“Maraina”, Opéra de l’Océan Indien

Les déchirements du métissage

13 décembre 2006

Les débuts du peuplement de La Réunion inspirent beaucoup la création artistique, avec un téléfilm d’Euzhan Palcy et, cette semaine, la reprise de “Maraina”, le premier opéra de l’Océan Indien, co-écrit par le musicien Jean-Luc Trulès et Emmanuel Genvrin, auteur du livret. “Maraina” sera joué avec le soutien de l’ODC ce soir au Théâtre du Tampon et vendredi au Théâtre de Champ Fleuri.

Créé en novembre de l’année dernière, “Maraina”, opéra en 4 actes, revient sur la scène de Champ Fleuri cette semaine. ”Maraina” est le fruit d’un de ces paris de créateurs qui croient d’abord en ce qu’ils font et œuvrent à donner du sens à leur époque. A sa création, il n’a été joué que 3 fois, mais devant 3.000 spectateurs médusés qui, pour la plupart, découvraient l’opéra et n’auraient jamais pensé que la genèse de l’île pu en être l’argument.
Emmanuel Genvrin, auteur du livret, se souvient avoir « rêvé » un opéra à l’adolescence. Sa voie de créateur artistique était peut-être en train de s’affirmer, et c’est dans le théâtre qu’elle s’est révélée. Il est l’animateur, depuis 1979 du Théâtre Vollard, dans lequel la musique et les chants ont toujours eu leur place. “Marie Dessembre”, “Nina Ségamour”, “Colandie”... jusqu’à “Séga Tremblad” bien sûr.

Toutes ces œuvres que les moins de 30 ans ne peuvent avoir vu jouer sur scène restent par les disques des musiques du Théâtre Vollard : pour la plupart, œuvres de Jean-Luc Trulès, musicien et acteur de la première heure, et de l’émulation qui caractérisait alors la jeune compagnie. Jean-Luc Trulès crée plus tard Tropicadéro, un groupe de rock tropical très remarqué.
L’entente entre ces 2 grands créatifs a débouché au fil des années sur une envie d’opéra qui a commencé à se concrétiser il y a 3 ans, pendant les représentations de Quartier Français, avec Natalia Cadet, l’une des belles voix lyriques - il y avait aussi Aloal Dumazel - de la dernière création théâtrale de Vollard.

Trois années de travail

La suite a été 3 ans de travail acharné. Autour de l’argument d’abord, qu’Emmanuel Genvrin met dans un récit structuré comme au théâtre, mais avec des mots qui dansaient déjà sur une musique. Les premiers airs sont nés à Jeumon, raconte Jean-Luc Trulès : « On a improvisé, on s’est enregistré, on a retravaillé. On a d’abord créé un climat musical, un rythme qui soient cohérents avec l’ambiance qu’on voulait donner. Texte et musique sont indissociables, structurés l’un par rapport à l’autre », dit-il.

L’histoire est celle des relations entre Malgaches et Français dans les premières années du peuplement de l’île -1665, anse de Saint-Paul - transposée dans une écriture des premiers mythes venus de Madagascar. Maraina - jeteuse de sort dont on dit qu’elle se transforme la nuit en oiseau de proie - se partage entre Louis Payen, représentant français de la Compagnie des Indes, et Jean-Manang, le contremaître malgache. Un chœur d’Antanossi répond au chœur des colons de Madagascar, et la querelle enfle autour de l’amour et de la possession de cette femme envoûtante, Maraina.

Le Français fait emprisonner le Malgache, que ses compagnons libèrent. Ils décident de s’enfuir dans les montagnes et Jean-Manang obtient de Maraina qu’elle endorme le Français et s’enfuie avec lui. Ils s’épousent dans une cérémonie malgache. Puis une flotte de colons emmenés par un prêtre missionnaire débarque et permet au Français de reprendre le pouvoir, de pourchasser les marrons. Jean-Manang est arrêté, condamné à être sagayé à Madagascar. Louis Payen a gagné... « En apparence », car Maraina libère Jean et disparaît dans la forêt, avec l’enfant qu’elle porte.

Le texte est tantôt en français, tantôt en malgache et il s’affiche, pour la compréhension de l’histoire, sur l’écran de cinéma qui fait le principal décor d’une scénographie très dénudée, conçue par Hervé Mazelin, un autre compagnon de route du Théâtre Vollard. On y voit surtout l’océan, comme une obsession, parfois parcouru par le vol de l’oiseau de malheur, oiseau mythique, Voron Amboa. Hervé Mazelin a cherché des lignes de force contemporaines : les acteurs et chanteurs ne sont pas en costumes 17ème siècle mais contemporains, d’un styliste de la place. Inspiré par les nouvelles technologies, le scénographe a voulu un espace travaillé par l’imaginaire et la magie, traversé d’une poésie imprégnée de sacré, d’interdits et des références mythologiques qui sont celles de la Grande Ile.

Près de 80 interprètes

Les interprètes, enfin. Ils sont près de 80 : Quarante choristes recrutés parmi le chœur régional, la chorale Cantare et les “voix” du Théâtre Vollard dirigées par Jean-Louis Tavan ; et l’orchestre du CNR, que dirige Jean-Luc Trulès.
Les 4 solistes principaux ont chacun un parcours remarquable. Aurore Ugolin (Marie-Maraina) est une mezzo-soprano d’origine guadeloupéenne, formée en France et aux Etats-Unis. La Malgache Landy Andriamboavonjy (Ravelo, la “rivale” malheureuse de Maraina) s’est formée en France et à Madagascar. Elle a rencontré l’équipe de Vollard alors qu’elle jouait “Kalla” avec Talipot. Le rôle de Jean-Manang est tenu par un baryton d’origine tahitienne, Steeve Heimanu Mai, passé par le Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Enfin, Karim Bouzra, ténor franco-algérien, dans le rôle de Louis Payen, a une formation d’acteur et de chanteur lyrique forgée dans les conservatoires de Lille et de Tourcoing et à la maîtrise de Notre-Dame de Paris, notamment.
Parmi les 3 seconds solistes du chœur des colons, Arnaud Dormeuil (Thomas, prêtre) et Richeville Miquel (Kergadio) sont 2 voix réunionnaises auxquelles s’ajoute un 3ème baryton, Josselin Michalon (dans le rôle de Montaubon), originaire de Martinique et formé au CNR de Rouen (médaille d’or) avant de tenir de nombreux rôles en opéras classiques (“Figaro”, “Don Giovanni”, “Carmen”, “Macbeth”, ”Porgy and Bess”...)

Enfin, 5 solistes malgaches font le chœur des Antanossi. Les uns appartiennent à l’ensemble vocal de l’Océan Indien, qui produit régulièrement à Madagascar et à La Réunion ; d’autres sont des élèves de l’Académie de musique d’Antananarivo, formés eux aussi à l’opéra classique.
La plus belle découverte de cette aventure, pour la plupart de ces jeunes chanteurs lyriques, a été la confrontation avec la musique de Jean-Luc Trulès, une musique fraîche, inventive, très contemporaine et indocéanique : ils n’avaient jamais chanté cela !

Le fruit de cet immense travail vaut vraiment des encouragements à la mesure du défi relevé et de l’ambition poursuivie.
Samedi dernier, au Théâtre de Champ Fleuri, les artistes se sont retrouvés pour quelques répétitions et un filage. Aurore Ugolin (Maraina), arrivée le matin même de Paris, avait trouvé la force de faire 4 heures d’exercices vocaux dans l’après-midi et rayonnait de sa présence scénique, très tard le soir. Landy Andriamboavonjy et les jeunes chanteurs malgaches étaient tous là, ainsi que les 2 principaux solistes masculins. Tous se retrouvaient pour des premières “balises” à un travail qui va se poursuivre en ce début de semaine, sous la double conduite de Jean-Luc Trulès et d’Emmanuel Genvrin.
Cette “aventure des premiers Réunionnais” rompt de façon notoire avec le registre habituel - hâbleur, chahuteur et critique - du Théâtre Vollard pour faire droit à une magie lyrique d’une grande poésie.

P. David


A Madagascar et à Vitry

Arts de la rue et expressions classiques mêlés

Invitée à jouer à Madagascar l’an prochain, “Maraina” devrait aussi, si tout va bien, être au programme d’une saison théâtrale de Vitry, en 2008. Gérard Astor, Directeur du Théâtre Jean Vilar de Vitry, était présent au filage de samedi. Sa rencontre avec le Théâtre Vollard remonte déjà à plusieurs années, lorsque Emmanuel Genvrin voulut reprendre la pièce “Ubu colonial” - celle des débuts du théâtre - qui fut invitée par le Théâtre de Vitry. C’est encore Gérard Astor qui a cherché avec Vollard une gare ferroviaire capable d’accueillir le spectacle de Lepervenche.

Témoin de la gestation de “Maraina”, il se dit « très intéressé » par ce type de travail. « Nous ne voulons pas séparer la recherche d’écriture nouvelle et la recherche de publics nouveaux. L’un ne va pas sans l’autre », dit-il en décrivant tout l’intérêt que représente une démarche comme celle entreprise dans “Maraina” où « une histoire et un opéra contemporain servent une manière de lier une écriture et des publics, pas forcément familiarisés avec l’opéra ».

Le métissage des valiha malgaches, de l’accordéon et d’un orchestre symphonique est une forme de recherche, non pas de laboratoire, mais en interaction avec des publics différents.
« Le Théâtre de Vitry prépare un spectacle mêlant slam et quatuor classique, dans une recherche entre arts de la rue et expression classique. Je crois beaucoup au mélange de la musique “savante” et de la musique “populaire” », poursuit Gérard Astor, qui travaille aussi à la diffusion de l’opéra en région parisienne, en partenariat avec diverses institutions.

P. D


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