Salon du Livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras (28 avril - 3 mai 2008)

Les auteurs en parlent... - 2 -

21 mai 2008

Bernadette Thomas, romancière.
(Photo FL)

• Bernadette Thomas, romancière, Ile de La Réunion

« Aussitôt arrivés à Arras, nous avons le sentiment que ce séjour ne ressemblera à rien de connu. Très vite, nous sommes plongés dans l’ambiance amicale mise en place par les premiers arrivés. Les échanges commencent simplement autour d’un repas sans chichis et nous faisons connaissance.

“Colères du Présent”

Dès le lendemain, cette impression d’être là pour prendre part à des rencontres où nous allons dire, écouter, échanger, se comprendre, parler d’une même voix, ouvrir nos cœurs, se confirme.
Nous sommes en effet dans une manifestation portée par “Colères du Présent” ! Cette expression n’est pas qu’une belle expression. Nous la trouvons pleine de sens, débordante de significations. Autour d’elle, tout naturellement, les liens se tissent entre les délégations venues des quatre coins de la Terre. Les langues battent à longueur de journée et parfois de nuit, en ladi lafé enflammés et magnifiques sur nos passés à tous, ceux qui font encore un peu mal, sur nos présents boiteux...
On prend des nouvelles de la liberté dans nos pays, liberté des femmes, liberté d’expression, liberté de créer, parfois de vivre.

Comment va votre langue ?

Et patati et patata, comment va votre langue ? La nôtre, plutôt pas bien, mais il semblerait qu’elle guérisse. Elle ose se montrer un peu à la télé, en misouk à l’école, si la maîtresse le veut bien... Ceux qui n’ont qu’elle s’excusent de leur pauvreté, la main devant la bouche... Les nôtres, nous en avons beaucoup, nous les parlons sans complexe, c’étaient les langues de nos ancêtres, nous y tenons... A propos, avez-vous vu comme les enfants des Jolies Colonies de la France s’expriment ? Ce sont des perles de mots et de style qui s’échappent de leurs bouches comme s’ils prenaient leur revanche. Ils ont tous tant de choses à dire, à propos des enfants qui ne sont pas scolarisés à Madagascar ou au Sénégal, à propos des Kanaks qui s’accrochent à leurs racines, à propos des femmes aux pagnes pleins de petits, à propos des cultures ancestrales qui se vendent dans les villes, à propos de l’eau qui n’est pas toujours potable...
Et ces Maliens qui meurent de faim le long de leur chemin de fer rouillé en rêvant de trains cassés et de voyageurs envolés !... Que peut-on faire pour eux ? Avez-vous une idée ?
Et ces politiques rencontrés ! Pas seulement élus, mais vrais militants pour la cause sociale. Quant aux responsables associatifs, on les sent prêts à se démener pour tous les exclus de la Terre ! Quelle énergie ! Quels cœurs !
Bref, nous échangeons, nous échangeons...

Heureux de cette rencontre

Le jour du Salon du Livre, nous passons la journée à échanger encore ; dans le public, beaucoup d’Arrageois, et sur cette terre qui a payé un lourd tribut à l’Histoire, c’est de nouveau la joie. On a mis de côté les colères du passé pour s’intéresser aux colères du présent qui touchent l’autre dans un ailleurs lointain. On parle des beautés de notre île, de la gentillesse de nos hôtes. On s’émeut. On se regarde. On s’écoute. On se dit : “J’existe, tu existes, nous sommes heureux de cette rencontre”.
La journée s’achève ; les délégations réunionnaise et corse, heureuses, poursuivent en petit comité des déclamations de slams, de poésies, de textes, de chants pendant qu’une pluie glacée lave les rues.
Le dernier jour, certains d’entre nous visitent Arras, ses jardins souterrains, ses vieux quartiers populaires, son beffroi, ses places. Tard dans la nuit, nous rencontrons des adolescents slameurs au coin d’une rue. Nous chantons, dansons avec l’un d’entre eux, un petit maigrichon au visage d’ange qui nous tend son chapeau pour qu’on lui jette des pièces. Hasard ? Non, puisque nous étions au Salon d’expression populaire et de critique sociale d’Arras.

Bernadette Thomas


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