espérons que cela sera entendu. De toute façon, l’historien compte bien s’imposer avec son confrère Prosper Ève. A bon entendeur.

Bbj


Archéologie en terre réunionnaise ?

Ce n’est pas demain la veille !

Eric Kichenapanaïdou, membre du comité scientifique du Groupe de Recherche sur l’Archéologie et l’Histoire de la Terre réunionnaise (GRAHTER), titulaire d’une maîtrise d’archéologie, constate qu’une fois de plus, après les découvertes d’ossements et d’ancres marines sous le cimetière marin de Saint-Paul, les réactions ne font pas de place à des réflexes scientifiques et aux chercheurs réunionnais.

Du point de vue de l’archéologue que vous êtes, que vous inspire la situation découverte à Saint-Paul ?

La première chose, c’est que j’ai appris la nouvelle par la presse. Le GRAHTER est une association saint-pauloise et nous avons déjà travaillé avec la commune de Saint-Paul, mais cette fois-ci, il est étrange de constater que personne n’a pensé à avertir l’association d’archéologie. Il y a une situation d’urgence, nécessitant ce qu’on appelle des fouilles de sauvetage parce que les vestiges sont en danger, menacés surtout par des comportements humains de pillage. La commune de Saint-Paul a fait déplacer des ancres marines par ses services techniques : cela veut dire qu’il y perte du contexte historique. Il ne fallait pas y toucher. Il faut sécuriser le site et y toucher le moins possible.

Il est question d’ossements également. Comment les archéologues procèdent-ils dans ce cas ?
- L’ostéologie humaine est du ressort des anthropologues de terrain, spécialisés en restes funéraires. Par leur méthode, ils peuvent déterminer comment les dépôts funéraires ont été faits. Mais nous n’avons pas d’archéologues de terrain à La Réunion. Il n’existe pas non plus de structures à l’échelle des collectivités, pour l’archéologie. Si on ne résout pas ce problème à l’échelle politique, puis administrative, nous n’aurons jamais d’archéologie à La Réunion. A Madagascar, ils ont vingt ans d’archéologie déjà, avec des scientifiques formés à l’école de Bordeaux. Notre association, le GRAHTER, ne suffit pas à protéger les vestiges qui peuvent apparaître en toute occasion, à chaque chantier, pratiquement. En Ile de France par exemple, chaque département à son service d’archéologie ; ce n’est pas le cas dans toutes les Régions de France, et encore moins à La Réunion.

La DRAC n’a-t-elle pas aussi le pouvoir de décider de fouilles de sauvetage ?
- Oui, mais à ce que nous avons entendu, il n’en a pas été question pour le moment. L’État a mis en place l’Institut national de recherche archéologique préventive (INRAP) pour ce type d’intervention. Dès lundi (aujourd’hui - Ndlr), nous allons demander à la Préfecture de faire appel à ces spécialistes par le biais de la DRAC.

En attendant, quelle protection peut être mise en place ?
- Ce qu’il faut surtout éviter, ce sont les pillages. On a vu des gens partir avec des céramiques, ou -comme je le disais- des ancres marines enlevées de leur contexte. Ce sont autant de destruction d’informations. Il faut dissuader les pilleurs jusqu’à ce qu’une équipe puisse intervenir. Si on fait disparaître le peu d’informations disponibles ici, c’est l’Histoire de La Réunion qui disparaît.

Les historiens y vont déjà de leurs hypothèses, sur les datations par exemple. Que peut-on dire réellement à ce stade ?

- On ne peut pas déterminer “comme ça”, spontanément en se penchant sur un squelette, de quelle époque il est. Dans l’ordre des hypothèses, il faut faire attention à ne pas prendre telle ou telle assertion au premier degré. Dans l’archéologie scientifique, on part de faits pour établir ensuite des hypothèses. Imaginez une céramique in situ : déjà il faut déterminer si le site n’a pas bougé, si le sol est en place ou pas, pour savoir si on est sur un sol d’occupation duquel peuvent émerger des marqueurs qui permettront de dater le lieu. Une céramique trouvée sur un sol d’occupation est pleine d’enseignements. Mais pour pouvoir déterminer un sol d’occupation, il faut pouvoir fouiller convenablement : sans pelle mécanique, sans déplacement d’objets...

Pourrait-il y avoir un ancien cimetière sous l’actuel ?
- Pour le savoir, il faudrait pouvoir fouiller sous les tombes actuelles, ce qui risque d’être problématique. Autrefois, j’ai pu participer à des fouilles funéraires, sur des tombes mérovingiennes. Mais lorsqu’il y a des tombes que les contemporains vont encore honorer, c’est très délicat. Il est possible qu’on retrouve, sous le cimetière actuel, des niveaux d’occupation antérieure. De même que les humains construisent souvent leurs habitations à l’emplacement d’anciens sites “urbanisés”, cela peut exister aussi pour les cimetières.

Parmi les hypothèses d’historiens, certaines mentionnent une épidémie de variole, au début du XVIIIe siècle. Qu’est-ce qu’une épidémie apprend aux archéologues ?
- Dans les fouilles funéraires, quand les gens sont morts d’épidémie - lèpre ou peste surtout - cela se voit dans les os. En étudiant les ossements, on peut déterminer certaines maladies. On arrive aussi à déterminer des liens familiaux, à partir de ce que les ostéologues appellent des “caractères discrets”. L’ostéologie funéraire peut apporter des éléments que, souvent, on n’imagine pas. Mais, si la méthodologie est la même, chaque contexte est très différent.

Peut-on parler d’enjeux politiques dans l’archéologie. Car enfin, est-il normal qu’il soit aussi long, aussi difficile d’installer ici un service archéologique ?

Ce qui est sûr, c’est que les fouilles seraient moins problématiques s’ils s’agissaient d’os de dinosaures, par exemple. Lorsqu’il s’agit de restes humains, cela traite des populations et l’on est alors en pleine histoire de la culture matérielle. A La Réunion, l’Histoire a été écrite dans une perspective où dominent les gouverneurs et les maîtres d’esclaves. Nous n’avons pas une Histoire culturelle et l’on a bien vu, avec la destruction de la chapelle d’Harambure, que tout ce qui vient la constituer pose problème. La très forte demande, à La Réunion, est de faire parler cette population de l’île qui, au cours de l’Histoire, est restée en marge de l’Histoire officielle, l’histoire écrite.
Ce que la culture matérielle remet en question, c’est une vision univoque de l’Histoire de l’île : elle nous apprend que l’Histoire est variée et qu’on peut retrouver, par exemple au Tapcal, dans les Hauts, des éléments que l’archéologie va interpréter différemment. Comment faire parler ce dont on ne parle jamais ? En ceci, l’archéologie peut recouvrir des enjeux politiques et historiques.

Le GRAHTER mène des fouilles dans l’Est de l’île depuis plusieurs années. Pourquoi l’Est et qu’avez-vous trouvé ?
- Le GRAHTER est à l’origine des premières fouilles archéologiques, en 2000, après des prospections faites deux ans plus tôt. L’an dernier, nous avons pu faire des fouilles aussi et nous avons retrouvé environ 900 objets, dans un village entier, à Sainte-Rose. La tradition orale dit qu’il y a eu un village d’affranchis. On sait qu’il y a eu un village, à partir des premières occupations, mais on n’a pas encore assez d’éléments pour dire qui y vivaient... On a mis au jour un habitat, une cuisine, un enclos, un fer à mulet, de la céramique et de la porcelaine... On a des lieux de vie, et toutes les conditions pour faire des fouilles sécurisées au Petit Brûlé.
Ce qu’il faut savoir, c’est que l’archéologie n’apporte pas forcément des réponses. Elle peut en donner, mais ce qui arrive le plus souvent, c’est que les découvertes archéologiques ouvrent sur d’autres questions. C’est à force de recherche et de travaux qu’on peut arriver à des conclusions.

Propos recueillis par Pascale David