APE : alerte générale sur les emplois à La Réunion, résultat de l’aliénation
9 juin, parRisque d’anéantissement des emplois liés à la production de richesses à La Réunion
Gervais Maillot : Un homme aux multiples métiers - 1 -
27 décembre 2008

« J’ai exercé douze métiers différents parce que j’avais besoin de gagner ma vie... » : à travers un entretien avec Marc Kichenapanaïdou, Gervais Maillot rappelle quelles étaient les conditions de vie à La Réunion avant l’abolition du statut colonial.
Gervais Maillot ?
- Je suis né un 10 avril 1912, deux ans avant la Première Guerre, à Saint-André. Mon père était planteur, il cultivait la terre de ses ancêtres, héritée de ses parents... Dans la famille, on était quatre enfants, moi je suis le cadet, j’avais deux frères et une sœur.
J’ai eu une enfance très malheureuse, ayant eu de l’asthme dès la naissance. J’ai énormément souffert jusqu’à l’âge de douze ans à cause de ma maladie. Souvent essoufflé, je n’ai pas eu droit à une scolarité normale ; si deux jours je partais à l’école, arrivé le troisième jour, je prenais mon lit pour deux ou trois mois !... Ce qui fait que je n’étais pas régulièrement à l’école, je gardais ma petite sœur et mon frère, l’aîné travaillait déjà en ce temps-là et je faisais le ménage, la cuisine... Tant bien que mal, mon père fit tout son possible pour me soigner. Et un jour, mes petits camarades ayant insisté pour que j’aille nager avec eux, j’ai remarqué que mes crises d’asthme se sont espacées. C’est à la suite de cet évènement que j’ai pu suivre une scolarité normale, exactement à partir du 3 mars 1924. Par rapport aux autres enfants, j’étais un “grand palmiste” et j’avais honte, malgré ça, je voulais apprendre. Aujourd’hui, je sais lire, mais pas beaucoup... Ensuite, je suis passé en classe supérieure, c’est-à-dire en cours élémentaire. Dernier au début de l’année, à la fin, j’étais devenu un élève moyen !
L’ancienne école des Frères près du marché, à droite de l’église, celle des filles se trouvait de l’autre côté. Dans l’établissement, dont le tour était en maçonnerie et l’intérieur en bois, il y avait environ deux cents élèves.
Mon institutrice s’appelait Madame Lamorgue, c’était la grand-mère d’Auguste Legros qui est devenu maire de Saint-Denis ! Elle était déjà âgée, respectée par les élèves... Elle nous donnait la fessée ! Ah ! Les instituteurs étaient des gens très sérieux ! Je suis arrivé jusqu’au certificat d’études, qui était le passage obligé pour trouver un travail... Mais à cause de ma santé, à seize ans, je n’ai plus voulu aller à l’école. On parlait le créole et on le parlait très bien. De nombreuses personnes parlent difficilement le français, mais l’écrivent parfaitement bien.
Pendant la récréation, à quels jeux jouiez-vous ? Déjà, étiez-vous sportif ?
- Les jeux ! Je n’avais pas le temps de jouer ! Si, quelquefois au football, avec un pamplemousse... mais je préférais étudier. A la maison, je n’avais pas trop le temps car il y avait l’eau à aller chercher à la fontaine, juste au pont Auguste. Et comme l’eau coulait à petites gouttes, il fallait faire deux ou trois voyages et cela se terminait tard, après 7 heures du soir. Il y avait aussi la corvée d’animaux, c’est-à-dire leur donner à manger. Une fois par semaine, le jeudi matin, avant d’aller à l’école, on allait chercher les herbes pour les nourrir... Et ensuite, pour ne pas être en retard, on faisait la course.
Le dimanche, c’était le jour de la messe, à 4 heures, à Saint-André. C’était pour les grandes personnes en principe, mais généralement, on partait avec eux parce les corvées nous attendaient au retour à la maison, c’est-à-dire s’occuper des cabris, nettoyer leur parc, les faire promener et puis chercher du bois aux alentours... Lorsqu’il se faisait rare autour de chez nous, on allait au fond de la Rivière Saint-Jean.
C’est la rivière qui sépare Saint-André de Sainte-Suzanne... On cherchait des branches sèches, et si on ne trouvait plus de bois, on prenait des bambous secs...
A partir du 22 ou 23 décembre, l’école s’arrêtait, et on fêtait Noël et le Jour de l’An. On était pauvres, mais pas malheureux. Tout le monde se rassemblait pour festoyer ensemble. La veille, on tuait les volailles, les canards et les cochons, on faisait des pâtés créoles, et une fois la messe de minuit terminée, tout le monde se réunissait pour manger, danser et boire jusqu’au lendemain... et même je dirais jusqu’au 6 janvier, fête des Rois... On était en congé annuel, toutes les usines étaient fermées jusqu’au mois d’avril... Tout le monde était en fête, les Malabars aussi avec leur marche dans le feu et le fameux Jacquot, réputé pour ses acrobaties. Le Jacquot portait un “langouti” comme les Malgaches, son corps était couvert de peinture, il dansait en se courbant en arrière en forme de U et il ramassait des pièces avec la bouche...
Vous avez appris la cordonnerie ?
- Je ne voulais pas rester à la maison. A côté de chez moi habitait un cordonnier et souvent j’étais chez lui, je le regardais faire. De plus, je voulais aider ma famille. J’ai donc appris à faire des souliers, mais j’ai changé de cap pour être apprenti charpentier car on ne gagnait pas vraiment bien sa vie en tant que cordonnier.
C’était toujours à Saint-André ?
- Oui, j’avais seize ans. Il s’appelait Augustin Latrepe, un créole noir. C’était le meilleur des chefs, je n’ai jamais vu ça jusqu’à aujourd’hui. Quelqu’un qui possède autant de connaissances et aussi adroit que lui. Au début, je ne sais pas s’il avait peur ou s’il ne voulait pas m’apprendre le métier. Un jour, alors que je l’aidais, il cherchait un point de repère, comme il y en avait plusieurs, je lui en ai montré un, il m’a grondé, voulant même me frapper juste pour ça. J’ai appris à mes dépens qu’il fallait clouer mon bec. Donc, pendant qu’on travaillait, je l’épiais et j’enregistrais tout. Lui croyait que je ne comprenais rien !
Aviez-vous un salaire ? Un contrat ?
- On avait 5 francs CFA par semaine. Et un journalier percevait 7,5 francs CFA. C’était de l’argent parce qu’on pouvait acheter un kilo de riz qui coûtait 0,35 centime de franc. Le kilo de bœuf était à 1,5 franc. Quand on dit qu’on touchait beaucoup avant, c’est faux. Auparavant, il n’y avait aucun secours. Mais l’homme était tellement consciencieux que, finalement, il n’avait pas besoin de secours non plus. Malgré tous les problèmes qu’on pouvait rencontrer, la vie d’autrefois était moins dure qu’actuellement. Personne ne mourait sur le trottoir.
Vous voulez dire que les clochards n’existaient pas ?
- Oui. Lorsqu’un malheureux avait besoin d’aide ou de soins, il allait voir le maire et ce dernier l’aidait. A mon époque, c’était le Docteur Martin... Avant, on ne choisissait pas un travail, on testait la résistance, les connaissances pour voir si tout allait. Puis on passait manœuvre et ouvrier, et un meilleur salaire... Moi, j’ai exercé douze métiers différents parce que j’avais besoin de gagner ma vie... J’ai travaillé chez un peintre en carrosserie, également capitonneur, pendant trois ou quatre mois, puis je l’ai quitté pour aller travailler à l’usine Bois-Rouge, puis à la commune en tant que journalier charpentier, et encore à l’usine. Toujours la charpente, à la coupe et l’entre-coupe pendant huit mois environ, depuis 6 heures du matin... En hiver, on ne pouvait pas commencer à travailler à 6h30 car il faisait encore nuit, il fallait attendre que le soleil se lève. Donc, on sortait de chez nous à 5 heures, à pied on faisait huit à dix kilomètres... Lorsqu’on montait de grade, le salaire augmentait et on achetait un vélo ! Et là, sur ces chemins, en vélo, on devait se munir d’une lampe, pour éviter les nids de poules !
Vous ne restiez jamais très longtemps au même endroit...
- Non ! On cherchait du boulot, mais ce n’était pas souvent facile à trouver. Ce qui se présentait à nous, on ne le refusait pas ! J’ai même fabriqué des roues de charrettes à Saint-André.
On ne prenait pas n’importe quel bois. Le moyeu était fabriqué en bois de “cœur bleu”, le meilleur pour construire des charrettes ! Sinon il y avait le “bois noir”. Le diamètre de la roue variait en fonction de la taille de l’animal appelé à tirer la charrette, par exemple entre un mulet et un cheval, il y a une différence ! Donc, on faisait la roue, on ajoutait quatorze rayons... Le bois d’abord, le cercle ensuite. Il y avait toute une technique pour mettre ce cercle. Et il fallait être au moins trois personnes pour le faire ! J’ai fait ça six à huit mois, et c’était suffisant ! Calculer pour faire une bonne roue, cela m’a donné du mal, surtout avec les divisions ! C’était plus facile de tracer avec un compas, en tout cas pour moi.
Comment étiez-vous payé ?
- A la journée, 7,5 francs CFA. Mais le patron, Marcel Lambert, je ne sais pas s’il avait peur ou quoi, il ne me montrait pas comment il fallait faire. Il m’empêchait même de le regarder. Alors je l’observais discrètement. Un jour, il m’a surpris, j’ai tout fait pour me faire pardonner, mais rien à faire, il m’en voulait ! Finalement, je suis parti dans les Travaux publics, un travail qui demandait beaucoup de déplacements, de connaissances et d’expériences.
En mon temps, le directeur était Fernand Cazal, puis Gervais Ozoux. Mais je connaissais bien Monsieur Cerveaux. Il était ingénieur et moi ouvrier, mais n’empêche qu’on s’entendait bien.
Aux Travaux publics, je recevais 20 francs par jour. Le chef-ouvrier faisait beaucoup de bêtises, il avait l’âge d’aller à la retraite, mais comme on n’était pas sûr de percevoir la retraite à cette époque, il fallait travailler jusqu’à la mort. Enfin, dans les Travaux publics, il y avait beaucoup d’ouvriers qui buvaient et aimaient bien leur “p’tit coup d’sec” avant de rentrer du boulot. Après le travail, ils aimaient se réunir à la boutique avant de rentrer chez eux. Ce que l’ingénieur n’appréciait pas du tout ! Moi, je ne buvais pas et il me demanda de réaliser deux portes pendant son absence de huit jours environ. Eh bien, le chef a réussi à me donner des dimensions inexactes pour ces deux portes destinées à la gendarmerie de Hell-Bourg !!!
Combien de temps êtes-vous resté aux Travaux publics ?
- Pas longtemps ! Un jour, Monsieur Ozoux m’a demandé si je pouvais faire une roue, ce que d’habitude, il confiait à Marcel Lambert dont j’ai parlé tout à l’heure. Comme je n’avais pas d’outils, il en fit acheter par le service ! Lambert n’avait pas confiance en moi, mais malheureusement pour lui, j’avais enregistré ses procédés. Et cela s’est bien passé. Monsieur Ozoux, voyant cela, m’a augmenté : je touchais en fin de mois 600 francs, plus 20 francs par jour. Et il me dit : « Mais tu touches un salaire de chef ! T’es capable de tout faire ! ». Il m’a dirigé vers le métier de bombagiste chez un charpentier, j’assurais la maintenance. Le premier béton n’est apparu que vers 1929-1930.
Marc Kichanapanaidou
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