Lussas 2007 : émergences documentaires africaines - 2 -

5 septembre 2007

Du 19 au 25 août 2007, les Etats généraux du film documentaire qui se tiennent depuis 1989 dans le petit village de Lussas (Ardèche, France) ont réuni public et professionnels du documentaire de création. Nous témoignons chaque année de la qualité et de l’intensité de ces rencontres qui mêlent des séminaires de réflexion à une programmation exigeante et passionnante. Depuis quelques années, Lussas propose une sélection spécifiquement consacrée à l’Afrique.

“Poussière de femmes” de Lucie Thierry (critique n°6830) et “Maïmouna, la vie devant moi” de Fabiola Maldonado et Ulrike Sülzle s’attachent à des femmes africaines. « Documentant une réalité quotidienne peu spectaculaire, ils m’apparaissent avant tout comme des regards justes », note Jean-Marie Barbe. L’expression est passe-partout, sans doute trop souvent sur les lèvres, mais elle dénote un souci essentiel. Je me souviens d’un séminaire à Lussas en 2000 sur la question de la juste distance où étaient convoquées les intuitions d’un intervenant en psychiatrie, d’une historienne juive de la Shoah, d’un journaliste et... d’un torero. Où se situe la justesse ? Ce séminaire en parlait surtout comme une recherche de soi. Entre revendiquer son implication et permettre à la personne filmée de maîtriser son expression, naît une contradiction dynamique que le film met en scène et qui se résout dans le refus de la manipulation, tant du spectateur que du sujet. C’est à cette condition que peut se dégager cet autre de l’image, non ce qui est montré mais ce qui est évoqué, cette image de soi révélée par l’image de l’autre.

Justesse du regard

Que voit-on dans ce qu’on voit ? L’essentiel n’est-il pas invisible pour les yeux, dans une société où s’installe le dogme du visible universel ? Dans “Maïsama m’a dit”, Isabelle Thomas donne la parole à une personne qui ne veut être ni vue ni enregistrée. Ses dessins muraux parlent pour lui, et la réalisatrice dit ses textes. Ce premier film s’inscrit comme leur écho, et nous offre ainsi une saisissante expérience perceptive.
Je suis moins convaincu par “Grandes vacances”, d’Oldrich Navratil, pourtant construit sur une belle idée : faire résonner des conversations enregistrées entre des élèves adolescents et leur professeur sur leur désir d’aller en Europe - résonner par l’image et par le son. "La vie, c’est là-bas, en Europe." Vu à la télé, le mode de vie européen attire, même lorsque la conscience africaine commande de revenir. Puisqu’il s’agit de déplacement, la résonance image se fera en voiture, ce qui fait tomber le film dans les inévitables travellings au long des rues. Enfants mignons dans la cour de l’école d’une part, longs plans tournés en voiture d’autre part, la résonance humaine a une odeur de déjà-vu. Reste les conversations, qui elles sont bien vivantes et instructives. Sous les stimulations du prof qui souhaite rallumer sa flamme patriotique pour développer l’Afrique, Gafar se dévalorise : « On peut pas être comme la jeunesse européenne : on n’a même pas la même peau. » Bayini conseille aux Blancs de ne pas donner de l’argent mais d’aider à en gagner, sinon les jeunes volent pour continuer d’en avoir. Sanou persiste dans son désir de partir, malgré les problèmes des sans-papiers. "C’est dur" sera la conclusion de Sam Ruffino, le professeur. Il nous faudra attendre la fin du film pour mettre des visages sur les voix. Jusque-là, ce ne seront qu’images anecdotiques ou distanciées...

L’espoir est possible

« Est-ce bien vous qui avez écrit ce livre ? » Les éditeurs ont l’habitude de recevoir des banlieues des manuscrits écrits par des journalistes et présentés comme des produits locaux ! Puisqu’on a douté de lui pour son premier roman, Rachid Djaïdani, 27 ans, de père algérien et de mère soudanaise, ancien maçon, platrier-plaquiste, acteur et champion de boxe, se filme en train d’écrire le deuxième ! Making of improvisé au jour le jour, “Sur ma ligne” (55’) est un extraordinaire document sur le vif, sorti des tripes, disant mieux que n’importe quel discours la douleur de la création. Libre de toute ambition esthétique, autofilmé bras tendu, brut de brut, témoin de la spontanéité d’un artiste autodidacte documentant au passage ses conditions de vie, accroché au rythme du RER qui le relie à Paris (sur ma ligne...), le film est à la fois le manifeste personnel d’une volonté d’exister et le témoignage de sa possibilité. Rachid Djaïdani en fait volontiers un message adressé à tous les jeunes des Cités. Précarité de la technique avec un vieil ordinateur qui le lâche, étroitesse de la chambre, découverte de la merveille informatique qui permet de "correctionner" ses fautes, suppression filmée de passages entiers du livre, tout cela vibre d’une quotidienneté implacable, une tension que la boxe et le free-style viennent détendre de temps en temps. « Je suis content parce que je travaille, parce que je me respecte, mais ça a un prix ! » Le plongeon dans l’histoire qu’il écrit l’absorbe totalement. Entre cet hiver 2001 et l’été 2003 où arrive le contrat d’édition, l’attente de la reconnaissance, à commencer par celle de sa mère enthousiaste qui ajoute “Mon Nerf” sorti tout chaud de l’imprimerie dans l’armoire où sont alignés les trophées de boxe ! Le roman décrit les rêves de Mounir, petit caïd de cité rejeté comme un traître par les siens, méprisé par les Français, qui s’invente un monde peuplé d’amis et de jolies filles. À l’image du roman, le film est agité, impudique, massacreur de clichés, plus dans l’injonction que dans la description. Rythmé par un montage bien calé, il virevolte en tous sens en des images jamais correctes techniquement mais toujours justes ! La banlieue y est une chambre chaotique, bouillonnante de désir d’existence et de reconnaissance. Une leçon.
Par la suite, Peter Brook l’a embauché dans sa troupe pour trois mois de tournée à travers le monde et il vient d’achever le tournage d’un long-métrage dont il est le scénariste et le réalisateur. L’espoir est possible.

La leçon de René Vautier

Nous avions rendu compte en 2002 de la présentation à Lussas du passionnant livre “Caméra citoyenne” de René Vautier où il raconte l’incroyable roman policier du tournage et montage d’Afrique 50, considéré comme le premier film anticolonialiste français (cf. article n°499 sur ce site, où ce périple est décrit, ainsi que notre entretien en n°501). "Afrique 50 a dépassé le million de spectateurs en France dans les réseaux parallèles, a indiqué René Vautier à Jean-Jacques Larrochelle au festival de Douarnenez qui se consacre cette année, en partenariat avec Africultures, à la question coloniale (Le Monde du 25 août). C’est la généralisation de la vidéo qui en a permis la diffusion." Vautier refuse d’en demander le visa d’exploitation : "On ne m’a rendu le film qu’en 1996, de manière très officielle. Il avait alors été diffusé par le ministère des Affaires étrangères. Eux n’avaient pas de visa... Pourquoi moi aurais-je dû en demander, en 1996, pour un film que j’avais tourné près de 50 ans auparavant ? Si eux l’avaient projeté sans mon autorisation, moi je me passais de la leur".
Sans autorisation ? Vautier m’avait confié qu’il y avait eu négociation. Si son film a pu contribuer au retournement de l’Histoire, c’est probablement moins par son commentaire qui s’apparente davantage à la colère qu’à une argumentation construite, que par le point de vue qu’il adopte, celui des personnes filmées. Afrique 50 montre l’exploitation et l’oppression mais aussi une manifestation de ces opprimés, et c’est sans doute ce qui faisait le plus mal à l’époque car il annonçait l’indépendance.
“Le Petit Blanc à la caméra rouge”, de Richard Hamon (52’) reprend l’édifiante histoire du film et a l’avantage d’en montrer de larges extraits. “Afrique 50” était visible un temps sur le site Dailymotion mais en a été retiré pour des questions de copyright et n’est pas, à ce jour et à notre connaissance, disponible en dvd. Ce que disait clairement “Afrique 50”, indique Vautier, c’est que « la colonisation, ici comme partout, c’est le règne des vautours ». Il résume sa vie par des choix essentiels de cinéma : refuser de se servir de son arme mais faire du cinéma une arme, choisir son camp en plaçant sa caméra du côté du camp qu’il choisit, vivre la solidarité.
Financé par France 3 Ouest, le film respecte les critères télévisuels, mais les maîtrise avec une grande clarté. Catherine Coquery-Vidrovitch est convoquée pour rappeler le dépeçage de l’Afrique, l’inégalité congénitale des races théorisée au 19è siècle, la bonne conscience coloniale. Il est également rappelé que la gestion de l’Empire coûte cher à l’État, mais rapporte surtout aux entreprises privées. Dans ce marché de dupes, non révélé au public, ce sont les Africains les premières victimes. Et Vautier d’évoquer malgré quelques initiatives de l’époque l’absence d’un grand courant anticolonialiste en France. Contrairement au discours de l’époque, il trouve en Afrique à tous les échelons de l’échelle sociale, des gens parfaitement capables d’être indépendants. Et qui s’apprêtent à le revendiquer violemment s’il le faut.
Voilà un rappel salvateur après l’évocation par le président Sarkozy à Dakar de la "sincérité" des colons et d’un homme africain prisonnier de sa culture, marqué par l’irrationalité et l’incapacité d’envisager le futur.
L’excellente vidéothèque de Lussas permettait de visionner “Algérie tours détours”, d’Oriane Brun-Moschetti et Leïla Morouche (2007, 114’), consacré à une tournée de Vautier en 2004 en Algérie, lui qui y est encore surnommé "le papa du cinéma algérien". En écho aux Ciné-pops, cinéma itinérant qu’il avait contribué à mettre en place à l’indépendance, il participe aux débats après des films anciens présentés à la cinémathèque algérienne puis à Béjaïa, Tizi Ouzou, Tebessa et Biskra. « Entre un passé que l’on découvre sans cesse et un présent qui nous échappe encore », ces discussions enflammées sur la situation politique, l’Histoire, la jeunesse ou la condition de la femme permettent de sentir un pays qui se cherche, alors même que les images paraboliques entretiennent un rêve européen et américain face à la "chaîne unique" algérienne. Ce qui passionne dans ce long périple, c’est l’interrogation de l’impact des images, alors même que les institutions culturelles sont en train de renaître après les dix années de terreur. Tout est à construire : « Laissez-nous faire notre société », s’exclame un homme de Bejaia. Au-delà du témoignage de sa vie, Vautier n’a qu’un conseil à donner : « ne jamais plier devant la censure, si vous avez cru bon de montrer quelque chose ».
Nous avions rendu compte en début d’année de l’énergie des jeunes vidéastes algériens pour refaire exister le cinéma dans leur pays. Également à la vidéothèque, un film en témoigne remarquablement : “Premier Plan Algérie - un cinéma à tout cri” (2007, 64’) de Sihem Merad et Elodie Wattiaux. Les deux jeunes réalisatrices ont tout fait elles-mêmes, du tournage au montage et mixage. Furetant un peu partout, elles dressent un état des lieux, mais se concentrent surtout sur la nouvelle génération qui tente de relancer le cinéma. En l’absence d’école de cinéma et d’une politique publique, la société civile prend les choses en mains, mais c’est le système D. Les ateliers développés par les festivals rencontrent un grand succès. L’association Project’heurts de Bejaia fait des prouesses en termes de formation avec l’association Kaïna Cinéma qui soutient également l’émergence de ciné-clubs. Les 14 salles en fonctionnement sont insuffisantes pour parler d’un marché intérieur et le problème est de faire revenir les cinéphiles dans les salles. « La parabole est partout. Il est encore trop tôt pour que la télé algérienne achète les documentaires et les passe à une heure de grande écoute. C’est un bon baromètre de la démocratie », note le réalisateur Malik Bensmaïl. Mais répond René Vautier, encore lui, « le cinéma est incontrôlable alors que la télévision se contrôle »...
Le vieux renard a de l’expérience en la matière ! Et tant de choses encore à raconter. De cette époque où l’on croyait encore à l’engagement, à la solidarité, à la générosité. Mais qui dit que ce n’est que du passé ?

Olivier Barlet


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