Mémoires des esclaves - 3 - (suite)

Mémoires déployées, Histoire chosifiée

7 mai 2008

« Le théâtre du monde n’est pas un bon-venir, mais un éclat sans répit ».

Cette diaspora et cet étoilement des mémoires de tous, ils nous sont à tous également nécessaires : dans leur rencontre démultipliée, nous trouverons les premiers motifs d’un véritable recommencement du monde, en nous.
C’est le plus souvent aux endroits isolés, où les exultations de ce monde ne frappent pas, que les mémoires se tiennent figées à leurs partis pris. Dans le Sud profond des Etats-Unis, les pathétiques essais de reconstitution du décor esclavagiste des Plantations, et de reproduction des fastes de la Confédération, des robes à crinolines aux uniformes de l’univers antebellum (d’avant la guerre, celle de Sécession) sont accompagnés du déploiement et de la parade des drapeaux sudistes, et de pancartes proclamant que la Naacp, l’association d’entraide des Noirs, est une entreprise de haine ! Les african americans défilent contre ces retours du refoulé raciste, en criant à leur tour : Héritage oui, haine non. C’est en avril 2008, à la télévision, et je ne sais plus si c’est d’hier ou si c’est une reprise d’une actualité du temps d’avant.
Pourtant, les luttes pour les droits civiques ont déjà eu lieu, la grève des autobus, les marches dans les villes du Sud et les grands rassemblements dans les villes du Nord, Martin Luther King, le Black Power, Malcolm X, Mohammed Ali, et ont profité à tous. Mais l’esclavage est un corps informe qui n’a pas fini de creuser ses fosses, et il en est de même par le monde, dans tous les périmètres barricadés. Des trous noirs dans nos espaces. Des milliers d’îlots de mémoires désolées.
Encore, une dizaine d’États de l’Union, principalement au Sud, et le New Jersey dans le Nord, après des années de débats sans merci, ont-ils voté leur "profond regret" et présenté des excuses (Apologizes) pour avoir perpétré la traite et l’esclavage, et la plupart des législateurs qui en ont ainsi décidé, y compris des Républicains conservateurs, pensent qu’alors : « nous pouvons entamer maintenant le véritable processus de réconciliation ». Maintenant, une population comme celle du Sud des États-Unis n’a-t-elle pas le droit de célébrer une guerre qu’elle a menée, et les héros qui s’y sont sacrifiés, même si c’est une guerre perdue, et même si le motif de cette guerre a été indignement la défense d’un système insoutenable, d’esclavage et de racisme ? Je crois qu’une telle célébration eût été d’autant plus libérée qu’elle se serait dégagée du prétexte originel de cette guerre (l’esclavage), dégagement sur lequel l’accord de tous aurait porté. Les humanités auront-elles la force de quitter le semblant du bon droit des causes, pour considérer avant tout le droit du monde (que nous constituons tous), à multiplier son unité ?

C’est cela que le conteur sudiste William Faulkner a entrepris de dire (il voit la damnation originelle qu’est l’esclavage pour le Sud), sans le dire, (il est solidaire de sa caste et il sait que la vérité qu’il cherche ne saurait être réduite à des élémentaires d’expression ou de démonstration), tout en le disant (les littératures pour lui sont l’objet le plus haut du monde : le monde est l’objet le plus haut de littérature). Les Planteurs rejettent Faulkner, du moins ses écrits, les Noirs ne l’acceptent pas encore. Le partage de la "vérité", même incertaine dans ses formulations et même encore décriée de quelques-uns, concourrait pourtant au rassemblement des mémoires. C’est à ceux qui ont subi ces tourments d’ouvrir les yeux des tourmenteurs.
Voici cette nécessité, de porter à la conscience collective les événements que leur nature même, (ils sont innommés, on les cache, on les travestit), avait peu à peu amenés à être effacés de la mémoire nationale, ou de la mémoire souffrante des peuples dominés. Aussi bien aux Etats-Unis, dans la Caraïbe, en Amérique centrale, et au Brésil, en Afrique, à Londres et en Allemagne, dans toute la France, (Bordeaux, Nantes, La Rochelle, Villeurbanne, Paris...), les musées, les centres de mémoire et d’archives, les festivals, les institutions d’enseignement et d’éducation, les monuments se multiplient-ils, à propos des esclavages transatlantique et de l’archipel Indien. Ces œuvres sont-elles plus compassionnelles que les monuments aux morts ou que les centres de documentation des villes et des villages d’Europe ?
Dans les pays du Sud, vous trouvez des anses de forêt ou des bords de mer qui s’appellent Fonds massacre ou la Rivière rouge ou Malendure, et vous savez ce que cela veut dire. Les monuments témoins de nos mémoires y sont d’abord élevés par la Nature irruée : irruption ou éruption ou ruade, ou immense petit ru, cette Nature ne connaît que ses seuls emportements sauvages. De même, nous écrirons des poèmes à ces espèces sacrées de la survie des humanités, que les mondialisations tuent peu à peu, le riz, le soja, le mil, le blé, le millet, le sorgho, le maïs, et les racines, le manioc, et les immensités de fruits et d’herbages qui disparaissent en même temps que les abeilles, les guêpes, les vonvons, éliminés par les pesticides.

(à suivre)

Edouard Glissant
(Sources : Africultures)


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