La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Histoire contemporaine
22 mars 2007

Les relations entretenues entre la France et Madagascar datent de longtemps. En 1642, le commis Jacques de Pronis, de la Compagnie des Indes Orientales, s’établit dans le Sud-Est de Madagascar, et en 1643, fonde Fort Dauphin, un comptoir commercial, une plateforme négrière.
En mars 1642, Jacques de Pronis et un certain Foucquenbourg, accompagnés de 12 colons, quittaient Dieppe à bord du navire Saint-Louis. Leur but était de fonder un établissement à Madagascar sous couvert de la Société de l’Orient. Le voyage fut sans encombre, et le Saint-Louis débarqua ses passagers à la pointe Sainte Luce, après avoir reconnu les sites de la baie d’Antongil, ainsi que l’île Sainte-Marie. La jeune colonie comprenait peu après 8 naufragés français ajoutés aux 70 colons envoyés à bord du Saint-Laurent par la Société de l’Orient, et enfin, l’équipage du Saint-Louis qui s’échoua sur un récif lors de son retour pour la France. Le successeur de Jacques de Pronis, Etienne de Flacourt, oublié à Fort Dauphin 7 ans durant, publiera en 1658 le premier ouvrage de référence consacré à la Grande Ile, l’"Histoire de la Grande Ile de Madagascar". Fort Dauphin sera, ne l’oublions pas, un comptoir commercial, une plateforme négrière, et de nombreux Réunionnais trouvent leur origine dans cette région malgache. En 1674, la moitié de la garnison de Fort Dauphin est massacrée, l’autre moitié s’enfuit à l’Ile Bourbon (Ile de La Réunion) qui, avec l’Ile de France (Maurice), supplantent alors Madagascar comme point d’appui de la présence française dans l’Océan Indien. Plusieurs tentatives d’annexion de Madagascar sont notables. En 1750, les Français acquièrent l’île de Sainte-Marie et tentent de se réinstaller sur la côte Est. Le comte de Modave demeure à Fort Dauphin de 1768 à 1771, et l’aventurier Benyowski à la baie d’Antongil durant 2 ans (1774-1776), mais les 2 tentatives échouent. L’Histoire révèle l’installation à Tamatave d’un agent commercial français sous la Révolution et l’Empire, un certain Sylvain Roux, délogé par la flotte anglaise, qui s’empare des comptoirs français de la côte malgache. Reste un nom important dans l’histoire malgache, un aventurier gascon. Jean Laborde est victime d’un naufrage sur la côte malgache en 1831. Présenté à la Reine Ranavalona I par le planteur français de Lastelle, il forgea les premiers canons, fusils et mortiers malgaches, gagnant ainsi sa confiance. Il créa diverses industries, édifia plusieurs ensembles monumentaux dont la cité industrielle de Mantasoa et le Palais de la Reine. Il exercera une influence considérable à la Cour. Certaines rumeurs malgaches feraient même de lui l’amant de la reine Ranavalona I. En 1845, une tentative militaire franco-britannique échoue contre le port de Tamatave. La Reine met alors fin aux relations extérieures. Et Madagascar refusera d’approvisionner La Réunion en riz, viandes et épices jusqu’en 1853. Elle fera expulser les étrangers à la suite d’une tentative de coup d’Etat organisée à l’initiative d’un commerçant français, Lambert. Laborde fait partie du nombre, mais reviendra à Madagascar en 1861 avec le titre de Consul de France et y mourra en 1878.
D’une colonisation agressive
Saviez-vous que 2 députés réunionnais, Le Mahy et Brunet, battaient campagne en 1870 en France pour l’annexion de Madagascar ? Quinze ans plus tard, la marine de guerre française bombarde les ports de Tamatave et Majunga, pour obtenir un traité de paix contraignant pour les Malgaches. Les Français s’installent peu à peu, et un traité de protectorat est imposé à la Reine Ranavalona III le 1er octobre 1895, après un ultimatum français et un débarquement d’un corps expéditionnaire. Nous noterons quand même l’insurrection des toges rouges (Menalamba) qui résisteront à l’envahisseur jusqu’en 1898. En 1896, l’Assemblée nationale déclare Madagascar colonie française. Le Général Gallieni, gouverneur général depuis septembre 1896, pacifie avec violence Madagascar. D’ailleurs, la Reine Ranavalona III sera purement déportée en Algérie, où elle mourra en 1917. Ses cendres seront ramenées en 1939. Certes, plusieurs mouvements de contestation à l’agression coloniale seront à noter, dont l’insurrection de 1904 menée par le caporal Kotavy. Rien de concluant face à la présence française, militaire. 1906 marque l’année de la répression du mouvement nationaliste VVS ; 34 de ses chefs seront condamnés aux travaux forcés, et l’histoire, supprimée des manuels scolaires. En effet, pour opprimer un peuple, l’aliéner, il aurait suffi de lui priver de son histoire. 40 ans plus tard, Madagascar voit naître le Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache (MDRM), qui prône l’indépendance de la Grande Île. L’année suivante, Madagascar connaît une insurrection armée, sévèrement réprimée par l’autorité coloniale malgache, et par la France, qui envoie des soldats. Cette France, qui oublie ses soldats malgaches tombés au champ d’honneur durant les 2 grandes Guerres Mondiales du siècle dernier.
L’insurrection de 1947
Le 29 mars 1947, éclate une insurrection à Madagascar, qui causera la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes, sans vraiment émouvoir l’opinion publique et la communauté internationale. Le peuple veut sortir de l’esclavage, appelé « travaux forcés » ou « travaux d’intérêt général ». Relevons tout de même que lors de ce qui fut l’apogée de la colonisation économique, soit la période 1919-1936, 12.000 Malgaches étaient soumis au service de travail forcé et non rétribué. Depuis la fin de la guerre, les Malgaches sont humiliés par un statut d’indigénat, tandis que l’élite malgache basée à Tananarive rêve d’être intégrée dans la France. C’est donc dans ce contexte que 3 députés malgaches à l’Assemblée constituante décident de créer à Paris, en 1946, le MDRM. L’un d’eux, Joseph Raseta, envisage même de conquérir l’indépendance et forme, en 1946, une société secrète, la JINA, la Jeunesse Nationaliste, tout en préparant un soulèvement. Les services de la sûreté sous la 4ème République sont informés du projet par leurs agents infiltrés dans les sociétés secrètes malgaches. Le MDRM, également informé, appelle à la non violence. La provocation française y jouera pour beaucoup. Le 29 mars, quelques centaines d’hommes armés de sagaies et de coupe-coupe attaquent des villages côtiers isolés et des plantations. Les colons européens et leurs travailleurs malgaches ne pourront repousser les assaillants, faute de moyens militaires dans leurs localités. Le gouvernement de Paul Ramadier accusera les 3 députés du MDRM d’être les instigateurs de cette rébellion, enlèvera leur immunité parlementaire, les fera arrêter. Deux seront condamnés à mort, mais leurs peines seront commuées en exil. Malgré cela, l’insurrection gagne le pays, et 18.000 hommes des troupes coloniales seront envoyés par la France. Répressions en tous genres : tortures, exécutions, regroupements forcés, mises à feu des villages. La réponse militaire française ira jusqu’au pire. Jeter des hommes vivants d’un avion, pour que les villageois craignent. On relate également que le commandant du campement de Moramanga fit mitrailler plus d’une centaine de militants du MDRM, alors qu’ils étaient enfermés dans des wagons. L’Histoire a ses tristes pages. La Réunion sera-t-elle représentée lors du 60ème anniversaire de l’insurrection de 1947 à Madagascar ?
L’expérience réunionnaise
« La Sakay la pik amoin », me confiait un jour une fille de la Sakay, née sur la Terre Rouge, de parents créoles. Zanatany (enfant de la terre) venu pour la toute première fois à La Réunion à 21 ans. Qui ne connaît pas l’histoire de la Sakay ? Une aventure coloniale réunionnaise dans un pays en quête de son indépendance, qui prend même ses origines dans le 19ème siècle. Mais cette aventure prend toute son ampleur en 1952. Raphaël Babet, alors Maire et Conseiller général de Saint-Joseph, décide, avec d’autres élus réunionnais, de créer une colonie réunionnaise à Madagascar. On crée une ville. Babetville s’appelle aujourd’hui Ankadinondry-Sakay. Seule la devanture des locaux des PTT garde encore ce nom, cette histoire, à la vue de tous. Près de 220 familles réunionnaises, fuyant la misère, s’installent sur une terre nouvelle, se forment et travaillent la terre. Des taux record en agriculture seront enregistrés durant toute la présence réunionnaise, notamment en élevage. Pendant 20 ans en effet, les colons réunionnais créeront une installation agricole moderne, avec des objectifs toujours atteints, des résultats convaincants. Certains Malgaches rencontrés sur Ankadinondry-Sakay me rapportaient, 30 ans après le départ des Réunionnais, quelques exactions esclavagistes ; d’autres, des messages de soutien aux Réunionnais qui tentent de nouveau l’aventure. « Vous savez, votre pays est riche. Vous avez ce que vous voulez chez vous. Mon père me disait toujours que c’était une grande bêtise que les Réunionnais partent. Babetville était plus riche que Ankadinondry-Sakay. Les Malgaches auraient dû garder ce savoir-faire. Pendant la malgachisation, Ratsiraka a donné ses terres aux Libyens, mais ils n’ont su rien faire et n’en avaient pas les moyens. Après, c’est devenu une ferme d’État, mais avec quel moyen ? », me racontait Jean-Jacques R. qui a travaillé sur les terres de la Sakay, pour 6 fois rien. Ça fait de la peine de voir les bâtisses en ruine, aujourd’hui désuètes, sur des terres fécondes ; Ankadinondry-Sakay est sur la route de transhumance vers Tsironomandidy, un des gros marchés de zébus à ciel ouvert.
L’indépendance et le retour de médaille
Lorsque le 22 août 1958, le Général de Gaulle se rend à Madagascar, les plus grands espoirs se fondent. Et le 14 octobre 1958, la République malgache est proclamée. Le 29 avril 1959, la Constitution de la 1ère République est adoptée, et le 1er mai, Philibert Tsiranana est élu Président de la nouvelle République. Le 26 juin 1960, l’indépendance de Madagascar est proclamée au stade de Mahamasina, après la signature des accords franco-malgaches, le 2 avril 1960, à Paris. Les relations resteront bonnes jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Didier Ratsiraka, qui mène une politique marxiste. De 1975 à 1980, les relations franco-malgaches se font de plus en plus tendues. Ratsiraka entreprend la malgachisation, tournant le dos aux partenariats possibles avec l’ancien colonisateur, et à la francophonie. Il nationalise les entreprises françaises, confisque les terres, collectivise les plantations des anciens colons, supprime l’enseignement du français dans le Primaire et le Secondaire. Il faudra attendre le 1er octobre 1998 pour que soit signé un accord-cadre sur l’indemnisation des sociétés et des particuliers spoliés par les nationalisations entre 1975 et 1978 ; l’accord sera publié par décret du 5 février 2002, et Madagascar versera les 27 millions de francs de l’indemnité globale et forfaitaire prévue par l’article 5 pour l’indemnisation des particuliers français (octobre 2000, juin 2001). Est-ce que les colons réunionnais ont été indemnisés d’ailleurs ? Sous la présidence Zafy, les relations entre les 2 pays seront plus normalisées, assez convaincantes d’ailleurs pour attirer des investisseurs. Même Didier Ratsiraka tentera de garder ce climat de tranquille entente partenariale. Il suffit de se rendre compte des nombreuses visites officielles françaises sur le territoire malgache et l’accueil français pour les gouvernants malgaches à l’Elysée ou à Matignon.
L’ère Ravalomanana
2002. Je suis Français d’origine réunionnaise. La rue de l’Indépendance est noire de monde. Les revendications sont totalement compréhensibles. On ne voit que les têtes, des parasols, assis, debout, un peuple rempli d’espoir, las de la misère. Marc Ravalomanana est élu Président de la République de Madagascar. C’est la volonté du peuple. Mais le pays est bloqué, l’économie à l’agonie, après des jours et des jours de blocus complet. Homme d’affaire redoutable à la tête du groupe Tiko, pour le nouveau Président, le maître mot est développement. La France n’aura cessé de venir soutenir ce nouveau Président dynamique dans sa démarche, d’autant que d’autres pays s’y mettent, et notamment les Etats-Unis au petit soin avec Ravalomanana. Le pays se structure et dispose aujourd’hui d’axes routiers neufs, à la solde de pays tels que la Chine, le Japon, la France, et tant d’autres. La croissance évolue, et Madagascar est une destination qui se vend. Plusieurs de ses sites ancestrales sont en passe de devenir patrimoines classés de l’UNESCO. Madagascar a une nouvelle monnaie. Plus stable ? Les affaires vont bon train, même si les investisseurs étrangers craignaient de revivre le blocage de 2002. Dans la zone Océan Indien, les actes de partenariat avec La Réunion se dessinent davantage, et des Réunionnais s’installent à Madagascar. Mi-figue, mi-raisin, les relations entre la France, La Réunion et Madagascar restent intactes. Peut-être à cause de l’Histoire ?
Willy Técher
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