Rencontre avec Ibrahim Mulin

Li tir foto an kréol rényoné !

11 janvier 2008

Vivre de la photographie. Être photographe à La Réunion. Ce n’est pas une utopie, c’est pourtant un choix difficile. Pour Ibrahim Mulin, c’est un acte militant.

Pour Ibrahim « c’est à nous de montrer comment nous, nous nous voyons. Ce n’est pas aux autres de le faire ».
Parlant de la photographie : « je ne supporte pas c’est qu’on vienne me dire comment faire mon cari volaille. »
(photo FL)

Le lavoir de Saint-Denis, derrière le Boulevard Sud, quel automobiliste habitué de la capitale n’est pas passé devant ces photographies sur tôles qui rendent hommage à ceux qui vivent là, se rencontrent là. Pour le centenaire de la mosquée de Saint-Denis, peut-être avez-vous également vu les photographies installées dans la rue piétonne. Mais qui est l’auteur de ces photographies ? C’est Ibrahim Mulin.

« Le paria de la photographie »

Alors qu’il revenait de Strasbourg où il avait étudié à l’Institut Photographique de Colmar, sa première exposition c’était en 1995, à l’Artothèque. Le directeur de l’époque, Wilhiam Zitte, avait repéré ce jeune talent, aujourd’hui confirmé, et il s’en souvient pour nous : « Ce qui intéressait amoin, dans l’exposition “A l’intérieur d’à côté”, c’était le lien entre Mayotte et La Réunion. Vu qu’Ibrahim fait partie de la communauté musulmane, il lui était plus facile d’accompagner le photographe mahorais. Ce côté ethnique était intéressant, en plus de son côté photographe qui sortait des productions des autres photographes de la place formés par des gens venus de l’extérieur de l’île. Il était un peu le paria de la photographie, le plus autonome. Il n’entrait pas dans le cadre pré-établi par les photographes professionnels. Il avait notamment fourni un travail très intéressant sur un banga urbain construit sur le boulevard sud, aujourd’hui détruit. Malheureusement ce n’est pas ce que j’avais exposé. »

Briser le syndrome de la goyave de France

Depuis, ibrahim Mulin n’a jamais cessé de créer, dans l’échange, comme l’année dernière à Madagascar où avec d’autres photographes de Fanal Fotografi, ils ont fait le off de Photo Ana ; ou lors du Saint-Denis expo photo.
Son authenticité, c’est quelque chose qu’Ibrahim revendique encore aujourd’hui. Débordant d’énergie, il peste contre le syndrome de la goyave de France qui prévaut encore aujourd’hui dans le choix des artistes à exposer, à qui l’on donne du travail. Lui n’a jamais pu bénéficier d’aide, de subvention, même pour un simple billet d’avion. Il n’y comprend rien.
Ce qui l’intéresse aujourd’hui c’est de travailler sous un jour nouveau le thème du 20 décembre, un sujet qu’il aborde sous l’angle des gramouns : « les parties du corps, la matière de la peau, des mains, les koudkongn des pieds... » Une approche qui n’a pas encore été saisie en haut lieu, parce que dans ces lieux-là on estime peut-être que tout a été dit, que tout a été fait sur le 20 décembre. Ibrahim a pourtant des choses à dire, à faire, qui sont inédites et très intéressantes. Mais il est encore difficile de se faire entendre, si l’on ne fait pas partie d’un certain cercle... Lui vient d’un milieu modeste, sorti de sa case en tôle, il s’attend simplement à ce qu’on le juge sur sa valeur, sur son travail, pas sur sa présentation, son air, sa gueule. Ibrahim Mulin rêve de mettre en place un festival de l’Océan Indien pour montrer le travail des créateurs qui comme lui n’arrivent pas tout simplement à exposer leur travail.

Mais comment est-il tombé dans la photographie ? « Mes parents avaient un vieil appareil photo, j’ai commencé à comprendre cet appareil venu d’un autre temps. Et j’ai vu que je réussissais à imprimer sur la pellicule ce que j’imaginais dans ma rétine. Tout à commencé comme ça. » Ensuite il est parti se former et revenu dans l’île son travail a plu non seulement à l’Artothèque, mais aussi à des personnes comme le regretté Jean Pierre Clain qui lui a donné la possibilité de s’exprimer publiquement.

Photographes oubliés

Ibrahim Mulin est remonté : « I di anou fé, pou fé konét anou. Mé i fé pa nou konfians, i done troi foi plis travay bann domoun déor. Komsi bann domoun i pass komand i vé pa rokonét la kalité lo travay bann fotograf rényoné. Nou la fini amont nout gayar, zot i koné nou néna in galé, sinonsa pokosa i vien rod anou kan na in travay dernié minite pou fé. Moin mi rant pa dann sistèm dalon-camaron. Juge mon travay, pa sak mi di, pa sak mi lé. Dék néna in travay inportan, in afér i pran d’l’anplér. Na pi pérsone i souvien d’nou. » Voilà pourquoi quand on évoque 2008, Ibrahim, bien qu’il fourmille de projets, répond « Inch Allah, on verra. »
Pourtant nous avons vu le travail qu’il mène sur les supports et sa recherche notamment pour imprimer les images sur de la terre séchée, craquelée. Ou d’autres choses, dont il préfère ne pas parler avant leur concrétisation.

Existe-t-il une photographie créole ?

La dernière question que nous lui soumettons est celle de l’existence d’un art photographique créole réunionnais. Sa réponse est pleine de sagesse : « Le langage photographique est universel, il serait difficile de parler d’un langage photographique uniquement réunionnais. Mais il existe bien une vision créole réunionnaise dans l’univers de la photo. Il y a des symboles de notre identité comme le pilon, ou la grégue, ou le moulin à maïs... C’est une image créole, un visuel réunionnais, ça ne correspond pas à un produit de l’Amérique ou de la France. Quant à la technique, elle ne peut être que personnel. Cependant il existe un regard réunionnais. Mi ém fotografi mon péï. J’aime saisir des moments d’authenticité, saisir des lieux. Surtout ce que je ne supporte pas c’est qu’on vienne me dire comment faire mon cari volaille. Vien pa dir amoin koman fé mon fé d’boi. La méthode photographique est la même pour tout le monde. Mais c’est à nous de montrer comment nous, nous nous voyons. Ce n’est pas aux autres de le faire. Cela nous appartient. Imagines que je viens chez toi et que c’est moi qui fait la visite de ta maison à ta place. C’est bien ce qui se passe dans le monde de la photographie ? Pourquoi ? Parce qu’on ne donne pas aux photographes d’ici les moyens nécessaires. Heureusement, néna ankor dé kartié, néna ankor d’z’androi ousa les voleurs d’âmes n’entrent pas. »

Entretien réalisé par Francky Lauret


Et les photos de la miss ?

Ibrahim estime que certains photographes ne sont pas corrects et ne respectent pas le droit à l’image ou trahissent la confiance des jeunes filles. Une image ne meurt jamais, et celles-là n’étaient pas trash. Pour lui : « Ces images détournées, alors que La Réunion était un peu de côté, nous remettent sous les yeux du monde. Mais là, avec ce marché de photo, comment va-t-on voir La Réunion ? Ces images là sont dangereuses parce qu’elles continuent de plaquer les clichés occidentaux sur notre territoire, sur notre peuple. Voilà comment ils nous voient. Mais ici, le ciel n’est pas toujours bleu, et les filles ne sont pas des cafrines de feu. » Il nous revient de maîtriser notre image.


Atelier gratuit à Château Morange

A côté de son travail de recherche photographique, il initie les jeunes à des ateliers de prise de vue et de développement de pellicule. La photo du début jusqu’à la fin c’est ce qu’il fait d’ailleurs durant ces vacances, tous les matins à Château Morange, dans le cadre des activités de Saint-Denis Vacances. Il reste encore des places et c’est tous les matins de neuf heures à midi et de quatorze heures à dix-sept heures, pour les jeunes à partir de douze ans. C’est gratuit. Le thème de cette année c’est l’énergie. Ce type d’atelier il en mène souvent, pour Vauban ou pour l’école Candide Azéma en 2007. Son but « que les jeunes soient satisfait de ce à quoi ils auront aboutis. Qu’ils comprennent le sujet, le tirage. »


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Témoignages - 82e année


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