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Linné : la nomenclature binominale et l’Océan Indien - 2 -
5 octobre 2007

Toujours en usage partout dans le monde, la nomenclature linnéenne est probablement le seul exemple dans l’histoire des sciences de l’utilisation à ce point pérenne de règles et de concepts vieux de plusieurs siècles. Elle est à ce titre un authentique lieu de mémoire scientifique. Utilisée depuis le 18ème siècle, elle permet de faire l’historique des disparitions, des introductions... et aussi de faire revivre les sagas des naturalistes voyageurs, en particulier dans l’Océan Indien...
À sa mort en 1778, plus de 170 correspondants suédois lui avaient écrit et environ 400 étrangers faisant fi des frontières, des barrières linguistiques et des conflits politiques. Au total, plus de 3.000 lettres lui ont été adressées d’Europe, d’Amérique, d’Asie et d’Afrique, soit par des naturalistes, des admirateurs (parmi lesquels Rousseau et Goethe), soit encore par ses nombreux élèves - ses « apôtres » comme il les appelle ! - envoyés par lui à travers le monde dans des régions encore inexplorées par les naturalistes, quelques fois au prix de leur vie, pour enrichir son inventaire du vivant : Pehr Kalm (1715-1779) en Amérique du Nord, Carl Peter Thunberg (1743-1828) au Japon, Pehr Osbeck (1723-1805) en Chine, Anders Sparrman (1748-1820), Daniel Carl Solander (1736-1782)...
Linné les engage à ne reculer devant aucun risque pour enrichir ses collections et cinq d’entre eux trouveront prématurément la mort en ayant eu à cœur de satisfaire ses exigences, dont Fredrik Hasselqvist (1722-1752) et Pehr Löfling (1729-1756). La plupart d’entre eux verront leur nom célébré par un nom de genre Solandra, Thunbergia, Osbeckia, Sparrmania, ... Beaucoup ont traversé l’Océan Indien, mais ils ne se sont pas arrêtés dans notre région.
La vie aventureuse de Philibert Commerson
Philibert Commerson fait aussi partie des disciples de Linné. Il est né à Châtillon-les-Dombes (Ain) le 18 novembre 1727. II étudie la médecine à Montpellier et se passionne pour la botanique. Dans un sommaire (un compte-rendu) de son herborisation au Mont Aigoual, il indique avoir emporté la “Flora suecica” écrite par Linné et publiée en 1745. Après sa mort, son beau-frère, l’abbé Beau, écrit à Monseigneur Turgot pour défendre les intérêts de la famille : « En 1754, le S. Commerson qui n’avait alors que 26 à 27 ans, jouissant déjà d’une grande réputation, fut chargé par le célèbre Linnaeus de la part de la reine de Suède de faire des observations sur les plantes marines, les poissons et les coquillages de la Méditerranée. Il remplit cette mission avec un succès qui lui mérita d’être associé aux académies de Stokholm et d’Uppsala... ». Après cette mission en Méditerranée, Commerson se fixe dans sa ville natale, mais vient à Paris en 1764 sur les instances de son ami l’astronome Lalande et est choisi, en 1766, par le gouvernement pour faire partie, comme naturaliste, de la célèbre expédition autour du monde commandée par Bougainville.
Il embarque en 1767 sur la flûte L’Etoile avec sa gouvernante, Jeanne Baret, qui se fait passer pour son valet (l’histoire est racontée dans la bande dessinée “Le Passage de Vénus” et dans le roman “La Bougainvillée”) malgré l’ordonnance du 15 avril 1689 qui interdit d’embarquer des femmes à bord des bâtiments du Roi. Ils visitent ensemble le Brésil, Buenos-Aires, la Terre de Feu, Tahiti, les îles de la Sonde, puis l’Ile de France (Maurice) où il arrive le 8 novembre 1768 et où ils se séparent de l’expédition Bougainville. En effet, sur son cahier de bord, à son départ de l’lle de France, Bougainville note : « J’y ai laissé sur la demande de l’intendant pour le service du roi dans la colonie [...] Commerçon des Humbert, naturaliste embarqué sur l’Etoile, et son valet fille en homme ». Dans son “Voyage autour du monde par la frégate La Boudeuse et la flûte L’Etoile”, Bougainville explique que c’est « pour examiner l’histoire naturelle de ces îles et celle de Madagascar ».
La naissance de la botanique dans l’Océan Indien
Commerson arrive à l’Ile de France le 8 novembre 1768 et y demeure plus de 4 ans, faisant des excursions avec Sonnerat (neveu de Pierre Poivre) et visite deux fois Madagascar. Une première fois, il part le 11 octobre 1770 et fera au retour une escale de 2 mois à l’île Bourbon (du 4 décembre 1770 à son retour en février 1771 à l’Ile de France) et une deuxième fois peu avant sa mort, le 13 mars 1773, d’épuisement et d’une pneumonie contractée à Madagascar. Il entreprend de dessiner et de décrire les plantes et les animaux de ces trois îles. Il échange une correspondance volumineuse avec les botanistes Jussieu, Linné et l’astronome Lalande. A ce dernier il écrit en 1771 : « Quel admirable pays que Madagascar ! [...] Le Dioscoride du Nord y trouverait de quoi faire 10 éditions revues et augmentées de son “Systema naturae” ». Philibert Commerson n’est pas avare de dédicaces botaniques : Albella, Baretia, Bonafidia pour Jeanne Baret. C’est en raison du polymorphisme de cet arbrisseau que Commerson, reconnaissant envers Jeanne Baret, a choisi de le lui dédicacer. « Cette plante aux atours ou au feuillage ainsi trompeurs est dédiée à la vaillante jeune femme qui, prenant l’habit et le tempérament d’un homme, écrit-il, eut la curiosité et l’audace de parcourir le monde entier, par terre et par mer, nous accompagnant sans que nous-mêmes ne sachions rien. Tant de fois, elle suivit les pas de l’illustre Prince de Nassau, et les nôtres, traversant avec agilité les plus hautes montagnes du détroit de Magellan et les plus profondes forêts des îles australes [...]. Elle sera la première femme à avoir fait le tour complet du globe terrestre, en ayant parcouru plus de quinze mille lieues. Nous sommes redevables à son héroïsme de tant de plantes jamais récoltées jusqu’alors, de tant de collections d’insectes et de coquillages, que ce serait préjudiciable de ma part, comme de celle de tout naturaliste, de ne pas lui rendre le plus profond hommage en lui dédiant cette fleur ». Le nom actuel Turrea heterophylla n’évoque malheureusement plus l’extraordinaire aventurière que fut Jeanne Baret.
Histoire de dédicaces
Dans ses dédicaces, Commerson n’a pas oublié non plus sa défunte femme Anne Vivante Beau. Il lui a en effet offert une espèce récoltée à Madagascar, qu’il appelle tour à tour dans ses notes, Commersonnia polycardia, Polycardia commersonnia, ou encore Pulcheria commersonnia. En latin, pulcheria signifie belle. Dans la diagnose (la description) de cette nouvelle plante aux feuilles en forme de cœur, la notion de couple est vivement exprimée : « un grand et bel arbre, l’homme des forêts, qui se fait distinguer de fort loin et qui, dans la rigueur des termes, porte plus de fleurs et ensuite de fruits qu’il n’a de feuilles, puisque la plupart de ces dernières, taillées en cœur, sont fleuries (chose fort singulière) à double et à triple sur chaque revers, cet arbre, dis-je, est celui sur lequel j’ai gravé deux noms faits pour ne se séparer jamais. Ce nouveau genre s’appellera Pulcheria commersonnia... ». Cette espèce de Madagascar s’appelle aujourd’hui Polycardia phyllanthoides et ne commémore plus rien de l’aventure de Commerson.
Les premiers herbiers de nos îles
L’herbier de Philibert Commerson (6.000 planches d’herbier représentant 3.000 espèces), ses herbiers de poissons et ses manuscrits sont conservés au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Il avait envoyé également environ 15.000 espèces à Linné et un manuscrit à Berlin. L’Académie des Sciences de Paris l’a élu membre 8 jours après sa mort. A sa mort à l’Ile de France, la collection d’histoire naturelle qu’il avait amassée pendant plus de 4 ans dans l’océan Indien a été mise sous scellés sur les ordres de Maillard, intendant des Iles, puis transportée à Lorient sur le bâtiment La Victoire, sous la garde du dessinateur Jossigny que Pierre Poivre lui avait adjoint. Ses herbiers furent confiés à Antoine-Laurent de Jussieu. Philibert Commerson n’a malheureusement rien publié de son vivant. Il a décrit 126 genres dans le monde. C’est d’après eux que M. de Jussieu a établi plus de 60 genres nouveaux. Seulement 42 sont encore valides. Dans ses malles, Antoine-Laurent de Jussieu trouva 1.574 espèces des Mascareignes, 495 de Madagascar. Il écrit au fils de Commerson, le 13 mars 1789 : « Par malheur, la plupart de ses manuscrits ont été égarés ».
Dans le meilleur des cas, ses échantillons et ses notes sont parvenus à ses correspondants. Des erreurs ont été commises : par exemple, la liane café Camptocarpus mauritiana asclepiadaceae a été cueillie en 1771 aux environs du Gol par Philibert Commerson, holotype herbier Lamarck, isotype herbier Jussieu. L’espèce, malgré son nom, n’a vraisemblablement jamais existé à Maurice. Lamarck a été abusé au moment du choix du nom, car il existe dans son herbier deux échantillons dont un porte la mention “Isle de France” et l’autre “Isle Bourbon”. Il s’agit manifestement de deux parts de la même récolte de Commerson dont d’autres parts existent dans l’herbier de Jussieu venant de l’île Bourbon.
Première description du bougainvillier
La postérité a un peu oublié Commerson comme le montre le voyage de Bory de Saint-Vincent. L’espèce la plus emblématique est certainement le bougainvillier décrit en 1767 par Commerson, puis en 1789 par Antoine-Laurent de Jussieu puis en 1799 par Willdenow : “Bougainvillea spectabilis Willd”. 1799. Commerson l’avait décrite, mais pas désignée par un binom. Philibert Commerson donne, dans un manuscrit adressé à Buffon (et remis par celui-ci à Lacepède) une brève description d’un dauphin, notant en particulier que « le noir ne paraît qu’aux extrémités, et tout le reste reluit comme une surface polie, blanche et pour ainsi dire argentée ». Lacepède, dans son histoire naturelle des cétacés (1804), nommera l’espèce dauphin de Commerson (Delphinus commersonii ). Elle sera rattachée au genre Cephalorhynchus en 1922. Un antennaire ou poisson crapaud lui est aussi dédié : Antennaria commersonnii.
Bory de Saint-Vincent
Bory de Saint-Vincent faisait partie de l’expédition Baudin. 24 scientifiques sont entassés sur le Géographe et le Naturaliste. C’est l’équipe scientifique la plus importante qui ait été rassemblée pour un voyage maritime dans la lignée de ce que Bonaparte avait fait, 3 ans plus tôt, en associant les sciences à l’expédition d’Egypte. Bory de Saint-Vincent est zoologiste. Partie du Havre le 19 octobre 1800, l’expédition Baudin n’arrive que le 15 mars à l’Ile de France. Bory de Saint-Vincent quitte l’expédition et restera à l’Ile de France et, le 23 mai, se voit confier une mission de découverte de l’île Bourbon par le gouverneur de l’Ile de France, Magallon de la Morlière. Il y passera moins de 4 mois, du 12 août au 6 décembre 1801.
« Je ne pus recevoir une caisse de livres que M. de Lacépède avait eu la complaisance de m’adresser ; ces livres m’auraient été d’autant plus utiles que la bibliothèque des corvettes était une dérision. Excepté quelques bons ouvrages, la treizième édition du Systema naturae, le Genera plantarum de M. de Jussieu, les ouvrages de MM. Ventenat et Lacépède, il n’y avait pas un seul livre qui pût nous être de quelque utilité : je ne sais en vérité qui avait pu faire un pareil choix ».
L’analyse de l’index du “Voyage” de Bory de Saint-Vincent publié en 1804 montre qu’il utilise environ 600 binoms linnéens. Et pourtant, déserteur, il n’avait pas de documentation avec lui. La moitié a pour auteur L., ce qui traduit le rayonnement de Linné jusque dans l’océan Indien 50 ans après la publication de son “Systema Naturae” et 25 ans après sa mort. Commerson est l’auteur de seulement 5 d’entre eux, alors qu’il est tout à fait contemporain de Linné. En revanche, Lamarck, qui n’a pas quitté Paris, est l’auteur de 64 d’entre eux. Dès cette époque, il vaut mieux publier tranquillement dans son bureau que voyager en prenant des risques mortels !
Nicole Crestey*
(à suivre)
* Professeur SVT à l’IUFM de La Réunion (Tampon). Ce texte - dont nous publions aujourd’hui un deuxième volet - est celui d’une conférence donnée à Saint-Pierre le 22 mai 2007.
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