Culture et identité

Le verbe de Aimé Césaire au cœur de Saint-Denis

Il faut aller au Théâtre de Champ Fleuri ce soir

Témoignages.re / 25 mars 2006

Jacques Martial incarne le “Cahier d’un retour au pays natal” d’Aimé Césaire au théâtre à l’heure où la France discute les effets positifs de la colonisation, où la date du 10 mai a été retenue par la nation pour commémorer l’abolition de l’esclavage... Et il revient à La Réunion dans le mois des 60 ans de la départementalisation. Il n’y a pas de hasard.

Le texte de Césaire, bien qu’écrit en 1939, n’est pas réduit à une époque révolue. Il reste très actuel comme le souligne Jacques Martial : "Si ce texte ne nous parlait pas, j’aurais choisi un autre texte. J’aime le théâtre pour ce que ça me raconte aujourd’hui, parce que c’est de l’art vivant. Ce qui m’a intéressé c’est que ce texte, pensé, conçu dans une société post-coloniale, même pas 1 siècle après l’abolition de l’esclavage, dépasse le cadre purement historique. Césaire est né en 1913 et la semaine dernière, l’acte d’affranchissement de son ancêtre lui a été offert. Nous sommes donc bien dans une culture post-esclavagiste, totalement colonialiste".

Les clefs d’une nouvelle fraternité

Pour lui, "plus qu’un objet de témoignage, le “Cahier” délivre un message humaniste, il n’est pas en guerre seulement contre ces situations, il se veut rassembleur et porteur d’un projet de société. Le texte vaut toujours car il délivre les clefs d’une nouvelle fraternité. Il nous dit que nous sommes chacun responsable du monde que nous créons et que notre responsabilité est de prendre en charge notre partie du monde. La reconnaissance et le respect de l’autre passent par la reconnaissance et le respect de soi-même. Ça, ça n’a pas d’âge. Si la société française connaît aujourd’hui un malaise, c’est que la France s’ignore, car la France a bougé, évolué. Ce besoin de se connaître est toujours important, il est capital.
Césaire nous appelle aussi à une très grande vigilance contre l’endormissement. Il ne faut pas croire que tout est acquis pour toujours. Le texte dit : “La carte du printemps est toujours à refaire”. C’est-à-dire qu’il faut sans cesse recommencer l’acte de paix, l’acte de réconciliation. Ce n’est jamais acquis. Voilà pourquoi le “Cahier” dépasse toutes les époques, il nous ramène à la vigilance pour réaffirmer les valeurs et les mettre en œuvre".

Les peuples d’aujourd’hui sont-ils entrés dans ce mouvement ?

Jacques Martial : C’est un mouvement général, on ne peut pas le faire seul. En tout cas, la connaissance de l’Histoire est très importante, et la France connaît mal son histoire. Les Français ne savent pas forcément pour quelle raison il y a des Noirs en France. Ce que ça signifie. L’histoire de la colonisation n’est pas apprise, ce qui fait qu’on se dit : ce sont des autres. Le fait de la couleur n’est pas soluble, ils ne savent pas ce qui nous relie et il est nécessaire de l’apprendre. Je n’ai pas de honte, mes ancêtres ont été esclaves. La France a connu l’esclavage, on l’oublie.

La Réunion fête les 60 ans de la départementalisation en y célébrant la fin du statut colonial, en y voyant un événement aussi important que l’abolition elle-même. Comment les Antilles ont-elles célébré cette date ?

- Je suis enfant de la départementalisation. Je voyage beaucoup dans le monde. Je suis content d’être Français. Je ne suis pas indépendantiste. Je n’ai pas vécu le 19 mars aux Antilles. Je n’y vis pas, je suis un négropolitain (rire), je me sens mal placé pour affirmer quelque chose au nom de la Martinique ou de la Guadeloupe. Pour ma part, je ne mets pas le 19 mars sur le même plan que l’abolition de l’esclavage, ça ne me raconte pas les mêmes choses.

Votre spectacle tourne dans le monde entier. Là où vous arrivez, Césaire vous a déjà précédé ?

- Le monde entier envie à la France et à la Martinique Aimé Césaire, partout où je suis passé. C’est un monsieur étudié partout. Il a fortement influencé la littérature. On commence avec Césaire. Chez les auteurs d’aujourd’hui, on retrouve une filiation, un ferment, quelque chose qui tient dans cette richesse, cette appropriation de la langue française, dans cette gourmandise du verbe.

Que connaissez-vous de La Réunion au niveau artistique ?

- On entend beaucoup parler de La Réunion à Paris sur le plan théâtral, l’île est très active et se situe - que ce soit Talipot, Vollard, le Grand Marché - dans une approche différente des Antilles avec une appropriation de la scène très forte. Ça ne m’étonne pas parce que c’est une île vivante. J’ai aussi dit des extraits d’Axel Gauvin, mais la littérature réunionnaise reste pour moi à découvrir. La Réunion est très connue des comédiens et des acteurs aussi parce que c’est une terre de tournage.

Eiffel