Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Mémoire de la traite négrière
18 décembre 2007

Dans la cour du lycée de Jena (Louisiane, Etats-Unis), il y avait un arbre blanc. On l’appelait ainsi non en raison de la couleur de son feuillage, mais parce que seuls les lycéens blancs avaient l’habitude de s’asseoir sous son ombrage. Un jour de septembre 2006, un lycéen noir voulut défier cette tradition. Le lendemain, en signe de menaces, 3 cordes de pendu étaient nouées aux branches. L’affaire dégénéra en bagarre, 6 lycéens noirs furent traduits en justice pour tentative de meurtre. Aucun Blanc ne fut inquiété, pas même celui qui avait brandi un fusil. Le 20 septembre 2007, des dizaines de milliers de manifestants protestèrent contre cette iniquité, marquant le début de la lutte pour les droits civiques... au 21ème siècle.
Ainsi, les tensions raciales sont encore bien présentes aux Etats-Unis, et la question de l’intégration des descendants d’esclaves noirs est loin d’être réglée.
En France, le problème se pose en des termes très différents, mais n’est pas mieux résolu. Sur proposition d’Aimé Césaire, le Parlement unanime a voté, en 1946, une loi faisant des « colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane » des départements français. Peut-on, pour autant, dire que la traite négrière et l’esclavage font partie intégrante de l’histoire de France ?
De fait, cette histoire suscite toujours réticence et gêne. Beaucoup ignorent que, pendant près de 4 siècles, des vaisseaux battant pavillon français sont partis par milliers de Bordeaux, Nantes, le Havre, La Rochelle, Saint-Malo ou Honfleur afin de rejoindre les côtes africaines, d’où ils repartaient chargés d’esclaves destinés à être vendus dans les colonies françaises d’Amérique. Peu savent que la traite eut d’importantes répercutions dans l’Océan Indien et en Océanie, et que le commerce triangulaire constitua une étape importante du développement capitaliste à l’échelle mondiale. Ils ignorent aussi que cette violence fut légitimée par l’élaboration et la promotion d’une idéologie anti-Noirs et que son organisation juridique, le “Code noir”, promulgué en 1685, qualifiait les Nègres de « biens meubles ».
On assiste néanmoins depuis les dernières décennies à un mouvement de réappropriation de l’histoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions par un nombre croissant d’associations. C’est ainsi que, le 23 mai 1998, de nombreuses organisations des Antilles et de la Guyane prirent l’initiative d’une marche silencieuse à Paris dont l’objectif était de rappeler le souvenir des millions de victimes de la traite et de l’esclavage des nègres. Rompant avec l’oubli, les participants se proclamèrent « filles et fils d’esclaves », affirmant leur détermination à voir honorée la mémoire de leurs ancêtres par l’ensemble de la « communauté nationale ».
Dérives
du racisme
« génétique »
Cette manifestation (40.000 participants) et la situation politique particulière (cohabitation entre un président de la République de droite, M. Jacques Chirac, et un Premier ministre socialiste, M. Lionel Jospin), jouèrent sans doute un rôle décisif dans le vote unanime du Parlement, le 10 mai 2001, d’une proposition de loi déposée par Mme Christiane Taubira, qualifiant la traite de crime contre l’humanité. Ce texte décide en outre de donner une place plus importante à cette histoire dans les programmes scolaires et de recherche, et de faciliter l’accès aux archives. Des démarches seront effectuées auprès du Conseil de l’Europe et de l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour que la notion de crime contre l’humanité soit reconnue et qu’une date de commémoration commune soit fixée.
La loi décide, enfin, la création d’un comité de personnalités qualifiées, parmi lesquelles des représentants d’associations défendant la mémoire des esclaves, chargé de proposer, sur l’ensemble du territoire national, des lieux et des actions qui « garantissent la pérennité de la mémoire de ce crime à travers les générations ». Malgré les critiques dont elle fut l’objet, la loi Taubira apparaît comme un pas décisif sur le chemin de la réparation historique due aux victimes de l’esclavage. Elle anticipe la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance, organisée à Durban (Afrique du Sud) en septembre 2001 par l’ONU, et qui réunit 170 Etats et de très nombreuses Prganisations non gouvernementales (ONG).
Qualifiée par certains de « fiasco retentissant » ou de « grand-messe fourre-tout », cette réunion permit néanmoins de reconnaître la permanence du racisme et de pointer ses nouvelles formes, qui touchent des travailleurs migrants, des demandeurs d’asile, des réfugiés, des déplacés (1). Elle dénonça les dérives vers un racisme « génétique » de la part des entreprises, institutions ou Etats qui exigent des examens de ce type sous prétexte de déceler d’éventuelles « anomalies ». Si la conférence de Durban a ses limites et ses lacunes, elle est la première reconnaissance internationale que la traite esclavagiste a été une tragédie dans l’histoire de l’humanité et qu’elle constitue un crime contre l’humanité.
Les travaux de Durban renforcent sans aucun doute ceux du Comité pour la mémoire de l’esclavage, créé en France le 5 janvier 2004, en application de la loi Taubira. C’est ainsi que cette instance propose, dans un rapport remis au Premier ministre le 12 avril 2005, de nombreuses mesures permettant de valoriser la recherche et de multiplier les supports pédagogiques et culturels sur les thèmes de la traite négrière et de l’esclavage. Il propose également la date du 10 mai, jour où la loi a été votée par le Sénat, comme date de commémoration, baptisée Journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.
Cette date ne remporta pas l’adhésion de tous. Le Dr Serge Romana, Président du Comité marche du 23 mai 1998 (Cm98), proposait, avec d’autres associations et des parlementaires d’Outre-mer, la date du 23 mai, évoquant la seconde abolition de l’esclavage dans les anciennes colonies françaises (23 mai 1848) (2) , la publication au Journal officiel de la loi Taubira (23 mai 2001) et la « marche des 40.000 » (23 mai 1998). D’autres dates auraient pu être choisies : le 8 février, en référence au congrès de Vienne de 1815 où les nations européennes condamnèrent solennellement la traite négrière transatlantique comme « répugnant au principe d’humanité et de morale universelle » ; le 23 août, choisi par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), en référence à la nuit du 22 au 23 août 1791, qui marque le début de l’insurrection, à Saint-Domingue (Haïti), qui allait jouer un rôle déterminant dans l’abolition de la traite négrière et l’émancipation des peuples d’Amérique latine et des Caraïbes.
Renforcer
la cohésion
nationale
Finalement, c’est le 10 mai 2006 que le président de la République, entouré des présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, du Premier ministre et de plusieurs ministres, rendit hommage, pour la première fois, aux « millions de victimes anonymes », souhaitant que cette commémoration permette de célébrer la diversité française et de renforcer la cohésion nationale. Ainsi, une étape très importante dans la longue marche contre l’oubli était franchie.
Maintes associations pressent les pouvoirs publics de s’engager sur le chemin difficile de la réparation du crime. Aux Antilles, par exemple, des voix s’élèvent pour que soient restituées à la collectivité les terres appartenant aux héritiers des esclavagistes - la “caste béké”. Haïti dut payer à la France la somme de 150 millions de francs-or pour être reconnue comme Etat-nation. Nombreux sont ceux qui estiment que ce tribut, versé sous la contrainte, devrait être symboliquement restitué.
La proposition de loi Taubira comportait initialement un article proposant la création d’un Comité de personnalités « chargé de déterminer le préjudice causé et d’examiner les conditions de la réparation due au titre du crime ». Refusé en commission des lois, ce texte n’a pas été soumis aux votes de la représentation nationale. Il n’en demeure pas moins que la question de la réparation du crime contre l’humanité, par nature imprescriptible, ne peut être ignorée. Si, le plus souvent, la revendication d’indemnisation individuelle est écartée, nombreux sont ceux qui souhaitent que s’établissent des rapports nouveaux entre la France et les pays qui ont été victimes de la traite négrière et de l’esclavage (annulation de la dette et mise au point de projets de coopération publics et privés, conformes aux intérêts des habitants).
Tous ceux qui se sentent concernés, selon les mots de M. Chirac, par l’« exigence de mémoire, de justice, de vérité et de fraternité » peuvent donc rester mobilisés. Ils le demeureront d’autant plus sûrement que le Président Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse de dénoncer la « mode exécrable » de la « repentance », qui « exige des fils qu’ils expient les fautes supposées de leurs pères et de leurs aïeux ». Il est sans doute trop tôt pour savoir si ces propos traduiront un réel changement dans l’approche officielle de la traite et de l’esclavage. Mais quand on les rapproche de ceux tenus le 26 juillet par M. Sarkozy à l’Université Cheikh-Anta-Diop, à Dakar, et qui ont soulevé une vive réprobation (3) , il est permis de s’interroger.
Marie-France Astégiani-Merrain, Stéphane Coloneaux, Estelle Le Joncour, Michèle Moizant et Daniel Voguet,
respectivement Président, Vice-présidents et porte-parole de l’Association de Descendants d’Esclaves Noirs et de leurs amis (ADEN).
(1) Lire Christian de Brie, “L’avenir du passé”, Le Monde diplomatique, octobre 2001.
(2) Une première abolition avait été prononcée en 1794 par la Convention. C’est l’Empire qui rétablit la traite.
(3) Lire Anne-Cécile Robert, “L’Afrique au kärcher”, Le Monde diplomatique, septembre 2007.
“Monde Diplomatique”
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