La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
L’assassinat de Joseph Landon - 4 -
26 décembre 2006

Voici la troisième et dernière partie de l’affaire de la mort de Joseph Landon.
Sollicité par le PCR, Me Louis Labadie, du Barreau de Paris, se rend dans l’île pour assister la veuve et les orphelins de Joseph Landon.
Cette grande figure du barreau parisien n’est pas à vrai dire inconnue des Réunionnais.
En 1961, il avait condamné avec force l’ordonnance du 15 octobre 1960 (plus connue sous le nom d’ordonnance Debré) appliquée pour la première fois à La Réunion en août 1961.
Il avait notamment déclaré : « En sanctionnant non pas le trouble mais le comportement de nature à troubler l’ordre public, (l’ordonnance du 15 octobre 1960) recrée un véritable délit d’intention (...). Elle est une exception grave et spécifiquement coloniale au principe de droit public français (...). Le fonctionnaire des DOM est livré à l’arbitraire du préfet, antichambre de l’oppression, dans des conditions dont notre législation actuelle n’offre aucun exemple... ».
C’est donc en présence d’un éminent juriste que se déroule le procès du 2 août 1979, qui débute par l’interrogatoire de Roland Payet sans qui la mort de Landon serait demeurée un mystère.
De cet interrogatoire, il ressort que si Payet a gardé le silence pendant près de 2 ans, c’est pour ne pas prendre le risque de perdre son emploi : « Je travaillais chez Tomi (...). J’étais mal placé pour faire à Lefèvre des observations (...). Je ne pouvais faire autrement que ne rien dire ».
Curieusement, l’avocat général s’abstient de faire observer à Payet qu’il aurait dû faire preuve de plus de courage ; la rétention des précieuses informations dont il disposait quelques heures seulement après le crime a eu pour effet d’empêcher la Justice de suivre son cours normal.
Questionné à son tour, Paul Lefèvre - revenu spécialement à La Réunion - reste confus dans ses réponses. Il s’obstine à nier toute participation au crime, mais ne conteste pas qu’il a transporté le corps de la victime qu’il a dissimulé dans des herbes.
A la question de savoir pourquoi il n’a pas secouru un homme qui agonisait (une agonie qui a duré 2 heures selon le médecin légiste), Lefèvre a cette réponse stupéfiante : « Je ne pouvais pas savoir si la victime faisait semblant d’être KO ».
Il justifie enfin sa présence constante auprès d’Hamilcaro par la crainte de perdre sa place : « Je faisais ce travail parce que si je ne le faisais pas, le lendemain, je me trouvais à la porte ».
Si l’audition d’Hamilcaro ne permet pas d’éclairer la Cour et les jurés sur le rôle exact joué par chacun des 4 missionnaires embarqués dans la Peugeot 404 de l’entreprise Tomi, elle confirme toutefois ce que l’on subodorait déjà, à savoir que Gilbert Bourdat n’a pas été qu’un simple spectateur du drame du 17 mai 1974 ; l’ancien légionnaire a lui aussi donné des coups. Mais, la convocation le concernant « n’ayant pu lui être remise », on n’en saura pas plus.
Seul à se trouver sur le banc des accusés, Hamilcaro ne se considère pas plus coupable que Lefèvre et Bourdat, car de la version qu’il donne des faits, il ressort que son rôle s’est limité à « un croc en jambes » à Landon à qui il a donné aussi « des gifles et peut-être un coup de pied ».
A la question de savoir pourquoi il a agressé Landon, l’ancien champion de lutte gréco-romaine répond qu’il a ressenti comme une provocation les cris de « vive Vergès » poussés par ce dernier. Déclaration en réalité peu crédible, car il est absolument impensable qu’un individu aussi discret que Landon ait pu éprouver le besoin de crier quoi que ce soit, d’autant qu’il était seul sur un chemin éloigné de toute habitation.
Le président du tribunal est d’ailleurs persuadé qu’Hamilcaro s’obstine à cacher la vérité et il fait observer à ce dernier qu’il entoure la relation des faits « d’un rideau de fumée » et qu’il « varie sans cesse » prétextant qu’il ne se « souvient plus très bien de ce qui s’est passé... ».
Avocat de la partie civile, c’est-à-dire de la famille Landon, Me Labadie s’étonne qu’Hamilcaro soit seul sur le banc des accusés. Pour le juriste parisien, aucun doute n’est permis : Lefèvre et Bourdat sont au même titre qu’Hamilcaro les auteurs de l’assassinat de Joseph Landon. Car lorsque l’on est « payé pour être un homme de main, il est logique que l’on frappe, que l’on rosse ». Si Hamilcaro est tout seul, c’est parce qu’on a voulu jeter du lest. On l’a abandonné à la Justice pour écarter le soupçon qui pesait sur un certain nombre de personnes. Et Me Labadie d’ajouter : « Entre le moment où l’affaire se passe et où l’enquête démarre véritablement, on s’est réuni dans les états-majors... Et on fait porter le chapeau à Hamilcaro ».
Me Labadie déplore que trop de points soient restés dans l’ombre au cours de l’instruction. Il est impensable que Maurice Tomi ne se soit pas posé de questions en apprenant qu’un des véhicules de son entreprise a été ensanglanté et accidenté au cours de la nuit du 17 au 18 mai. La vérité c’est « qu’on a voulu brouiller les cartes (...) ». Mais, clame-t-il : « Que les véritables criminels ne s’estiment pas satisfaits dans l’ombre où ils se trouvent ».
Me Labadie stigmatise ensuite en termes sévères « les effets d’une politique mettant en cause la démocratie... Une politique qui passe par l’utilisation des nervis ».
Evoquant le débat passionné auquel a donné lieu l’élection présidentielle, l’avocat parisien regrette qu’il ait pu provoquer à La Réunion des scènes d’une extrême violence, car dit-il, « pour départager les passions, il y a le vote ». Le vote qui est le moyen d’expression normal dans une République.
Après s’être adressé à la Cour et aux jurés pendant 45 minutes et devant un public dense et très attentif, Me Labadie exprime le souhait que justice soit enfin rendue à la famille Landon, seule à porter depuis 5 ans le poids d’un lâche assassinat.
Le réquisitoire de l’avocat général
Comme Me Labadie, l’avocat général - comptable des intérêts de la société - déplore que le sang puisse encore couler à La Réunion lors des consultations électorales : « Le combat politique devrait être un combat d’idées et non une lutte pour savoir quel camp comptabilisera le plus de victimes ».
Il stigmatise lui aussi le comportement d’un « patronat qui ferait mieux de se consacrer à ses affaires économiques où il serait plus utile ».
L’avocat général souligne que « Landon aurait pu être sauvé s’il n’avait pas été abandonné » pendant son agonie d’une durée de 2 heures.
S’adressant aux jurés, il les adjure de rendre un jugement sévère. « Par un jugement sévère, dites que vous en avez assez de ces violences ». Et il réclame contre Hamilcaro « une peine qui ne soit pas inférieure à 10 ans de réclusion criminelle ».
Quant aux complices d’Hamilcaro, l’avocat général se déclare partisan de les « laisser en face de leurs remords ».
Si l’on peut estimer que tout au long de son réquisitoire, l’avocat général a plutôt bien défendu la société qu’il représente, force est de faire observer qu’il a très probablement jeté le trouble dans l’esprit des jurés en leur disant, comme le rapporte le “Journal de l’île de La Réunion” : « Landon est mort parce qu’il a reçu des coups, bien sûr, mais parce que victime aussi du climat tropical, avec ses parasites, le paludisme. Landon est mort des suites d’une rupture de la rate qui, dilatée, était d’une fragilité extrême ».
Ce propos n’est pas sans rappeler celui tenu dans l’enceinte du même tribunal le 12 septembre 1968.
Ce jour-là, la cour d’assises jugeait 5 hommes responsables de la mort du Saint-andréen, Edouard Savigny, roué de coups aux abords immédiats du bureau de vote de la Mairie de Saint-André, lors des municipales du 10 décembre 1967. Roué de coups, en raison de ses sympathies pour le PCR.
Alors que le médecin-légiste avait relevé plusieurs plaies sur le visage de la victime dont tout le buste était couvert d’ecchymoses, la défense soutenait que c’est l’emphysème pulmonaire dont souffrait Savigny qui était responsable de sa mort survenue quelques heures après les coups reçus. Contredisant ainsi le médecin-légiste qui persistait à dire que ce sont bien les coups donnés à Savigny qui ont entraîné sa mort. La Cour prononçait finalement une légère peine avec sursis et 4 acquittements dans cette grave affaire où un paisible travailleur de Saint-André a trouvé la mort, uniquement à cause de ses opinions politiques.
C’est en pensant probablement à l’arrêt rendu par la Cour d’assises de Saint-Denis le 12 septembre 1968 que le public présent au moment où tombe le verdict dans “l’affaire Landon”, après seulement 15 minutes de délibération, apprend qu’Hamilcaro n’aura plus que quelques semaines à passer à la prison Juliette Dodu, ayant été condamné à 4 ans de prison dont 2 ans et demi avec sursis. Un tel verdict se passe évidemment de tout commentaire.
Eugène Rousse
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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