Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
5 mai 2008

’Témoignages’ vous livre le premier volet d’un texte qui commémore la Mémoire des esclavages et de leurs abolitions dans les Amériques et l’océan Indien. Une vision nomade et diffractée d’Edouard Glissant.
Les mémoires de la faim
« Des imaginaires nouveaux... »
Le scandale de la faim dans le monde, et de l’irresponsabilité affichée par ceux qui en sont la cause directe, les producteurs mondiaux et leurs systèmes impitoyables de rentabilité, nous oppose la double difficulté du rassemblement des opinions éparses dans l’espace international, et des mémoires des peuples, qui se dissipent rapidement dans les exaspérations de l’actualité.
Ce qu’on a appelé les émeutes de la faim, dans les pays les plus pauvres du monde, émeutes déclenchées par les augmentations brutales des produits de consommation de base, le riz principalement, et dont une des explications les plus scandaleuses, avancée par ces mêmes producteurs, a été que « le marché donne ainsi le signal que la production agricole est insuffisante », explication outrageuse et indigne de l’humanité même la plus basse, nous devons nous avouer, quelques jours à peine après leur explosion, que l’écho s’en dissipe déjà dans les autres torrents de ce qui, inlassablement, court dans le monde, et que ces émeutes ne sont désormais commentées que dans les pays qui n’ont pas eu (encore) à souffrir de telles famines.
Nous n’avons plus recours à des théories, ni à des idéologies pour ce qui est du ralliement des opinions éparses dans le monde, leur accumulation peu à peu mène à des réseaux démultipliés de connaissance dont nous nous habituerons bientôt à les consulter et à en faire notre bien. Quant aux mémoires des peuples, qui se dissipent elles aussi, nous savons aujourd’hui que la principale manière de les préserver est de les mettre ensemble. Tant que nous écouterons seuls dans notre lieu les misères du monde ou ses joies, ou que nous crierons seuls nos misères et nos joies, nous écourterons nos mémoires et nous méconnaîtrons celles des autres.
La plus neutre de nos manifestations commencerait par un rappel de ces épidémies de la faim du monde, et les commémorations que nous célébrerons au cours du mois de mai 2008, à propos des esclavages qui ont frappé l’Afrique et les pays de la diaspora africaine, n’auront de sens que si nous convenons des propositions suivantes : chacun en a le pressentiment, nous ne les mettons jamais en commun.
Les catastrophes du monde sont d’autant plus exterminatrices qu’elles sont isolées, non connues, non durables dans le souvenir des peuples.
Les mémoires vivantes des collectivités humaines, qui souvent s’opposent, se renforceraient à se rapprocher, dans le champ éclaté du Tout-monde.
Il en est ainsi pour les mémoires des esclavages, quand elles sont ravivées par les descendants des esclaves : non seulement réveiller et préserver ce qui a été occulté ou obscurci de ces histoires, mais aussi préparer ce qui réunira et défendra les humanités, sur ces mêmes Plantations renouvelées.
Commémorer l’abolition de ces esclavages : ouvrir sur le monde, les servitudes modernes, les oppressions clandestines ou spectaculaires.
Commémorer l’abolition de ces esclavages : contribuer aux imaginaires des peuples du monde, des peuples dans le monde, qui déjà proposent une nouvelle conception de ce monde, par où on voit que les colonisations, les esclavages, les famines, les immigrations ont les mêmes causes, qui ne sont pas de mécanicité économique, mais d’une férocité d’exploitation sans pareille.
Commémorer l’abolition de ces esclavages : constater que l’Europe organise l’exploitation des pays africains (agriculture, pêche, produits naturels) et la répression sans délai, ni merci des immigrations qui en sont la conséquence.
C’est ce que nous, (ce n’est pas là un nous communautariste), proclamerons tout ce mois de mai, et toute la journée du 10 mai.
Tous les jours de mai
« Tous les jours de mai sont possibles, puisqu’en mai 1848, les esclaves révoltés des Antilles ont imposé la déclaration publique des décrets d’abolition... »
Les débats devenus publics et terriblement contradictoires sur l’Histoire et la mémoire, sur les histoires, les mémoires, - (concevons-nous un devoir de mémoire, pouvons-nous réinterpréter sinon les faits, du moins les théories de l’Histoire, pouvons-nous en dire ce que le poète Jules Monnerot affirmait de la sociologie : « les faits historiques ne sont pas des choses » ?), et les conclusions changeantes de ces débats, tendent à suggérer qu’en vrai, c’est-à-dire, au quotidien, nul n’attendrait le soutien d’une "mémoire de l’Histoire" pour vivre ou survivre, et que, dans les cas où cette mémoire aurait risqué de raviver des hantises ou des regrets ou des remords, l’individu ou la collectivité qui en aurait souffert pourrait à bon droit l’offusquer ou l’effacer, comme gênante ou paralysante. Dans le langage des comédies, « le pain quotidien des peuples ne semble pas fait du levain des consciences mémorantes », surtout quand ces consciences examinent des offenses que nous avons perpétrées alentour : l’oubli "objective" en heureuse paix les événements qui étaient devenus gênants pour nous. Ce nous-là relève d’une société sûre de son droit et de sa force.
Aucune collectivité, disons aucune communauté, de cette espèce, n’attendrait un éclairage né de sa propre histoire pour perdurer, mais seulement une sorte de force indistincte, disons même obscure, qui aurait résulté de cet éclairage ou qui en tiendrait lieu : cette collectivité saurait en tout cas élire instinctivement de son passé immédiat ou lointain ce qui lui convient et qui concourt à sa gloire ou pour le moins à son confort, ignorant délibérément ou inconsciemment ce qui aurait pu constituer pour elle une gêne ou entraîner des regrets ou soulever des remords. Cette même collectivité se déclare ainsi le seul réel témoin qui à ses propres yeux compte, seule juge de ses actes, et elle affirme qu’on ne vit pas de regrets ou de remords, ce qui est vrai. L’oubli pour elle aura une fonction, à la fois de mémoire objectivée, d’idéologie aussi, en dehors de toute considération de droit : « À tort ou à raison, mon pays ». Les communautés contraintes n’ont pas de ces libertés.
Histoire et mémoire
« Les nuits sont aussi brûlantes que les jours ».
Mais on ne choisit plus aujourd’hui dans l’Histoire, comme dans un panier à provisions, retour du marché. On ne trie plus les meilleurs fruits et légumes, en décrétant qu’ils font, et eux seuls, la saveur (la légitimité), ou la "vérité", de ce qu’a été l’histoire, pour tant de puissances, grandes ou moyennes ou petites, ni de ce qu’elle est, ici et maintenant. Les témoins se multiplient au monde, où il se trouve de moins en moins de terres inconnues sur la carte de ces vérités qui, désormais, sont perçues de partout. Il ne s’élève certes pas une opinion publique mondiale, mais une infinité de réactions violentes et fugaces, difficilement gouvernables.
Quelques rares historiens assez énervés tentent de parer à cela en prétendant décider d’une histoire objective, neutre, qui se voudrait scientifique, aux normes intouchables, et qui échapperait, dans la conception qu’on s’en ferait, aux faiblesses des prises de parti, aux manques insensés creusés par les sentiments individuels et collectifs quand ils ne sont pas satisfaits et qu’ils tournent à ressentiment. Ces mêmes historiens tentent d’échapper au monde, dont la multiplicité les affole, ils conviennent, c’est leur manière de se rassurer sur la pérennité de l’action humaine, et à propos des orientations ou des actions d’un groupe dominant, que c’est là une vérité élémentaire du mouvement de l’Histoire, par le fait qu’il ne saurait être question de revenir là-dessus. Mais revenir là-dessus, c’est être dans l’histoire, la continuer. Le monde revient toujours là-dessus, il ne se répète pas, il se multiplie. L’historien aussi bien que son contradicteur rentrent dans l’histoire, par les mêmes portes, et ils la font, contradictoirement.
Sur une telle trace, ces collectivités régnantes, disons ces communautés décidantes, quand elles réfléchissent leur action, se percevraient, selon les historiens chosistes, tout en objectivité dans la grande Histoire, elles n’auraient souci, pour vivre et survivre, et pour se réaliser, ni de soutenir un rapport à l’autre, rapport qu’elles estimeraient de toute manière incertain et qu’il eût toujours fallu s’évertuer à stabiliser, ni d’accepter ou d’assumer les relations d’équité nécessaires entre collectivités ou communautés, ni d’exercer une inlassable résolution à équilibrer ces relations. Pour nos régents, ce serait là subjectivisme, tentatives de pervertir le mouvement historique, sectarisme nul.
Quant aux peuples dominés, qui l’ont été, s’en souviennent, ou en souffrent encore les stigmates, leur première et compréhensible réaction, dans les luttes de libération qu’ils mènent, et toujours au grand désaveu de nos puristes, se résume le plus souvent au refus de toute espèce de relation, qui ne pourrait selon ces peuples transborder que des aliénations nouvelles et déguisées. D’où la vogue des manœuvriers de la mémoire souffrante des peuples, qui dénaturent les histoires autant que les historiens tronqueurs. Il s’agirait ainsi, et en effet il s’est agi pour de nombreuses collectivités, hégémoniques ou contestantes, (puisque décidément vous n’acceptez plus le terme de communauté), d‘affirmer ou de rêver leur puissance en tant qu’État, leur unicité en tant qu’identité distincte et suffisante, et leur totale intégralité, valant pour intégrité, en tant que nation.
Tout cela était parfaitement concevable et allait de soi aux époques où ces anciennes réelles communautés, dominantes ou dominées, peuples européens, peuples des pays orientaux, peuples des futures Amériques, essayaient chacune de son côté, ou les unes contre les autres, de se tailler un territoire, (et le plus souvent, un empire), dans les terres et sur les mers, de se garantir par des frontières sûres, d’anticiper et d’éviter les assauts des autres groupes humains, de conserver, de génération en génération, la connaissance et les pouvoirs techniques qu’elles avaient accumulés, par où elles s’illustraient et se protégeaient : et à la fin, d’agrandir ou de renforcer dans le monde l’aire de ce territoire, les moyens de cette sécurité, l’avantage procuré par ces connaissances.
L’incessant combat pour se constituer ou s’étendre, ou se défendre, pendant des milliers d’années a renforcé chez les groupes humains un sentiment d’appartenance exclusive, qui par retour alimentait le feu de ce combat. L’ailleurs, proche ou lointain, ce qui est le monde, était considéré par les peuples en expansion comme espace inconnu à conquérir et à garder, compte non tenu de ceux qui s’y trouvaient déjà et qui n’avaient à l’esprit ni les avantages techniques ni le désir d’aller qui permettent en effet de chercher dans tout ailleurs un supplément d’existence.
La généralisation intense de ces dispositions tourna en tension et en dilatation systématiques, les pays européens à partir du XIVe siècle, poussés par cet avantage technique et par les besoins de la pauvreté, et aussi par les exigences de la propagation de leur foi, menèrent avec acharnement l’entreprise coloniale, (précédée d’une non moins acharnée course à l’exploration et à la découverte, dans toutes les directions qu’il se pouvait), entreprise qui a refaçonné en grande partie, même si ce n’avait pas été sa finalité, la structure du monde.
Elle lui a esquissé une unité, ou une idée naissante de sa totalité, qui favorisèrent les solidarités entre les peuples, (les réactions violentes et fugaces de ces peuples, non gouvernables en tant que réactions, n’en tendaient pas moins vers des sommets d’écoutes distendues et de hèlements), mais qui facilitèrent aussi l’œuvre des empires, dans la poursuite de leur domination économique et militaire globale, et dans l’exaspération de leurs pouvoirs d’hypnose culturelle. Et elle a révélé en même temps à ce monde, qui pour nous est désormais le Tout-monde, sa multiplicité, laquelle éparpille et divise peut-être, mais protège tout autant contre les menées de ces mêmes empires. Les petits pays multiplient les cachettes à sables et à piments. Les colonisations contredisent à la colonisation. Tel est l’inextricable de notre monde.
Colonisations et immigrations
« Tous les jours de toutes les années sont possibles, puisqu’il subsiste encore tant de centres d’esclavages, connus ou clandestins... »
Le caractère massif, total, intégral de ces colonisations a fait que, par-delà les modes infinis de leurs diverses entreprises, elles ont constitué l’un des éléments les plus importants dans les figurations du monde moderne et que, par exemple, elles ont joué un rôle majeur, en territoires stratégiques et en masses militarisées, dans les conflits généralisés qui ont opposé entre elles les plus grandes puissances colonisatrices, à partir du milieu du XIXème siècle. L’importance du phénomène, paradoxalement, a contribué à son indétermination. Les colonisations sont floues sur les bords, et dans l’exaspération du monde actuel, on ne sait plus ce qu’elles sous-entendent, hormis l’oppression sauvage. Les nuits y sont aussi brûlantes que les jours.
De manière plus continue, ces colonisations ont engendré des formes appropriées de théories racistes, ("De l’inégalité des races", par exemple, qui voulait en réalité dire, "de l’infériorité de la race noire par rapport à la race blanche"), qui permettaient de les justifier, (c’est-à-dire d’en oublier comme sur le champ les miasmes incommodants), et ceci, dès le XVème siècle aussi : et deux des institutions du marché colonial ont donné naissance à des régimes permanents : les esclavages des Amériques et de l’océan Indien, (à partir du XVIème siècle), et l’apartheid d’Afrique du Sud, (à partir du XIXème siècle, et rendue institutionnelle au XXème), sans compter cette autre permanence, systématique elle aussi, et elle aussi totalement chaotique : les ensembles des génocides, des famines et des pandémies, et des déplacements de populations, qui ont dévasté le continent africain depuis que la Traite y a labouré ses failles.
Les colonisations eurent ceci de particulier qu’elles ne sont généralement pas "connues" des peuples qui les ont entreprises, car ils l’ont fait par le moyen d’expéditions armées ou d’émigrations de colons, souvent isolés de leur terre d’origine. Ces peuples reconnaissaient leur œuvre dans le monde, mais ils n’en connaissaient pas les modalités. Le peuple du Royaume-Uni connaît la colonie du Nigeria, son émancipation, et l’État de Nigeria, mais il ne connaît peut-être pas le Nigeria, ni les Nigérians. Au tournant du XXème siècle, les “Expositions universelles” ont pu présenter en Europe, au grand émerveillement du public, la plupart des peuples d’Afrique et d’Océanie affublés en peuplades primitives que l’œuvre colonisatrice tentait de civiliser. Des relents cachés de racisme en sont nés. Ni l’esclavage atlantique, ni d’ailleurs l’esclavage transsaharien, ni l’Apartheid moderne n’étaient réellement perçus, ni pensés par les peuples d’Europe, au moment où ceux qui les subissaient commençaient à les combattre. Il avait été facile de faire accroire aux Français que l’expédition militaire dépêchée par Bonaparte à Saint-Domingue pour y rétablir l’esclavage avait eu pour fin de réduire des bandits (c’est-à-dire, de suggérer qu’à bien considérer les choses, l’esclavage était un mal nécessaire). Ou que la France se battait en Indochine contre la montée du communisme international. Ou que la Belgique possédait à bon droit et évangélisait un pays plus de combien de fois plus grand qu’elle, quelque part on ne savait où. Et l’Allemagne n’a pas réalisé que ses armées avaient inventé les premiers camps de concentration, dès le tournant du XXème siècle, chez les Herreros et les nations de l’Afrique de l’Est qu’elle s’était réservées. Les colonisations ne sont jamais une introduction à la connaissance, sauf quand elles ont échoué, c’est-à-dire que la mémoire en a été garantie par une nation nouvelle.
Le goût colonisateur flatte les vanités nationales, "l’objectivation" opère à fond, et l’oubli se renforce aisément. Il est encore plus simple et gratifiant de supposer que par exemple la France, en Guadeloupe ou en Martinique, pays sans réelles possibilités d’opposition armée ou de rupture décisive (malgré des révoltes historiques incessantes, et mal-oubliées), crée généreusement autant de "petits français". Cette forme d’assimilation, quel que soit l’attachement porté par la plupart d’entre nous à la France et à sa culture, est vécue ici comme une souffrance sourde, là comme une générosité brillante. Il est d’une tristesse infinie d’entendre des hommes et des femmes de l’élite française, politique (de gauche ou de droite), administrative ou culturelle, se délecter ingénument de la francité loyaliste des Antilles. Ils nous paraissent alors peu dignes d’une grande réflexion du monde. Des deux côtés de la fracture coloniale, les mémoires ne pouvaient être qu’opposées, au moins contradictoires. La résolution de telles contradictions doit-elle être laissée à l’érosion du temps ? L’oubli par aliénation, ignorance ou jactance n’est-il pas porteur de féroces traces irrésolues ? D’où ces débats irréductibles, sur l’Histoire et sur la mémoire.
(à suivre...)
Edouard Glissant
(Sources : Africultures)
IEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Mézami pou sak la viv lontan dann nout péi La Rényon-dizon pou sak la konète la loi disnèf mars 1946 kan l’arivé, zot téi panss sirman la fain (…)
Plusieurs millions de personnes supplémentaires en insécurité alimentaire
Vote unanime d’une loi à l’Assemblée nationale à Paris
IEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient » Économie réunionnaise : le calme avant la tempête Kansa (…)
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
Au lieu de reproduire la France, les Réunionnais devraient s’inspirer de Madagascar
Retour sur le séminaire organisé par la Section PCR de Saint-Denis
Conséquence de la crise et de la pénurie de logements sociaux
Condoléances du Parti Communiste Réunionnais
Face aux difficultés de trésorerie à cause des retards de paiement
À la veille de la manifestation organisée par des élus devant la préfecture