Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
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L’histoire de Raphaël Folio, ancien météorologue - 5 -
26 novembre 2008

Voici la 5ème et dernière partie des grandes lignes de la vie de Raphaël Folio où il parle de Salazie et de Hell-Bourg, ensuite où il raconte une « journée moyenne » de sa vie chez ses parents et enfin des personnalités qui l’ont marqué en politique.
Vous connaissez bien l’histoire de Salazie et de Hell-Bourg ?
- A ma retraite, j’ai monté la société “sauvegarde du patrimoine créole” dans la perspective de la restauration des maisons à Hell-Bourg que j’ai proposée au Président Lagourgue, qui voulait en faire un village authentiquement créole, et depuis, la Région aide les propriétaires à restaurer leur villa, en finançant les travaux de restauration à 50%. Mon but était d’intégrer Hell-Bourg dans le cercle fermé « des plus beaux villages de France ». Il y en a une centaine en métropole, qui reçoivent sans cesse des visiteurs.
Donc vous avez travaillé sur l’histoire de Salazie et d’Hell-Bourg ?
- Je ne suis pas un chercheur, j’ai fait travailler les autres, j’ai initié l’idée d’un écomusée pour Salazie, toujours pour la sauvegarde de notre patrimoine historique, naturel, architectural et de nos modes de vie. J’estime que Salazie était assez riche pour mettre en valeur son potentiel et pour utiliser la nature, les hommes, les paysages, la culture... Donc pas besoin d’aller chercher ailleurs pour mettre en valeur et préserver tout cela. Y compris l’artisanat. J’ai vu des touristes photographier des bambous, et cela m’a donné l’idée d’une “bambouseraie” sur le site prestigieux de la Mare à Poule d’eau.
Salazie et Hell-Bourg sont des lieux de “marronnage”, aviez-vous dit ?
- Tout ce que l’on sait sur le “marronnage”, on l’a appris par la tradition orale. A l’époque, ceux qui savaient lire et écrire étaient des Blancs, les esclaves n’avaient rien, même pas de noms. Nos poètes ont écrit beaucoup contre l’esclavage, mais n’ont rien écrit sur la vie des esclaves. Salazie peut s’honorer de n’avoir pas connu le péché originel de l’esclavage car ici, la colonisation a démarré en 1830 avec la découverte des sources thermales et l’esclavage s’était estompé. Les intellectuels venaient ici. Si Salazie a été un haut lieu du “marronnage”, c’est qu’ici, on offrait la liberté aux marrons. La situation était inverse sur la côte. Les marrons les plus célèbres, Anchain et Cimendef, vivaient à Salazie, le cirque le plus accessible.
Le chemin de fer, est-il raisonnable de le remettre en fonction ?
- Le Créole ne voudra jamais revivre dans une case en bambou, c’est une question psychologique. Si on fait un train, est-ce que le Créole acceptera de rentrer dedans ? Il dira oui, mais ne le fera pas.
Vous, comment avez-vous vécu le train ?
- Je le prenais deux à trois fois dans l’année. On le prenait à Saint-Pierre, on arrivait à la Petite-Ile par le car « courant d’air » très tôt. Il fallait partir à 5 heures du matin. On descendait parfois en charrette. Et quand on revenait le soir, il était 6 heures, c’était une aventure. C’était le train à charbon et, pendant la guerre, ça marchait au bois. Cela faisait du bruit, mais c’était comme ça... Il y avait le car, où les enfants étaient maltraités, on vous bousculait pour avoir le bord parce que vous étiez des gamins, et quand il pleuvait, c’était le contraire, car les sièges de bord étaient mouillés. Il y avait toute une vie dans le train, on racontait des histoires, tous les gens qui allaient au lycée et qui venaient du Sud se connaissaient. On chantait, on criait, on tapait du pied. C’était bien.
Racontez-nous le quotidien...
- Si vous voulez, je vous raconterai une journée moyenne, un jour... de tous les jours. Nous nous levions le matin, nous allions donner à manger aux animaux de basse-cour, des herbes récoltées la veille au soir, et puis nous nous préparions pour l’école. Lavage des mains obligatoire, obligatoire aussi le coup de peigne avec une raie au milieu, puis le goûter ! Maman nous avait cousu des sacoches en kaki dans lesquelles nous mettions nos livres, et puis nous descendions à l’école, coiffés des chapeaux kaki dont maman avait piqué les bords. A 11 heures, nous remontions très vite et nous redescendions à 13 heures. Il fallait “repasser” nos leçons et maman nous les faisait réciter. A 12 heures, nous révisions pour l’après-midi.
Le soir, nous revenions, nous avions les corvées : essentiellement approvisionner en eau la maison qui n’en avait pas beaucoup. Il fallait remplir 200 litres pour la journée, avec les 50 kg sur la tête et dans les mains.
C’était aussi la corvée des animaux, lapins, cabris. Il fallait aussi de la paille pour le cheval, mais avec lui, il fallait faire attention, car il mordait... Après tout cela, nous allions à nos leçons. Il y avait ensuite la toilette en deux parties : d’abord un grand “bac” dans la cuisine où nous nous lavions les pieds, ensuite nous mettions les pantoufles fabriquées pour la maison, choka, “empone” de palmiste, gonis et nous allions à l’intérieur faire notre toilette. Voilà un peu comment cela se passait.
Le soir, notre plaisir était de nous réunir. C’est ma cousine qui racontait des histoires, par exemple, « tués 7, blessés 14 ». On buvait ses paroles, elle avait l’art de bien raconter. Cette fille est restée à l’école jusqu’à l’âge de 14 ans, c’était une fille exceptionnelle.
Le samedi, c’était le jour du cochon. Avant de partir à l’école, nous piquions le cochon, j’aidais à le tenir, je le nettoyais, je le grattais, je le découpais, il fallait enlever la peau et c’est maman qui s’en occupait, papa ne voulait pas y toucher. J’ai dû tuer au moins un millier de cochons ! Mais maintenant, comme je vous l’ai dit, un animal, c’est sacré pour moi, je ne pourrai plus en tuer un...
Je voudrais que nous parlions politique. Je me réfère à Victor Hugo : « Si vous ne vous occupez pas de la politique, c’est la politique qui s’occupera de vous ». Que pensez-vous de l’époque de Perreau Pradier ?
- Il y a eu des expulsions quand je suis arrivé ici en 1960. Je suis allé protester contre le départ des camarades : Barret, Robert, Rosselin... Mon directeur qui était ingénieur général, un grand monsieur, a préféré partir en métropole pour fuir ce climat malsain.
La Réunion a subi des répressions terribles à cette époque... Nous avons tous souvenir du “Débréïsme”, en bien ou en mal.
Moi, j’estime que le passage de Debré a laissé des traces négatives. Quarante ans après son départ, nous voilà avec plus de 800.000 habitants et une forte probabilité d’explosion sociale.
Avez-vous beaucoup d’amis aujourd’hui ?
- Oui, je sais qu’en raison de mes activités ici, je n’ai pas que des amis. Pourtant, depuis que je suis à Hell-Bourg, je n’ai jamais reçu autant de signes d’amitié, de visites de personnalités. Les gens me considèrent, me téléphonent.
Vous avez parlé de Lepervanche, mais y a-t-il d’autres hommes que vous admirez ?
- Raymond Mondon, le député. Il était d’une intelligence rare. Raymond Vergès également, qui a été maire de Salazie, très aimé. Mon instituteur, mon parrain qui m’a beaucoup gâté dans mon enfance. Dans l’histoire, à un moment donné, j’avais beaucoup d’admiration pour Napoléon... Mon écrivain préféré, c’est Corneille... Je vais d’ailleurs vous raconter qu’en 1932, un grand vent est arrivé, a tout balayé. Un charpentier qui habitait un peu plus haut que chez nous avait déjà une case et s’en était bâti une deuxième. Il avait pris toutes les dispositions avant d’aller à son travail, mais le cyclone a balayé sa case ! C’était un monsieur assez âgé, il avait sa “bertelle” et marchait les mains dans le dos, tête baissée, les yeux par terre... On attendait sa réaction, et tout le monde était désolé pour lui. Quand il a levé les yeux pour regarder chez lui et qu’il n’a plus vu sa case, il est resté immobile au moins dix minutes, sans dire un mot. Plus tard, j’ai lu “Une nuit de mai” de Musset qui m’a rappelé cet évènement, avec ce personnage bloqué dans une nuit d’orage... Chaque fois que je relis Musset, je pense à ce vieil homme devant sa maison détruite.
Fin
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