Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
22 octobre 2007

Le programme 2007 de Lire en fête présente deux figures contrastées de la littérature française et créole : René Char (1907-1988), dont c’est cette année le centenaire de la naissance, et Alain Peters (1952-1995), longtemps délaissé de son vivant par une société qui tardait à muer et comprenait mal ses élans de rock-star de la “pop-décadence”. A découvrir au fil des rencontres programmées dans l’île.
René Char
René Char est né le 14 juin 1907 à L’Isle sur la Sorgue. Certains lui ont fait une réputation de “poète hermétique”, probablement par incompréhension de ce qui fonde le mouvement même de son écriture : une exigence de dépouillement du langage, jusqu’à réduire les phrases à de fulgurants instantanés. René Char est celui qui a dit « Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps », ou encore, extrait des Feuillets d’Hypnos : « Epouse et n’épouse pas ta maison », « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », « mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major », « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », « Etre du bond. N’être pas du festin, son épilogue ».
A l’âge de 10 ans, il assista à la lente agonie de son père, mort en 1918. Ses premières collaborations littéraires (les revues “Le rouge et le noir”, “La cigale uzégeoise”, “Feu” d’Aix-en-Provence, “Méridiens” de l’Isle sur Sorgue...) datent de son service militaire, qu’il effectue dans l’artillerie, à Nîmes. C’est dans cette ville que paraît Arsenal (1929), premier recueil de 16 poèmes de René Char écrits entre 1927 et 1929. Un exemplaire parvenu à Paul Eluard décidera de la rencontre, fin 1929 à Paris, entre René Char, alors âgé de 22 ans, Breton, Aragon et Crevel, qui animent le mouvement surréaliste. Ensemble, ils fondent en juillet 1930 la revue “Le Surréalisme au service de la révolution”. De ces rencontres sont nées “L’action de la justice est éteinte” (1931), “Le marteau sans maître” (1934). Puis, dans le second semestre de 1935 intervient la rupture avec le courant surréaliste : « Le Surréalisme s’est carrément engagé (...) dans une voie qui le conduit infailliblement à la maison de Retraite des belles-lettres et de la violence réunies », écrit-il à Benjamin Péret (l’Isle, 7 décembre 1935). Il reste lié à Paul Eluard et André Breton - qu’il retrouvera notamment pendant la guerre -, poursuit une œuvre de solitaire et d’homme d’action en prise avec son temps. En 1937, il dédie son “Placard pour un chemin des écoliers” aux enfants d’Espagne (parution dans Cahier d’art n°4-5). En 1945, il appellera à la solidarité en faveur des déportés politiques.
Démobilisé en 1940, il entre presque aussitôt dans la Résistance (capitaine Alexandre). De 1940 à 1944, dans un monde à l’agonie, René Char écrit, sans les publier, des textes exprimant sa révolte. Il a décidé de prendre les armes « avec un verrou aux mâchoires ». Il sortira de cette expérience une œuvre magistrale, “Les Feuillets d’Hypnos” - qui paraissent en 1946. D’autres textes de cette époque paraîtront plus tard encore, inclus dans “Recherche de la base et du sommet” (1955).
Après la Libération, “Seuls demeurent” (1945), somme des temps de guerre, est suivi de “Premières alluvions” (1946), “Le Poème pulvérisé” (1947), “Fureur et mystère” (1948) et “Matinaux” (1950) qui ont mission d’éveiller, au sortir de la réclusion, « aux mille ruisseaux de la vie diurne ». Paraîtront ensuite “En trente-trois morceaux” (1956), “Flux de l’aimant” (1964), “L’âge cassant” et “Retour Amont” (1965), “La nuit talismanique” (1972), “Faire du chemin avec...”, en tiré à part dans le recueil “Fenêtre dormante et porte sur le toit” (1976).
D’innombrables textes sont parus dans des revues, parfois tirées à quelques dizaines d’exemplaires. René Char a jalonné le 20ème siècle de ses amitiés avec des grands auteurs et des peintres contemporains - certains très célèbres (Matisse, Miró, Braque, Giacometti, Picasso...), d’autres moins, comme Joseph Sima, qui signe avec René Char, “L’effroi la joie” (1969) Zao Wou, qui enlumine “Effilage du sac de jute” (1980) ou Galperine, qui accompagne “Au-dessus du vent” (1981).
En 1979, la Bibliothèque nationale exposa des manuscrits de René Char enluminés par des peintres amis. Hospitalisé à Marseille et au Val de Grâce en janvier puis février 1988, René Char meurt le 19 février. En mai 1988 est parue l’édition posthume de “Eloge d’une soupçonnée”.
P. David
“Les Feuillets d’Hypnos” paraissent en 1946.
Extrait
Elise
Elise que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier,
fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment
pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me
souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule.
Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir,
comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire.
Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de
s’entrouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir.
Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui
passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne
introuvable.
“Les Deux sœurs”, revue des Editions du Serpent de mer, Belgique, mai 1946.
Alain Peters
Alain Peters est né à La Réunion le 10 mars 1952. Son père, Edouard Peters, musicien, était tantôt à la batterie, tantôt joueur de flûte dans l’orchestre en cuivre de Chane Kane, le saxophoniste. La famille - qui compte 7 enfants - a habité rue Roland Garros, derrière le petit marché, puis au Chaudron, puis à Bellepiere. Alain, qui a témoigné très tôt de bonnes dispositions à la musique, joue à l’âge de 13 ans de la guitare dans l’orchestre de Jules Arlanda. Il a appris à jouer “à l’oreille”, devient vite très agile et fréquente les orchestres de bal plus assidûment que les établissements scolaires - collège Saint-Michel et lycée du Butor - qu’il désespère à force de “baché”. Il n’aimait que la musique, toutes les musiques : Brel, Brassens, les Beatles, Led Zeppelin et Jimi Hendrix...
A La Réunion, la vogue pop et rock se heurte au début à une société restée jusque-là assez éloignée des modes musicales. Alain Peters joue avec les Lords, puis avec les frères Lebon, dans Pop-Décadence, dont il est le guitariste-chanteur. « C’était le plus anglais de nous tous. Personne ne chantait mieux que lui Led Zeppelin ou les Stones », disait de lui Jean-Michel Toquet, alias Zoun (cité par Thierry Barra dans l’édition du PRMA). Alain Mastane, qui a lui aussi joué avec Pop-Décadence, se souvient combien Alain Peters “sortait du lot”, s’intéressant à tous les instruments, à toutes les musiques (en particulier le blues) et pas seulement au rock, même si c’est dans ce genre qu’il remporte les plus vifs succès.
En 1975, il quitte Pop-Décadence pour se lancer sur les traces de courants émergents, avec une nouvelle formation musicale, Satisfaction, qui n’a eu qu’une brève existence.
En sonnant le glas des orchestres, vers la fin des années 70, la vague disco a semé le désarroi dans le monde des musiciens. Si certains partent tenter leur chance en France, Alain Peters, lui, ne veut pas quitter son île. Il se recentre sur le patrimoine musical réunionnais, alors que le maloya sort peu à peu de l’ombre.
Avec René Lacaille et le groupe Caméléons - où jouent aussi Bernard Brancard, Hervé Imare, Joël Gonthier - Alain Peters va mêler allègrement rock, blues, séga et maloya. Le groupe joue et enregistre à l’époque dans un studio de Saint-Joseph, aménagé dans le sous-sol du cinéma Royal. C’est là que le poète Jean Albany découvre un jour le groupe de musiciens, et de la rencontre naît le projet d’un enregistrement, “Chante Albany”, soutenu par l’ADER, et dont la Direction musicale est confiée à Alain Peters.
Mais l’expérience saint-josephoise tourne court, Alain et sa compagne Patricia reviennent habiter Saint-Denis, où naît une petite fille, Ananda Devi. Selon un témoignage de Patricia Deveaux, Alain Peters est à la recherche d’un nouvel équilibre, tenant alcool et zamal à distance. Puis Alain Peters repart dans une nouvelle aventure musicale, avec le groupe Carrousel et Loy Erlich, qui avait connu Peters à Saint-Joseph avant de repartir en France, pour revenir en 1979. Le groupe se produira en première partie de Téléphone, au stade de l’Est, mais le groupe “galère” malgré tout. « Il a trop de tours d’avance sur une époque qui se cherche », écrit Thierry Barra, en décrivant comment le poète-musicien “replonge” dans l’alcool et finalement est écarté du groupe.
Puis Alain Peters voit partir sa compagne avec leur fille.
C’est un enseignant passionné de musique, Jean-Marie Pirot, qui proposera à Alain Peters d’enregistrer les textes et chansons que le poète-musicien, même au plus profond du désespoir, n’a pas cessé de composer. Ils mettront près d’un an à enregistrer, dans des conditions artisanales, avec un magnétophone à quatre pistes, la cassette parue sous le titre “Romance pou in zézère” accompagné d’un livret de 60 pages, “Mangé pou le cœur”. Alain Gili et l’association soutinrent l’édition, en 1984-85, d’un 45 tours.
Ces soutiens amicaux de l’ADER, de Village Titan, et de quelques amis comme Zoun, Pierrot Vidot, ou Marco Polot (disparu depuis) n’ont pas pu arrêter le lent processus d’autodestruction par l’alcool. Village Titan finança un voyage vers le Sud de la France motivé par une cure (de désintoxication) - voyage au cours duquel Alain Peters retrouva Loy Ehrlich et enregistra avec lui quelques-unes de ses chansons. On le crut tiré d’affaire en 1994, lors de la reformation du groupe Carrousel, le temps de deux concerts, à Saint-Denis et à Saint-Gilles. Alain Peters y fit un retour sur scène, très chaleureusement salué par le public, et dont se souviennent encore tous ceux qui l’ont vu. Un autre projet d’enregistrement, avec Discorama cette fois, ne verra pas le jour. Alain Peters est foudroyé en pleine rue, à Saint-Paul, le 12 juillet 1995.
P. David
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