Économie réunionnaise : le calme avant la tempête
6 juin, parIEDOM : « Un premier trimestre favorable avant l’impact de la crise au Moyen-Orient »
Mémoires des esclaves - 2 -
6 mai 2008

« Le théâtre du monde n’est pas un bon-venir, mais un éclat sans répit »
Une des transformations principales de nos modes d’être (de nos modernités) réside en ceci qu’aujourd’hui, nos mémoires, individuelles ou collectives, sont éclatées, qu’elles scintillent et se raccordent sur la scène du monde (lequel, pour cette raison, nous appelons le Tout-monde), qu’elles ne s’agrègent pas, et plus du tout sur un mode lent et progressif, autour d’un seul thème qui serait celui de la nation, du proche et du très connu : nous ne nous souvenons plus de l’histoire, ni des manières de notre seule collectivité (laquelle, pour cette raison, nous pouvons appeler notre communauté, sans craindre de souffrir un enfermement, ni d’en encourir le reproche).
Nos mémoires sont multilingues, elles connaissent tous les océans et tous les isthmes, elles errent de ville en ville, elles nomment dans toutes les langues (plus personne n’ose refuser un prénom, sous prétexte qu’il ne serait pas chrétien, dans quelque service d’état-civil que ce soit), elles se partagent par-dessus les frontières, nos familles vagabondent d’archipels en continents, quand elles en ont les moyens, les parents viennent de Lettonie et du Maroc, les enfants sont nés à Port of Spain et à Sydney, ils ont fait leurs études en Californie et à Rio, tout le monde se rencontre à Québec, nous faisons tous de même, quand même nous voici là, immobiles et contenus dans nos présences, comme les peuples sans ressources. Nos mémoires inventent des ailleurs. Telle est la révolution incessante qui nous porte, plus agissante que les bouleversements des technologies ou que les grandes déferlantes des sensibilités globalisées.
Les immigrations, qui ont remplacé la poussée irrésistible des colonisations, complètent le travail de transmigration commencé par celles-ci. Mais les immigrations réprimées défont à nos yeux la légitimité des murs frontières qu’on élève contre elles. Les colonisations isolaient, les immigrations ouvrent. Nos mémoires réagissent à une unité difficile du monde, entrevue (mais différée) dès le moment où les explorateurs et les colonisateurs eurent commencé de réaliser l’entière géographie de nos différentes cultures, et les mêmes mémoires savent déjà que cette unité devra se maintenir aussi dans une multiplicité inépuisable, épuisante à concevoir, projetée dès l’origine de l’univers et dès l’apparition des humanités.
Tous ceux qui envisagent ou entreprennent d’"objectiver" l’Histoire, ou plutôt les histoires concourantes des peuples, dans le souci de n’avoir pas à reconnaître des responsabilités collectives, de n’avoir pas à consentir à des repentances que personne d’ailleurs ne leur réclame (ils sont les seuls à en avoir peur), ou de n’avoir pas à envisager des politiques infléchies par des vues généreusement mondialisées de ces problèmes (par exemple, premièrement, que les pays riches receveurs de vagues d’immigrés désespérés auront à nouveau besoin du concours de ces pays d’où s’enfuient ces immigrés, car il ne suffira plus et il ne sera plus possible à ces pays riches d’exploiter en gros ces pays pauvres, en les isolant, comme dans le présent et le passé colonialistes, deuxièmement, que des politiques à la fois intéressées et généreuses en la matière, - par exemple, un statut exceptionnel et collectif, et non pas ce "cas par cas" si cher aux exécuteurs des basses œuvres d’expulsion, statut qui serait officiellement alloué aux immigrés, et encore, une aide globale et systématisée aux pays depuis des siècles opprimés et démunis de leurs richesses, - ne pourraient que servir à un équilibre futur du monde), tous ceux-là refusent d’admettre le prodigieux éclatement des mémoires, leurs rencontres vertigineuses dans ce monde, leur fonction de mise à plat et d’entremêlements : contre les refoulements, les aigreurs, le retour des haines collectives, et en fin de compte contre les nationalismes butés ou revanchards, les prétentions à l’hégémonie, les plats désirs de revanche, les aspirations idéologiques à un racisme couvé du dessous des splendeurs de l’Occident. Ils n’en continuent pas moins à occuper les anciennes colonies, émancipées ou non, où ils profitent des avantages acquis : il faudra bien qu’ils consentent à partager les mémoires de ces lieux.
A SUIVRE...
Edouard Glissant
(Sources : Africultures)
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