La concentration de richesses révèle l’ampleur des inégalités dans les anciennes colonies intégrées à la République française comme La Réunion
5 juin, parRapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Entretien à propos du Cercle philosophique réunionnais
18 avril 2006

Le 8 avril dernier, “Témoignages” a publié une tribune libre de Lucien Biedinger, ancien professeur de philosophie et animateur de notre rédaction, intitulée : ’Afin de relever les défis de notre île, valorisons les atouts philosophiques de La Réunion’. Après la publication de ce texte, où il est notamment question de la création en cours d’un Cercle philosophique réunionnais, nous avons voulu en savoir plus sur les projets de son auteur et de ses amis. Entretien.
Lucien, dans le texte publié récemment par “Témoignages” sous ta signature et dans lequel tu proposes que l’on prenne tous les moyens nécessaires pour valoriser les atouts philosophiques de La Réunion, tu parles d’un Cercle philosophique réunionnais, qui voudrait notamment contribuer à la réalisation de cet objectif. De quoi s’agit-il exactement ?
- L. B. : Avec trois autres amis - Brigitte Croisier, Bernard Pitou et Radjah Véloupoulé, qui sont des professeurs de philosophie - et avec d’autres amis qui nous ont rejoints depuis quelques mois, nous avons commencé à lancer ce projet de créer un Cercle philosophique réunionnais. D’ailleurs le texte dont tu parles est la première expression publique de ce cercle puisque si je l’ai rédigé, il n’a été envoyé aux médias qu’après avoir été débattu et corrigé avec mes collègues et amis. Il a donc été publié en quelque sorte sous l’égide de ce groupe en formation, qui ne veut pas se contenter de rencontres du style “café philosophique” (nous n’avons rien contre ce genre d’échanges, bien au contraire !).
Nous voudrions que ce cercle soit actif, c’est-à-dire, par exemple, produise des textes, organise des conférences, sorte une publication, donne des cours, anime des débats etc... Tout cela afin de faire vivre la philosophie, la pratique philosophique, à La Réunion et d’y faire participer le maximum de Réunionnais. D’ailleurs nous avons déjà un site sur Internet, où toutes les personnes intéressées peuvent s’exprimer. (1)
Dans quel but ?
- L. B. : Tout simplement, si je puis dire, pour que les Réunionnais, comme tous les citoyens du monde, puissent dès leur plus jeune âge s’approprier la philosophie, c’est-à-dire faire vivre leur “amour de la sagesse”, qui n’est ni plus ni moins que le sens étymologique du mot d’origine grecque “philosophie”. Et pour moi, “l’amour de la sagesse” ne doit surtout pas être compris comme le désir d’être “gentil”, “tranquille”, “résigné”. Bien au contraire !
La sagesse, chez tous les peuples du monde, c’est d’abord la connaissance, donc le doute, l’esprit critique, la recherche du sens ; c’est aussi la contestation du désordre établi, la quête de la vérité, le combat pour la justice et la liberté.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les personnes qui sont admirées pour leur “sagesse” ou qui sont qualifiées de “sages” sont le plus souvent des rebelles, des résistants, des hommes et des femmes ayant une vision anticipative du futur et appelant leurs concitoyens à se mobiliser pour construire un avenir et un monde plus humains.
Être philosophe, c’est-à-dire philosopher, ne doit donc pas être réservé à des professionnels de la philosophie. Ce désir, cette volonté de voir notre vivre ensemble s’améliorer, de voir tous nos concitoyens avoir non seulement des moyens de vivre décemment mais encore des raisons de vivre personnellement et collectivement de façon la plus épanouie possible, c’est cela la philosophie. Et dans ce sens, n’avons-nous pas intérêt à tous essayer d’être philosophe afin de changer le monde ? N’est-ce pas une tâche qui incombe à chacune et à chacun d’entre nous de réfléchir sur les valeurs fondamentales qui guident notre société, sur le contrat social qui dirige ou oriente nos vies ?
Oui, mais ça c’est de la politique...
- L. B. : Oui et non. Oui, au sens où la philosophie, comme toute pratique humaine, ne peut être indifférente à l’organisation des pouvoirs dans nos sociétés et dans le monde, surtout avec toutes les conséquences que cela implique pour les humains. Et de ce point de vue, aucune philosophie n’est “neutre” par rapport aux enjeux politiques de son temps. Il y a d’ailleurs des philosophes de tous bords sur le plan politique : des conservateurs, des progressistes etc...
Mais d’un autre point de vue, la philosophie et la politique n’ont rien à voir l’une avec l’autre ; ce sont deux pratiques totalement distinctes - ce qui ne veut pas dire séparées - et agissant sur des plans très différents, avec des modes de fonctionnement très différents, mêmes si leurs sujets de préoccupations peuvent parfois les rapprocher.
En tout cas, la philosophie n’a pas pour réputation d’être populaire, attirante pour le citoyen dit ordinaire ; pour presque tout le monde, elle est réservée à une soi-disant élite intellectuelle, éloignée de surcroît des problèmes quotidiens de la population...
- L. B. : C’est malheureusement exact. Il faut dire qu’une bonne partie des philosophes professionnels font tout pour qu’il en soit ainsi. Il donnent de la philosophie l’image d’une pratique repoussante, compliquée à souhait, inaccessible au commun des mortels. Ils s’accaparent en quelque sorte le “pouvoir philosophique”, comme d’autres s’accaparent le pouvoir politique ou le pouvoir médiatique. Résultat : le peuple n’a plus le droit de philosopher, c’est-à-dire de réfléchir, de penser, de critiquer et de dire ce qu’il pense. Le système, avec la complicité de certains philosophes abscons, cherche à transformer les citoyens en moutons. C’est cet asservissement mental et idéologique, conduisant à d’autres asservissements, que nous voulons contribuer à briser en nous appuyant précisément sur les atouts philosophiques réunionnais. Et cela afin que les Réunionnais s’approprient la réflexion et le discours philosophiques.
Ces atouts, quels sont-ils ?
- L. B. : Comme je l’ai brièvement exposé de manière non exhaustive dans le texte publié par “Témoignages”, ce sont à la fois les acteurs et les pratiques philosophiques de notre système scolaire, diverses structures de notre société civile proches des questionnements philosophiques, et enfin les richesses multiculturelles du peuple réunionnais qui font que bien d’autres philosophies que celles de l’Occident sont vivantes dans notre île. Ce sont des chances à ne pas laisser passer, des trésors à cultiver afin que la philosophie puisse jouer pleinement son rôle à La Réunion pour nous aider à relever les grands défis du pays.
D’ailleurs il est un autre atout que je n’ai pas évoqué dans mon texte et qui mérite à mon avis d’être souligné : c’est ce que l’on appelle traditionnellement la sagesse populaire réunionnaise. Elle est partagée par une bonne partie de la population, des anciens aux plus jeunes, qui voient relativement clair dans ce qui se passe à La Réunion et dans le monde, qui ne sont pas dupes de ce que leur racontent les faiseurs d’opinion et qui résistent aux idées dominantes.
Cet esprit de résistance réunionnais, qui remonte aux premiers esclaves marrons de notre île et qu’ont incarné tous nos ancêtres ayant lutté contre l’oppression et l’exploitation coloniales depuis plus de trois siècles, est peut-être notre première arme philosophique. Et l’esclave marron Simandèf - “Celui qui ne courbe pas la tête”, en malgache - ne serait-il pas d’une certaine façon un des premiers philosophes réunionnais ?
Que peux-tu nous dire d’autre de ce Cercle philosophique réunionnais ?
- L. B. : Tout d’abord, je dirai que ce n’est pas un cercle fermé mais au contraire très ouvert à toutes les personnes intéressées. Il n’est pas encore constitué officiellement en association, mais nous nous rencontrons régulièrement et il sera ce que ses membres en feront. Donc tout est encore possible et toutes les personnes, y compris les non-philosophes professionnels, qui partagent ces préoccupations sont les bienvenues dans ce groupe qui ne se veut surtout pas sectaire.
Enfin, que tout le monde se rassure : nos échanges n’ont rien de mystérieux ni d’incompréhensible, notre langage est simple et se veut à la portée de tous. Notre seul but est de faire partager concrètement par le maximum de nos compatriotes notre “amour de la sagesse”, donc notre passion pour la philosophie, afin d’aider à faire bouger les choses à La Réunion vers le progrès et la liberté.
Entretien : Manuel Marchal
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