Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
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Cinéma africain
4 septembre 2007

Du 19 au 25 août 2007, les États généraux du film documentaire qui se tiennent depuis 1989 dans le petit village de Lussas (Ardèche, France) ont réuni public et professionnels du documentaire de création. Nous témoignons chaque année de la qualité et de l’intensité de ces rencontres qui mêlent des séminaires de réflexion à une programmation exigeante et passionnante. Depuis quelques années, Lussas propose une sélection spécifiquement consacrée à l’Afrique.
« Dans ce "mouvement monde" de l’art documentaire, le silence imposé à l’Afrique est tellement indécent que je m’obstine à dénicher des films qui racontent, rappellent ce continent à notre conscience commune ». C’est ainsi que Jean-Marie Barbe, fondateur des États Généraux et qui s’occupe maintenant du programme Africadoc de soutien à la production documentaire en Afrique, introduit cette programmation Afrique. « La plupart de ces films, poursuit-il, sont principalement vus en Europe, les télévisions africaines ne les diffusent souvent pas, et le réseau des salles de cinéma en Afrique est en lambeaux. Mais l’isolement, le petit nombre de ces documentaristes et l’importance de leurs oeuvres ne nous disent rien sur un fait nouveau : un tissu, une génération de documentaristes africains émergents ».
Nouvelle génération
Un des intérêts de Lussas est ainsi de voir les films de ces jeunes auteurs, où les femmes sont bien représentées. La seule télévision africaine à soutenir le documentaire de création est la chaîne publique sud-africaine SABC. Lussas montrait ainsi l’admirable “The Mothers’ House” de François Verster. En l’absence d’implication télévisuelle au Sud, le salut pour ce type de démarche cinématographique est au Nord. C’est vrai de la production du documentaire de création, mais de moins en moins pour sa diffusion quand il s’éloigne trop des critères du formatage télévisuel. Le circuit des festivals reste alors sa seule porte de sortie, hormis les possibilités désormais ouvertes par le dvd et Internet.
Il y a bien sûr les films réalisés par des réalisateurs confirmés introduits dans les circuits de production européens : le saisissant “Une affaire de nègres” de la Camerounaise Osvalde Lewat produit par AMIP et le remarquable “Cuba, une odyssée africaine” de l’Egyptienne Jihan El Tahri produit par Arte. Le passionnant “Le Beurre et l’argent du beurre” de Philippe Baqué et Alidou Badini fut le produit d’une collaboration franco-burkinabé entre Smac Productions et Sahélis à Ouagadougou, tandis que “Retour à Gorée” de Pierre-Yves Borgeaud suit la voie plus classique du documentaire musical avec Youssou N’Dour sur la route de l’esclave.
Les jeunes documentaristes africains, eux, ne tournent le plus souvent que grâce à la collaboration entre des structures africaines et européennes de formation, avec parfois le soutien d’institutions de coopération : “Sénégalaises et Islam” d’Angèle Diabang-Brener qui fut soutenu par le Goethe Institut, “Senghor, je me rappelle...” de Gora Seck, qui vit le jour grâce aux Dix Mots de la Francophonie et Les Films de l’Atelier de Dakar, ou “Ra, la réparatrice” de Mamadou Cissé, issu des résidences d’écriture Africadoc conjointement organisées par Dakar Images et Ardèche Images.
“Senghor, je me rappelle... ”
Que ne voilà pas un sujet délicat : à la fois maintes fois traité et sujet à polémique, la mémoire de Léopold Sédar Senghor. Gora Seck s’y atèle dans “Senghor, je me rappelle... ” (14’) avec la précieuse aide de Jacqueline et Lucien Lemoine, Haïtiens exilés à Dakar depuis 1966 et qui ont intimement participé à la vie culturelle sénégalaise, tous deux comédiens de théâtre, lui également auteur et metteur en scène. Ils ont produit pendant douze ans l’émission “La voix des poètes” à la Radio-télévision du Sénégal. Le film est court, plutôt décousu, impressif, centré sur quelques perceptions subjectives et quelques images d’archives. Totem, occidentalisé demeuré africain, puriste de la langue, artisan de la démocratie... quelques définitions sont esquissées dans des rencontres filmées. Le lien reste sa poésie : « Je me rappelle, je me rappelle... / Ma tête rythmant / Quelle marche lasse le long des jours d’Europe où parfois / Apparaît un jazz orphelin qui sanglote sanglote sanglote. »
“Ra, la réparatrice”
Ramata Coulibaly, on l’appelle Ra. Une sacrée jeune femme. 25 ans, réparatrice de groupes électrogènes, de pompes et de tondeuses à gazon. Ce n’est pas un "métier de femme" ? Elle dirige son atelier d’une main de maître. Elle a appris en regardant faire, selon cette pédagogie de l’imitation si efficace en Afrique. “Ra, la réparatrice” (26’) se fait portrait et lui donne la parole, sans besoin de commentaire ni d’interview filmée. Mamadou Cissé la suit dans son activité, style reportage, et la retrouve à la réunion de la tontine ou en train de se marier. Lorsque Kaba achète à Ra un groupe électrogène à bout de souffle pour en recycler les ferrailles, Cissé dévie vers cet autre personnage et cette autre activité, digression dans le récit, concession à la structure de l’oralité. Le rythme des martèlements évoque alors Les Malles de Samba Félix Ndiaye mais sans en atteindre la métaphysique. On retrouvera les objets ainsi façonnés en cadeaux au mariage de Ra. Pour le préparer, Cissé cède à la fiction et met en scène une discussion intime le soir où les futurs mariés rêvent d’une nouvelle maison. La douce musique de Toumani Diabaté, une belle maîtrise de caméra et surtout la proximité qui permet de saisir avec justesse la détermination de cette femme qui s’impose face aux hommes sans tambours ni trompettes font de “Ra, la réparatrice” un témoignage apte à faire bouger les esprits.
Le Camerounais Rufin Mbou Mikima présentait en 2006 un documentaire prometteur, “Tenrikyo, une tradition en toge noire” (cf. article 4568). Il a suivi ensuite la formation Master de réalisation documentaire de création à Lussas, qui débouche sur un film d’une belle sensibilité : “Sons nouveaux” (9’). Autour de la redécouverte des sons par une personne qui avait perdu l’audition, c’est son écoute de ce monde différent qu’est l’Europe qu’il documente. "Il y a des bruits que je ne comprends pas", dit Bernadette. Des bruits parfois très agressifs : équipé d’une ligne de prise de son, Rufin arpente le marché toutes oreilles tendues. C’est un apprentissage. Visage de profil, Bernadette devine les bruits. Comme elle, Rufin déchiffre le bruit du monde qui l’entoure. C’est la condition de l’échange : nous pouvons peu à peu entendre le son de ses mains qui jouent du tambour.
Filmer à tout prix
Dans une démarche semblable à celle d’Africadoc, un partenariat entre une structure européenne et une structure africaine, le festival bruxellois Filmer à tout prix organise un atelier d’écriture et de réalisation documentaire en partenariat avec le Media Centre de Dakar, formation gratuite à l’audiovisuel en un an de douze jeunes à parité hommes-femmes chaque année. Trois cinéastes et un monteur belges viennent à Dakar moins pour "former" que pour rencontrer les jeunes documentaristes en un "laboratoire du réel" où ils sont appelés à faire du processus d’écriture une quête plutôt qu’un aboutissement, c’est-à-dire que le film est un chantier toujours ouvert, en permanente transformation, tant dans la forme que dans le fond.
Les quatre films qui en sont issus en 2006 sont ainsi des témoignages très personnels, qui choisissent de privilégier le partage intime avec le spectateur plutôt que les données socio-économiques. D’où l’omniprésence du commentaire à la première personne, sorte de carnet de bord significatif d’un désir d’expression de soi dans une culture où l’on ne se livre que peu. Se confronter à l’inconnu n’est ainsi pas seulement la relative nouveauté d’une démarche de cinéma en formation, mais aussi et peut-être surtout la prise en main de ce "je" si difficile à manier au cinéma. Lorsque la morale s’en mêle, le commentaire a ainsi tendance à plomber les films, prenant la place de l’image pour délivrer un message : plutôt que de servir le récit, il le contamine, le surligne, lui ôtant ce qu’il pouvait comporter de mystère. Il a tendance à gommer le hors-champ, et donc la force de révélation du film, tant il est vrai que c’est le hors-champ qui, en sollicitant son imaginaire, permet au spectateur de s’approprier le film pour produire son film à lui.
“Surtout souriez !”
Avec “Surtout souriez !” (9’), le message est même dans le titre. Fatou Jupiter Touré réussit pourtant de beaux plans grouillants de vie sur une gare routière qui ancrent le film dans le réel urbain. Ce quartier est de jour comme de nuit un tel foisonnement de vie qu’il est profondément cinématographique, quel que soit l’angle choisi. Le champ est ainsi traversé par le mouvement des êtres et des choses et le choix d’une succession de plans fixes amplifie le récit féerique d’une rencontre avec Maïmouna, une vendeuse de thé qui lui paye un soir le taxi pour qu’elle rentre chez elle sans embrouille. Nous ne verrons aucun des protagonistes : ni la cinéaste qui commente ni la vendeuse. Seulement les mains préparant le thé, les charbons pour le chauffer, la table pour le poser. Mais surtout un quartier qui devient familier. Construit comme une lettre à Maïmouna, “Surtout souriez !” cherche à déconstruire la crainte commune d’un coin de ville réputé dangereux, mais où « une communauté se bat du matin à la nuit pour échapper à la misère ».
“Destins croisés”
Dans “Destins croisés” (22’), Maïmouna Gueye tente de retrouver Etienne Preira, roi du basket sénégalais, victime d’un accident qui avait ému tout le pays. « J’ai été touchée au plus profond de mon être et je me suis sentie compatir à sa douleur » : quelques années plus tard, elle se met à sa recherche, rencontre un journaliste, son entraîneur et arrive finalement dans sa maison au terme d’une quête incertaine. Pour le spectateur, voyeur qui en veut toujours plus, la tension est bien sûr de voir enfin le roi déchu dans sa misère, mais la compassion en restera heureusement au niveau du commentaire et de la rencontre avec la mère. Les thèmes abordés, comme l’exil des sportifs dans les clubs européens, ne sont qu’effleurés, tandis que la mise en scène des rencontres factices puisque rejouées devant la caméra étire et alourdit elle aussi le film. La rencontre avec les jeunes du quartier qui se sont constitués telle une famille en amicale de soutien permet cependant de sentir le désir de perpétuation du rêve.
Les deux films sélectionnés à Lussas égrenaient aussi un bréviaire intime. “Oumy et moi” d’Adams Sie (28’) n’utilise que peu le commentaire mais laisse largement les deux protagonistes discuter. Oumy est albinos bien que très belle et sachant se mettre en beauté, elle est victime du rejet des autres. « Si un malheur nous frappe, on doit accepter le destin » : c’est cette positivité qui fascine Adams Sie, au point qu’il en tombe amoureux. La douce progression de sujet filmé à sujet d’amour fera l’argument du film. Albinos et chrétienne, cela fait beaucoup à accepter par les parents et amis d’Adams, et Oumy craint que cela ne remette en cause leur liaison. Ils ont les échanges et les conversations des amoureux, et se filment comme s’il s’agissait de se les garder pour soi. C’est ce qui fait la qualité d’un film touchant qui accède ainsi malgré son très fort ancrage culturel à une dimension universelle.
“Papa...”
Touchant, “Papa...” de Aïcha Thiam (8’) l’est aussi, malgré un commentaire à la limite du pathos. Le film est centré sur une plage devenue le jardin secret de la jeune réalisatrice qui s’y isole pour penser à son père, revenu malade après 16 ans d’absence pour mourir peu après. Les vagues, le sable, les jeux de l’eau sur les cailloux, le ciel résonnent au récit d’Aïcha qui convoque aussi sa relation à quelques objets du père. Le ressenti de la mémoire saute ainsi de métonymies en métaphores, en une forme qui serait la plus proche d’une expression de cinéma.
(à suivre)
Olivier Barlet
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Messages
6 septembre 2007, 15:29, par Dominique Bertou
Bonjour,
Bien que "métro" et résidant à Paris, je connais "Témoignages" pour avoir séjourné à la Réunion et m’être intéressée à son histoire sociale. J’ai eu grande satisfaction à constater qu’un journaliste réunionnais (ou travaillant pour son compte) était présent sur ce festival de documentaires et pouvait informer de l’actualité de ce type de cinéma, des spectateurs potentiels qui habitent à 10 000 kilomètres de Lussas !
Par ailleurs, il est primordial de parler de l’émergeance du documentaire africain, ces films parvenant enfin à parler du pays pour les gens du pays ! Réalité dont les journalistes ne seront jamais trop nombreux à rendre compte !
Doublement merci et bravo !
Dominique Bertou