La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
La Réunion et l’Océan Indien - De la décolonisation au XXIe siècle
26 octobre 2006

La dernière matinée du colloque organisé par le Conseil Général, l’association historique internationale de l’Océan Indien (AHIOI) et le Centre de REcherche sur les Sociétés de l’Océan Indien (CRESOI) de l’Université de La Réunion a mis en perspective les acquis de 60 ans de “départementalisation”, les problèmes laissés en suspens et diverses clés d’analyse pour tenter de dégager « les potentialités de la départementalisation ».
Les différentes interventions ont porté sur les potentialités institutionnelles dans les rapports avec la France et l’Europe, l’économie et la géostratégie - linguistique et militaire, du point de vue des relations que La Réunion peut construire dans son environnement indocéanique. La chose importante à en retenir est que les portes sont ouvertes, les potentialités nombreuses : tout peut converger dans le projet que les Réunionnais voudront élaborer et réaliser ensemble.
La rencontre qui a pris fin hier, après encore une matinée de débats et d’interventions, a sorti symboliquement “la Réunion-département” de la gangue franco-française où elle a été longtemps enfermée, au moins idéologiquement, pour accéder à un espace de dialogue international dont s’est réjoui l’un des organisateurs, le professeur Claude Wanquet, président de l’AHIOI. La présence de l’Afrique du Sud, du Sri Lanka, de l’Australie ou du Canada, pour questionner La Réunion sur la part qu’elle compte prendre dans son environnement, a apporté des éclairages importants et comblé quelques lacunes.
Le président de l’AHIOI s’est aussi félicité de la « qualité critique et scientifique » des débats, des discussions, de même qu’il s’est réjoui du “grand moment” qu’a constitué à ses yeux « l’après-midi du 24 octobre », qu’il tient - comme d’autres parlent de ”la nuit du 4 août” - pour un grand moment d’Histoire... à relativiser sans doute. Nous y reviendrons.
Les débats, les échanges seront transcrits et imprimés dans un numéro spécial double - n° 3 et 4 de la Revue historique de l’Océan Indien, coordonné par Jean-François Geraud, maître de conférences à l’Université de La Réunion en histoire contemporaine, dont la synthèse finale a renvoyé avec brio les différents échos perçus au cours ces journées.
« Responsable et coupable » plaide de son côté le professeur Yvan Combeau, président du comité scientifique du colloque, qui à ce titre endosse « la diversité de toutes les opinions et approches exprimées ». Historien du temps présent, il n’a souhaité faire de ce colloque « ni un lieu de repentance, ni un plaidoyer pro-domo ». L’Histoire, comme « connaissance scientifiquement et librement élaborée du passé » a trouvé toute sa place dans des échanges visant à laisser à la société réunionnaise des référents de qualité pour penser son histoire récente et la mettre en perspective. Le directeur du CRESOI a également salué, avec la présence des chercheurs étrangers, la « naissance d’une dynamique dans la recherche historique dans l’Océan Indien », dans un domaine du moins où l’accueil de regards étrangers marque une nouvelle étape. L’historien « chercheur de sens, passeur de temps » a estimé qu’avec ces travaux, La Réunion est « en train de passer à l’avenir ».
La Départementalisation a 60 ans : l’âge de la retraite ?
Les élus du Département, Nassimah Dindar présidente du Conseil général en tête, sont arrivés pour la synthèse des travaux - exercice périlleux dont s’est brillamment acquitté un professeur d’histoire contemporaine de l’Université de La Réunion, Jean-François Geraud.
La décolonisation apparaît aujourd’hui comme « un fardeau à déposer », quelque chose venu « comme une injonction de modernité adressée aux colonies par les états colonisateurs ». Injonction aussi d’une « maturité » qui leur était auparavant déniée.
Elle est donc aussi une forme « d’instrumentalisation de ces pays auxquels a été reconnue d’un coup une maturité politique ».
Fardeau qu’il faut mettre à distance, la décolonisation est « le lieu d’où l’on part », point de départ autorisant donc un état des lieux. Plusieurs éléments du colloque y ont contribué : une présentation cinématographique de la diversité ethnographique de La Réunion, l’évocation des positions défendues par Michel Debré dans le passé et, pour l’avenir, un « florilège » de possibilités juridiques laissées par une décolonisation « qui n’a rien fixé ».
La décolonisation permet aussi à La Réunion de s’inscrire dans un espace autre - l’Europe par exemple - et de s’ouvrir à l’océan Indien, et même aux terres antarctiques et à ce que Claude Wanquet a appelé « l’arrière pays réfrigérant » des TA.A.F.
Ainsi, partant d’une volonté de dresser un état des lieux, plusieurs interventions « ont structuré un discours montrant que l’on peut, à partir de la décolonisation/départementalisation, prendre un nouveau départ. Comme l’a exprimé l’historien sud-africain Patrick Rankhumise, quand « c’est fini », l’Histoire peut commencer : le lieu d’où l’on part est alors celui d’où se construit un avenir.
Sous un autre rapport, la décolonisation est aussi le lieu où on arrive : celui où se constituent les États. De l’état des lieux au lieu des États. A La Réunion, ce lieu où on arrive après un long cheminement a été précédé des « fragments d’un discours départementaliste », a exprimé Jean-François Geraud dans une formule reprise à Roland Barthes. Le lieu des États s’est vérifié, dans la zone sud-ouest de l’Océan Indien, par divers processus, complexes et très différents : aux Comores, aux Seychelles, à Maurice, au Sri Lanka... La décolonisation est, chemin faisant, le trajet d’un questionnement multiple que certains ont refusé de toutes leurs (pauvres) forces, comme Marius et Ary Leblond, ces “frères” voyageurs, fondateurs du Musée Léon Dierx. Questionner ce processus, cela peut se faire dans une problématique nationale (la stratégie du PCF) ou internationale.
Mais avec quelle visibilité, demandait mardi Françoise Vergès ? Et si l’Histoire nationale continue de “ne pas voir” ce qui lui vient d’outre-mer, faut-il comprendre qu’à ses 60 ans, la décolonisation/départementalisation n’est plus visible ? Qu’elle aurait atteint “l’age de la retraite” ?
Par cette boutade, renvoyant à l’échange aujourd’hui convivial entre deux anciens qui se sont beaucoup combattus, il faut comprendre que toute une série de problématiques “ont fait leur temps”.
Cela pose la question du passage, a poursuivi Jean-François Geraud, dans un renvoi à Lacan. « La décolonisation, c’est par où l’on passe ; et quand on est passé, on n’est plus pareil qu’avant », a-t-il dit.
Le dialogue des Anciens
Les universitaires ont voulu voir dans les échanges soutenus entre Albert Ramassamy, sénateur, et Elie Hoarau, secrétaire général du PCR, la marque d’une “réconciliation” quasi spontanée entre les représentants de deux courants qui se sont longtemps affrontés.
Agé de 23 ans en 1946, Albert Ramassamy a expliqué qu’il n’avait pratiquement pas vu passer la loi du 19 mars 1946. Mais il a aussi exprimé combien, plus tard, il avait été sous influence d’une “vision debréenne” - au demeurant, très peu visionnaire - qui ne considérait que deux camps en présence. Il a donc choisi son camp : pour la “départementalisation”, contre le “séparatisme”. « Nous avons cru que nous étions en présence de déclarations séparatistes, sur la foi de la position exprimée par Léon de Lépervanche, qui ”n’était pas d’accord” sur l’orientation prise par le mouvement communiste en 1959 », a-t-il dit. Il admet aujourd’hui - il l’a déjà déclaré publiquement - que ce 60ème anniversaire « permet de clôturer le débat passé ». « Des réformes structurelles sont importantes et Paris ne les mettra en chantier que quand les partis politiques réunionnais le demanderont », a-t-il ajouté.
De son côté, Élie Hoarau a clos le chapitre du passé en évoquant « l’étroitesse du statut départemental » à ses débuts. Il voulait parler du cadre politique qui, dans les années 70 encore, attribuait l’exécutif au Préfet, plutôt qu’au Conseil Général. « C’était la même chose dans les communes, où le contrôle de légalité statuait avant que les décisions municipales soient exécutoires », a-t-il rappelé. « Ce “corset” départemental n’est plus là aujourd’hui et la coopération régionale est devenue possible », a poursuivi Elie Hoarau, en saluant lui aussi dans les manifestations du 60e anniversaire « une période nouvelle ».
Tous deux sont d’accord sur la nécessité de « laisser le passé où il est ». « Tout le monde dit que la Départementalisation est à bout de souffle ; qu’il faut quelque chose de nouveau. On se rend bien compte que, calquer ici les positions politiques de France est paralysant et risque d’amener les jeunes à se diviser encore », a ajouté Albert Ramassamy en citant les “guerres fraticides” entre le Tampon et Saint-Joseph.
« Avant, le gouvernement nous disait “Affirmez votre volonté d’être Français”, aujourd’hui il dit “Entendez-vous” », constatent ils.
Élie Hoarau pour sa part estime que « chacun a exprimé sa bonne foi, en toute conscience, dans les combats du passé. Désormais il y a à bâtir ! »
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