Entretiens KOI-Témoignages : Religions et laïcité à La Réunion

Marie Fock Yee-Michnick : « Traités en étrangers, nous n’avions pas le droit au sol » (I)

19 mai 2007

Marie Fock Yee est née en 1940 à La Réunion dans une famille de commerçants immigrés de Chine. Elle est aujourd’hui retraitée de l’Éducation nationale après avoir, à la fin d’une carrière aussi atypique qu’exceptionnelle, créé et dirigé le CROUS de La Réunion.
Par les choix qu’elle a été amenée à faire, dans sa vie mouvementée, elle a souvent fait figure d’“avant-gardiste” du fait de l’avance prise sur les mouvements de la société réunionnaise : cours du soir, mariage mixte... Convertie au catholicisme à 14 ans, apprentie “Garde Rouge” dans la Chine de Mao à 20 ans, mariée à 30 à un descendant d’immigrés polonais, elle s’est battue pendant une partie de sa vie de jeune adulte pour rattraper l’instruction qu’elle n’avait pas reçue dans l’enfance et pour acquérir un métier, dans l’Éducation nationale.

(Photo PD)

Parmi les choix que vous avez dû faire, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

- Par ma naissance, si j’avais suivi le cours des choses, j’aurais eu une vie très différente de celle que j’ai eue en réalité. Descendante d’immigrés, j’ai vécu dans un milieu très fermé, aussi “chinoise” que si j’étais née dans le village de mes parents : ça n’aurait pas été différent. Pour que je m’insère dans la société réunionnaise, que j’évolue différemment hors du milieu qui m’étouffait, il a fallu que je me fasse violence, que je fasse violence à ma famille. En définitive, je m’en suis sortie.

Dans la société réunionnaise de votre enfance, les choses étaient très cloisonnées, n’est-ce pas ?

- Nous étions dans un milieu très fermé, sans relation avec l’extérieur. Nous étions pourtant entourés de familles réunionnaises, métropolitaines ou autres, mais nous n’avions pas de relation avec elles. Placée sous le joug de traditions surannées, dans une condition sociale inique, je ne pouvais pas libérer une énergie qui aurait pu être créatrice. J’étouffais. Je ne pouvais pas m’épanouir. J’ai vécu comme ça, tout en recevant une éducation traditionnelle chinoise, jusqu’à l’âge de 20 ans, un peu avant la majorité de l’époque. Jusqu’au moment où mon père, qui avait toujours l’idée de rentrer au pays, m’a dit : “Toi qui es l’aînée des filles, parmi mes premiers enfants, tu vas rentrer à la maison”. En chinois, hué kwaï est équivalent à “go home” en anglais. Du haut de mes 20 ans, je me disais “hué kwaï... hué kwaï...” comment pourrais-je rentrer chez moi ? Je suis ici chez moi, dans mon pays ! Alors là, mon père m’a fait miroiter une très belle situation en Chine, un très beau voyage, une belle pension... A cet âge-là, je n’avais pas de soucis matériels, je vivais au jour le jour. Accompagnée de deux cousines, j’ai été embarquée sur un bateau, pendant un mois. Direction, Chine.

Où en Chine exactement ? En quelle année ?

- C’était en 1960 : retour au pays de mes parents, dans leur village, à Shunde, près de Foshan (à Guandzou-Canton). Pendant toute mon enfance, j’avais été éduquée dans les traditions de ce pays. Je l’ai découvert. J’ai été très bien accueillie par la famille sur place, qui m’a hébergée. Mao, arrivé au pouvoir depuis quelques années, commençait à préparer la Révolution Culturelle. J’ai participé aux événements, pendant un an. J’ai vu se multiplier des actions révolutionnaires, j’ai appris des chants, participé aux réunions. J’ai été à l’école... Jusqu’au jour où la nostalgie de mon pays a été trop forte. Sans rien dire à mes parents, j’ai repris le bateau pour revenir à La Réunion.

Ce que vous avez vécu est assez extraordinaire... Mais avant d’en venir à votre période chinoise, je voudrais vous demander de revenir sur vos vingt premières années à La Réunion, dans une famille d’immigrés chinois. Vous disiez tout à l’heure que vous aviez vécu comme s’ils avaient emporté la Chine avec eux ?...

- Mes parents vivaient très refermés sur eux-mêmes. Ils étaient importateurs de métier et fournissaient tous les petits commerces de l’île, tenus à 90% par des Chinois. Et donc nous n’avions de relations qu’avec des Chinois. Même la comptabilité du commerce était faite en chinois. Nous étions coupés du milieu réunionnais. Nous n’avions de relations ni avec le voisinage, ni avec le milieu scolaire. A 7-8 ans, je n’avais pas droit à l’école de la République. Ma mère avait essayé de m’inscrire à l’école Joinville. Il y avait une queue immense. Lorsque mon tour est arrivé, la directrice a dit qu’il n’y avait plus de place et qu’elle me mettait sur une liste d’attente. Puis, en aparté, elle a dit à ma mère : « Vous les Chinois, vous avez une culture ; vous avez des moyens. Organisez-vous, ouvrez vos propres écoles. Laissez l’école de la République aux indigents et faites vos écoles séparées ».

C’est ainsi qu’on vous parlait autrefois... Jusqu’à quand a duré ce système ?

- Je devais avoir dans les douze-treize ans. Dans notre voisinage, vivait une femme de gendarme qui nous voyait jouer dans la rue, dans le quartier de la cathédrale où nous habitions. Elle voyait que nous n’allions pas à l’école comme il faut et un jour, elle est venue voir ma mère en lui disant : « Je vais vous emmener inscrire vos enfants ». C’est elle qui nous a fait inscrire ; elle a été notre bienfaitrice. C’est ainsi que je suis allée à l’école à l’âge de 13 ans. Je ne parlais ni français, ni créole. Mais vu mon âge, on m’a mise tout de suite en Cours moyen 2. Quand je suis arrivée dans la classe, la maîtresse était en train de faire un contrôle de dictée. Tout de suite : papier, crayon... dictée ! J’ai écrit comme j’entendais, très sommairement. A la correction, la maîtresse a pris ma copie, l’a montrée du doigt et a lu et énuméré toutes les fautes... Je n’avais pas honte : je ne savais pas ce qu’était la honte. On se moquait de moi et je ne savais pas que c’était de la moquerie. Je riais avec les autres ! La maîtresse me disait : « Mais, il n’y a pas de quoi être fière, mademoiselle ! » Et tout de suite, elle m’a renvoyée à la directrice, qui m’a mise à un autre niveau, plus bas.

En vous écoutant, on se demande ce qu’était cette “République” - dont vous deviez bien entendre parler autour de vous - et la laïcité : quelle réalité avaient-elles pour votre famille ?

- A l’époque, nous étions des étrangers. Le traitement des étrangers n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, loin de là. Bien que nés dans le pays, nous n’avions pas le “droit au sol” et on nous le faisait sentir, dans la vie quotidienne. On nous rappelait constamment notre différence, en se moquant de nous dans la rue : on nous traitait de “chintoque”. Et lorsque nous nous retrouvions entre petits copains, pour parler chinois, on nous disait : “Arèt koz langaj” ! Mais nous ne savions pas parler autrement. Cela nous faisait taire et dans la rue, nous ne parlions pas. Dans toutes les circonstances, on nous faisait sentir que nous n’étions pas comme les autres.
A l’école Joinville, par exemple, un jour, je jouais dans la cour de récréation. Il y avait un terrain réservé aux jeux. J’avais un petit peu dépassé la limite ; la maîtresse - je ne dirai pas son nom - m’a prise par la peau du cou et m’a dit : « Je te renvoie en Chine, tu vas voir ». A cet âge, je prenais tout pour argent comptant et j’ai dit à mon père : « Je ne veux plus aller à l’école ».
Autre chose, encore, sur notre différence. Ma sœur et moi, nous faisions le trajet de la maison jusqu’à l’école, à pied. Nous remontions la rue Juliette Dodu et au coin de la rue Alexis de Villeneuve et Juliette Dodu, il y avait à l’époque une pharmacie, où officiait un préparateur, qui avait une fille - une grande fille, qui devait avoir 18 ou 20 ans. Elle était beaucoup plus âgée que nous. Et à chaque fois que ma sœur et moi contournions l’angle pour prendre la rue Juliette Dodu, vers 13h15, elle ouvrait la porte - elle nous attendait - et avec sa copine, elles nous suivaient tout le long de la rue et elles nous frappaient. Jusqu’à l’école. A la maison, nous l’avons dit aux parents. Mais dans leur condition d’étrangers, ils n’osaient pas réagir. Ils ont dit à mon frère de nous accompagner sur le chemin. Mon frère l’a fait. Un jour, il s’est équipé de son casque colonial, de ses chaussures (à l’époque, nous n’en portions pas), de son petit short et de sa plume... Et il nous a suivies.
Comme d’habitude, les deux filles de la pharmacie ouvrent la porte, nous suivent et commencent à nous taper. Et mon frère est intervenu : il les a menacées et il leur a fait peur. Du coup, il s’est formé un attroupement. Tous les petits créoles qui allaient à l’école comme nous, nous ont entourés et ont assisté à la bagarre entre mon frère et les deux grandes filles. On les entendait qui disaient : “Bien sûr, ti chinetoque va gagner puisqu’il est armé !”
Mon frère a tout au plus réussi à leur faire peur et nous avons eu la paix !

Dans votre milieu familial, quelles étaient les valeurs transmises par vos parents ? Quel souvenir gardez-vous de l’ambiance familiale, au-delà de l’isolement ?

- Dans la famille, on nous préparait au retour. Notre éducation était entièrement basée sur le retour au pays (hué kwaï). Tous les soirs, mon père nous donnait des leçons philosophiques : sur la tradition, la façon de vivre. En particulier, il nous montrait comment devenir “un homme de bien”. On ne nous a jamais parlé de religion ; l’éducation religieuse n’existait pas. On nous parlait des paroles de Confucius - que nous devions retenir - de la piété filiale, qui est la clef de voûte du système d’éducation, de gouvernance et de l’art de vivre chinois. Pour être un homme de bien, il faut chercher la voie, faire preuve de la capacité à conforter les autres ; pour un gouvernant, c’est la capacité à donner la paix et le réconfort au peuple. Tout est centré autour de la notion de “Ren” (la personne) - qui est la base de la vertu et de l’honnêteté : loyauté envers soi-même et envers les autres ; fidélité à la parole donnée, qui rend un homme digne de confiance. Donc, nous devions vivre sur ces idées. Et tous les soirs, après notre leçon de boulier, mon père nous disait : « Dans la vie, il faut se battre. Ne vous fiez pas aux autres ; c’est par votre travail que vous arriverez à un résultat et ne vous arrêtez pas à vos acquis ; continuez parce qu’il faut toujours faire mieux et aller de l’avant ».

à suivre...

Propos recueillis par P. David, avec le concours de Kanal Océan Indien


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