Culture et identité

Le vivre ensemble réunionnais à l’épreuve de la pauvreté

La première Journée internationale du vivre ensemble en paix célébrée à La Réunion

Manuel Marchal / 16 mai 2018

C’est aujourd’hui qu’a lieu la première Journée internationale du vivre ensemble en paix. AISA, l’association Nout viv ansanm et l’Université de La Réunion ont organisé à cette occasion une conférence débat hier sur le thème du vivre-ensemble réunionnais.

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À la tribune : Idriss Issop Banian, Eric Magamootoo, Thierry Malbert et Omar Banian.

Dans plusieurs pays du monde, la différence religieuse ou culturelle est source de conflits meurtriers. Dans notre île s’est construit un peuple réunionnais dont les apports sont pourtant très divers. Ceci vaut à La Réunion d’être souvent présentée comme un exemple du vivre-ensemble. Mais un vivre-ensemble qui tend à s’affaiblir.

Hier soir, AISA, l’association Nout viv ansanm et l’Université de La Réunion ont organisé une conférence qui entre dans le cadre de la première Journée internationale du vivre ensemble en paix. Idriss Issop Banian en tant que délégué de AISA revient sur la genèse de cette décision de l’ONU. Cette initiative d’AISA a connu une impulsion décisive lors d’un séminaire à Oran en 2014. C’est l’Algérie qui a ensuite porté la revendication de Journée internationale. Une résolution a ensuite été adoptée à l’unanimité par l’ONU en décembre 2017. Elle fixe au 16 mai la célébration de la Journée internationale du vivre ensemble en paix.

Recherche de valeurs communes

La conférence a commencé par un exposé de Thierry Malbert, maître de conférence en sciences de l’Éducation. Il a tout d’abord mis en évidence trois logiques. L’assimilation qui pousse à la disparition des singularités culturelles. Le multiculturalisme qui reconnaît la diversité mais impose un cadre fort pour ne pas qu’il dérive vers le communautarisme. L’interculturalisme qui amène l’interaction entre les groupes dans le cadre d’une diversité reconnue et respectée, avec pour effet une cohésion sociale forte. Tout part pour cela d’une recherche de valeurs communes. C’est manifestement cette troisième logique qui se rapproche le plus de la situation de La Réunion aujourd’hui.

Eric Magamootoo de l’association Nout viv ansanm, constate que le vivre ensemble réunionnais est en train de se dissoudre. Il rend hommage aux aînés qui ont su bâtir une approche interculturelle sur la base d’un imaginaire créole. Mais avec la mondialisation, ces acquis sont en train de reculer, avec le risque que chacun devienne un simple consommateur. D’où la proposition de réhabiliter la relation, et de réinventer un certain nombre de solidarités.
Idriss Issop Banian revient sur le rôle de l’organisation qu’il préside : le Groupe de dialogue interreligieux. Le GDIR va bientôt fêter ses 20 ans, et il rappelle que « nous sommes riches de nos identités plurielles, c’est avec cela que nous avons bâti notre vivre ensemble ».

Crise sociale

Lors du débat, Ary Yée Chong Tchi Kan, membre du PCR, est intervenu : « comment faire le vivre ensemble en paix quand une partie de la population a moins de 5 euros par jour pour se nourrir ». Aussi il n’est pas étonnant que plus de 1.000 personnes ont fait la queue dimanche dernier lors d’une opération de solidarité visant à distribuer des colis alimentaires à la veille du mois du Ramadan.

Pour l’auteur de « Réconciliation et fraternité », « les pauvres donneront une leçon à une élite qui vit dans le confort » du fait du non-respect de la loi du 19 mars 1946 qui prévoyait l’égalité. Il a aussi rappelé que la construction du vivre ensemble est lié à l’existence d’une société de production de biens, ce qui permet des échanges. Or cette production a quasiment disparu à La Réunion.
Eric Magamootoo a aussi déploré que le système actuel rejette une partie de la population, en faisant comprendre à de nombreux Réunionnais qu’ils sont inutiles.

Le respect de chaque parole

Plusieurs interventions ont insisté sur le rôle essentiel de l’éducation. Paul Canaguy a notamment constaté la méconnaissance de l’histoire de La Réunion chez les jeunes, ce qui est sans nul doute causé par le programme des enseignements. L’importance du mouvement social a été aussi notée. Car la construction du vivre ensemble réunionnais s’est fait en parallèle de l’émergence des syndicats, avec comme conséquence l’union autour de revendications communes de personnes issues de cultures très différentes.
Omar Banian a aussi rappelé que des religions telles que l’islam ou le christianisme insistent sur la solidarité avec les pauvres.

Pour sa part, Paul Hoarau a mis en évidence l’importance de la parole. Chaque parole a le droit d’être respectée, aucune ne doit s’imposer à l’autre.
Le respect des valeurs de chacun est en effet une des conditions essentielles du vivre ensemble. Face à la domination d’un système qui promeut l’individualisme et la consommation, le vivre ensemble réunionnais apparaît alors comme un acte de résistance, qui rappelle au monde qu’il est possible de vivre en paix grâce à la valorisation des richesses que chacun peut apporter.

M.M.