Un an après la disparition de Damien Loïc Aupiais

Lettre à l’esprit de Damien

10 mai 2006

Il y a un an, jour pour jour, Damien Aupiais quittait la sphère terrestre sur une île des parfums, Nosé Bé. Il gagnait, c’est sûr, le paradis des grands hommes, même s’il était jeune. Il laisse aujourd’hui un vide douloureux dans le patrimoine musical local. Sa voix, sa cornemuse irlandaise, son âme surtout, nous manquent. Kosa i di Damien ?

"À chacun, au soir de sa vie, la conscience ou l’ignorance..." soulignes-tu dans ta Mémoire d’Outre Tombe. Excuse mon parti pris dans ce triste anniversaire. J’assistais, impuissant, à ton départ précipité, injuste. La vie est tellement contrefaite. On voit ainsi partir un homme de 23 ans. Toi, chercheur en histoire, musicien hors pair, une voix célèbre. Un humble pourtant. Leader du groupe Renésens, tu venais faire scintiller le fanal de l’humanité dans un festival franco-malgache hors normes. Hors normes ? Et c’est peu dire, au vu des nombreuses questions obscures qui tracassent ta tragique disparition. La justice, je l’espère, saura répondre aux dites interrogations, et faire respecter ta mémoire de grand Réunionnais à l’âme celtique, disparu lors d’un festival de Donia. Quand te rendra-t-on justice, à Toi, Damien, l’étudiant serein, le chercheur avisé, le musicien créolo-celtique, poète aussi je crois ?
Tu es le fils d’un père breton, d’une mère réunionnaise. Tes yeux s’ouvrirent le 8 septembre 1981 à Saint-Denis. Très tôt, tu fis montre d’un intérêt sincère pour tes deux cultures. À 8 ans, tu chantais des Kan Ha Diskan bretons dans les fêtes familiales, et savais le rythme réunionnais. À 12 ans, on t’offrait ta première Veuze nantaise. À 14 ans, tu donnais ton premier concert, avec le Trio Renaissance, regroupant ton frère Paolo à l’orgue et ton père Dominique à la Bombarde. Cette expérience musicale fera naître le groupe créolo-celtique Renésens, où tu t’afficheras comme leader charismatique, créateur d’un mouvement musical original, novateur. "Damien, en 23 ans, a apporté à la culture créole plus que deux générations", déclarait Monseigneur Gilbert Aubry, en aparté avec Dominique Aupiais. C’est encore peu dire. On connaît toute ta place dans le groupe Renésens, connu en Europe, dans l’océan Indien. On connaît aussi tout l’émoi que ta disparition a suscité à La Réunion.

Un chercheur émérite

Notre patrimoine créole peut s’enorgueillir de vivre d’apports culturels millénaires, fussent-ils plusieurs fois centenaires. Damien, je suis fier de te dire - mais ton père te l’a sûrement annoncé - que ton travail sera lu par de nombreux Réunionnais, utilisé par tous celles et ceux qui s’intéressent un temps soit peu à l’histoire de notre Pays. Le travail que tu engageas sur le quote-part culturel breton permettra à tout bon lecteur réunionnais de faire la lumière sur l’importance de l’ouverture aux autres cultures. "Son travail, c’était sa manière à lui de dire qu’il était créole et breton. Dans le peuplement de La Réunion, plus d’un tiers était breton, parce que c’était des aventuriers, des marins. Mais c’était aussi des gens qui fuyaient la misère. La Bretagne était alors colonie française. Louis XIV était un dictateur", explique ton père.
Grâce au soutien des tiens, on édite "Les immigrants bretons à l’île Bourbon de 1665 à 1810", publié aux éditions JFR Grand Océan, dans la collection Mor Braz. Ce livre est signé de ton nom, Damien Aupiais. À bon entendeur. Merci de nous fournir une recherche aussi riche, pour parfaire notre vision culturelle réunionnaise, aujourd’hui plus que jamais mise à mal par des stéréotypes inféconds, que tu combattais avec tant d’ardeur, mon frère. Qu’est-ce qu’un Réunionnais, qu’est-ce qu’un Créole, qu’est-ce qu’un Homme ? Tu le définissais par ton vivant. Aujourd’hui, même outre-tombe, tu continues à faire valoir une part culturelle oubliée, et pourtant si présente.
L’oreille réunionnaise est entraînée - et saluons le mérite de tous les musiciens de Renésens - par la mélodie du biniou ou de la cornemuse, mais cette même oreille ne sait pas que la langue créole donne à ouïr des mots bretons qui enjolivent notre vocabulaire créole déjà imagé. Moi poète, je m’incline devant ton œuvre Damien, et sais aujourd’hui tout le devoir que mon titre m’assigne. Merci mon frère, tu étais prédestiné à une grande carrière de chercheur émérite. D’ailleurs, tu le sais, nos discussions sur l’histoire réunionnaise m’ouvrèrent une porte culturelle, la Bretagne. Tu sais, Toi Damien, toute l’importance que je donne à ma langue créole et à l’histoire des nôtres. Pour moi, tu figures parmi les jeunes Réunionnais emblématiques de mon île, ceux dont l’histoire de mon pays retiendra le nom. Là-haut, salue Vladimir Canter pour moi.

Ta renaissance

Mais Damien, Toi qui vois d’en haut, encore aujourd’hui dois-je déplorer toute l’insouciance des organisateurs de spectacles. Ils ne t’accordent aucune médaille. Aucune rue ne porte ton nom. Cela - il faut l’espérer - ne serait tarder. Ta voix manque aux scènes réunionnaises, ton public te demeure cependant fidèle. RFO t’accorde une émission, avec les témoignages des tiens et de tes fidèles amis. Judex Delouise, qui préside l’équipe de football de l’Université dans laquelle tu jouais, ne pourra faire l’impasse sur tes qualités sportives. Julie Mathieu ne devra pas manquer de plaidoyers sur tes velléités estudiantines. Christophe, Patrice, Olivier, tes dalon tanpirkipé, ne tariront pas d’éloges pour toi. Tu entendras une nouvelle chanson de Renésens qui parle de toi, "Oubli pa zot", qui vante également les grands zarlor que tu admirais tant.
Toutou Maillot, ton mythique joueur de Banjo, t’envoie son plus beau dièse derrière le dos. Toi, aujourd’hui, près de ton aïeul Francis Aupiais, provincial des missions africaines, tu te délecteras avec lui du spectacle de Renésens à l’ODC, sorti en CD par l’Association réunionnaise de communication et de culture (ARCC).
Cette année, surtout le mois d’août, devrait être marquée par le passage de ton groupe en Bretagne. Espérons que tous les organisateurs bretons te feront chapeau bas, en invitant ton groupe sur ton deuxième pays. T’inquiètes ! ton livre sera présenté, à la mi-août à Ouessant, au Prix du livre insulaire dans la catégorie Livre historique. Cela concorderait à merveille avec le 150ème anniversaire de la Mission Africaine qui se déroulera sur la région nantaise. Ta première cornemuse voudra jouer. Nous t’entendrons le 5 octobre 2006 à la Cathédrale de Nantes, mais j’espère plus prochainement au Festival interceltique de Lorient, dès début août. Amwin ansanm ? 10 mai 2005, Damien tu partais. Un an après ta mort, cette année doit être la tienne dans toutes les institutions culturelles et administratives de ton pays. Vladimir a eu sa salle de spectacle. Tu mérite mieux que d’être le nom d’une rue. Tu es d’ailleurs un nom dans l’histoire réunionnaise.

Babou B’Jalah


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