L’assassinat de Joseph Landon - 3 -

Maurice Tomi, un patron dont l’entreprise est mise au service d’un parti politique

23 décembre 2006

Français d’origine mauricienne, Maurice Tomi dirige au Port dans les années 60 et 70 une florissante entreprise de construction de maisons individuelles. Bien connu dans toute l’île, il estime qu’il dispose de suffisamment d’atouts pour jouer un rôle important sur la scène politique.

Elu conseiller municipal UDR - ancêtre de l’actuel UMP - à Saint-Denis le 14 mars 1971, il rêve de siéger au Conseil général. Une occasion se présente à lui le 23 septembre 1973. André Gontier, Conseiller général sortant au Port, ne se représentant pas, Maurice Tomi se lance dans la bataille des cantonales sous la bannière de l’UDR. Il s’oppose à Bruny Payet, candidat du PCR dans l’unique canton du Port. Malgré de gros moyens mis en œuvre, il n’obtient que 1.829 voix alors que Gontier avait recueilli 2.932 voix à l’élection cantonale du 24 septembre 1967 et 3.650 voix à l’élection municipale du 21 mars 1971.

Il est bon de rappeler que le 23 septembre 1973, 18 sièges étaient à pourvoir dans l’île et que les 15 conseillers UDR sortants avaient tous été “plébiscités” dès le 1er tour en 1967. Cette fois, la longue bataille contre la fraude électorale commençant à porter ses fruits, les 15 conseillers de droite ne réalisent pour la plupart que des scores médiocres. La gauche, pour sa part, enregistre un gain de 2 sièges. Parmi les candidats mis en ballottage, on relève les noms du Maire de Saint-André Jean-Paul Virapoullé, du Sénateur Georges Repiquet à Sainte-Suzanne, du Député Jean Fontaine à Saint-Paul.

Commentant les résultats du scrutin dans son édition du 24 septembre, le “Journal de l’Ile de La Réunion” n’hésite pas à soutenir que ces résultats constituent « une défaite cinglante pour les séparatistes ». Rendant compte du scrutin du 19 mai, le même journal ne daignera pas signaler à ses lecteurs que devant le bureau de vote de Cambuston à Saint-André, un nervi notoire du candidat “national” Charles Armand Barau a agressé sauvagement au cours du scrutin un groupe d’électeurs dont l’un, Gabriel Tévané, devait décéder quelques heures plus tard au CHD de Bellepierre.

Au Port, bien que la campagne de Maurice Tomi n’ait pas eu « l’impact total que l’UDR souhaitait » - le mot est du “JIR” - l’entrepreneur portois reste pour le parti au pouvoir la seule personnalité capable de faire basculer la cité maritime dans le camp « national ». C’est, au demeurant, au siège de son entreprise dans la zone industrielle n° 1 du Port que se tiennent périodiquement les réunions de l’état-major de l’UDR.

Il est donc normal que l’entrepreneur portois se soit vu confier d’importantes responsabilités à l’occasion de l’élection présidentielle de mai 1974. C’est bien sûr dans le cadre de ces responsabilités que Maurice Tomi a pris l’initiative de rassembler dans l’après-midi du 17 mai Paul Lefèvre, Gilbert Bourdat et Augustin Hamilcaro afin de leur remettre leur feuille de route pour la soirée.

On peut certes penser que la mission confiée aux 3 hommes était de “surveiller” et non de frapper jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais lorsque l’on confie une mission à des hommes de main, peut-on avoir la certitude que des “dérapages” ne seront pas à déplorer ?

Que s’est-il réellement passé dans la nuit du 17 au 18 mai 1974 ? Telle est la question à laquelle les enquêteurs tenteront en vain de répondre à partir du 16 février 1976. Cet échec n’est pas à vrai dire une surprise lorsque l’on sait que toutes les pistes n’ont pas été totalement explorées.

Devant le tissu de contradictions de “l’auteur” et des “témoins” du crime auquel s’ajoute l’invraisemblance manifeste de leurs déclarations, on ne peut émettre que des hypothèses dont la plus crédible est la suivante :

Le meeting du 17 mai à la Mairie du Port ne s’étant pas achevé à l’heure prévue, Landon qui doit se réveiller tôt le lendemain, s’est éclipsé avant 22h pour se diriger chez lui en prenant un itinéraire qu’il connaît parfaitement puisque c’est celui qu’il prend quotidiennement pour se rendre à son travail. Il s’engage donc dans la rue Sadi Carnot, la rue Jules Ferry (ex-rue de l’aéroport), l’avenue Raymond Mondon, puis un chemin de terre rectiligne qui débouche près du cimetière de La Possession distant de son domicile d’une centaine de mètres. Les hommes de Maurice Tomi, pour lesquels Landon n’est pas un inconnu, l’ont vu s’éloigner seul de la mairie. Son allure ne leur laisse aucun doute : le charpentier de la SBTPC rentre chez lui à pied. Sur le chemin de terre à peine carrossable et absolument désert dès la tombée de la nuit, ils le rattrapent, le menacent et le frappent. Landon s’est-il défendu ? Les dégâts causés à la carrosserie du véhicule, imputables peut-être à des jets de galets, peuvent le laisser penser. Les taches de sang aussi.

Ce dont on est absolument sûr c’est que si pour se rendre du Port à La Possession, les occupants de la camionnette de l’entreprise Tomi ont emprunté une piste déserte et non entretenue, au lieu d’utiliser la Route nationale longeant à l’époque le littoral Nord, ou celle qui passe par le village de La Rivière des Galets, c’est qu’ils avaient l’intention de s’attaquer à Landon. Leur crime a donc été prémédité. Et l’on se trouve en conséquence en présence d’un assassinat. Leur forfait accompli, ils se sont débarrassés du cadavre en le dissimulant dans les herbes, avant de s’engager sur la Route nationale n° 1 où ils ne risquaient plus rien en cas d’inspection ou d’immobilisation de leur véhicule.

Les proches de Joseph Landon, ses amis, ses camarades se sont mis légitimement à espérer que le procès devant la Cour d’assises de Saint-Denis fixé au 2 août 1979 permettrait enfin de faire toute la lumière sur une sordide affaire qui les a tous plongés dans une immense douleur.

Ce ne fut hélas pas le cas.

Comment pouvait-il en être autrement quand on sait que :

- 13 mois se sont écoulés entre la réouverture de l’enquête consécutive à la confession de Roland Payet et l’inculpation d’Hamilcaro le 18 mars 1977.
- malgré les accusations graves et précises de Roland Payet, confirmées par Paul Lefèvre et Gilbert Bourdat, Hamilcaro - décrit par les services de police et les experts psychiatres comme un individu « susceptible et agressif » - n’est arrêté que le 19 mai 1978 ; 2 mois après le meurtre de Rico Carpaye, lui aussi victime de gros bras, le 14 mars 1978, au carrefour du Sacré-Cœur au Port.
- aucune charge n’a été retenue contre Paul Lefèvre qui ne s’est pourtant pas comporté en simple spectateur puisqu’il a avoué lui-même avoir arrêté le véhicule Peugeot à la hauteur de Landon, à la demande d’Hamilcaro et avoir ensuite déplacé seul le corps de Landon.
- aucune charge n’a également été retenue contre l’ancien légionnaire métropolitain Gilbert Bourdat, alors qu’il est clairement établi qu’il était aux côtés d’Hamilcaro pendant que celui-ci frappait Landon.
- Maurice Tomi, patron des individus sus-nommés, n’a pas été appelé à témoigner bien que son nom ait été cité 15 fois pendant le procès et pas seulement par la partie civile.

(à suivre...)

Eugène Rousse


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